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Full text of "Chroniques de Jean d'Auton: publie?es pour la premie?re fois en entier, d'apre?s les manuscrits ..."

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CHRONIQUES, 



MEMOIRES ET DOCUMENS 



DE 



L'HISTOIRE DE FRANCE. 



0et}thtu BxhAe. 



PARIS — IMPRIMERIE DE CASIMIR» 
Rue de la Vieille-Monnaie, n« la. 



CHRONIQUES 



DE 



JEAN D'AUTON, 

PUBLIÉES POUR LA PlfkMIERK FOIS EN ENTIER, 



AVEC UNE NOTICE ET DES NOTES, 



PAR 



Paul L. JACX>B, bibliophile. 



Livres iiouveanlx, livres vieilz et antiques. 

Etiennk Dolst. 



TOME TROISIÈME. 



PARIS. 

SILYESTRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 

«us DES BOKS-EMrANS, M" 30. 

1835. 






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CHRONIQUES ' 



DE 



JEAN D'AU TON. 



MJITI 



DE LA CINQUIÈME PARTIR. 



XIV. 

ID^ la mort îru bon iuc pitrvt trr 0<mrbon^ tt it 
wn ob&tcpxt fnnkal fait à Màcm, 

L'onzième jour du mois d'octobre , en Tan 
susdit y le bon duc Pierre de Bourbon mourut 
en sa ville de Moulins en Bourbonnois ; et le 
dix-septième, dedans l'église des Jacobins de 
Mâcon f fit le roi faire ses funéraux obsèques, 
et là solemniser le divin service , très-dévote- 
ment. Tout le dedans et autour de la nef de 
l'église et du chœur étoit ceinture de drap 
de soie noir, semé des armes de Bourbon, et 
tout le circuit plein de cierges ardents , les-r 
quels brûlèrent durant le service qui com-<- 
mença le seizième jour dudit mois d'octobre,^ 



6 CHRONIQUES 

aux Vigiles ^ et le lenderoain , durant trois 
messes solemnelles dites par deux évêques et 
un cardinal, c'est à savoir : messire Hugues de 
Bauza , évêque d'Angoulême , maître René de 
Prye , étêque de Bayeux et maître de la cha- 
pelle du roi y et maître Guillaume Brissonnet, 
cardinal de Rheims, lequel dit la dernière, 
chantée par les chantres de la chapelle du 
roi , à grande solemnité , où étoit le roi pré- 
sent- Au milieu du chœur de ladite église ^ 
étoit une chapelle funébreuse toute couverte 
de cierges ardents, et ceinturée d'un drap de 
velours noir, garni des écussons des armes 
de Bourbon ; et au-dessous, étoient, en robes 
de deuil couvertes de cottes d'armes , un roi 
#artnes %t deax hërauts^ c'est à savoir : M ont- 
joie-Saixit^Denis^, * Champagne, et un autre 
héraut d'Angleterre, venu avec un ambassa- 
deur pour le roi d'Angleterre. A l'heure que 
la grand'mesBe fut prête à commencer, dedans 
\% chœur de l'église entrèrent ceux qui por- 
toient le deuils , et les ambassades qui pour 
lors étoient eçà cour; et premièrement, Antoine 
de Lorrame , duc de Calabre , en deuil , que 
XResdirâ Pierre de Roban menoit; et après, 
FtMHip^ de Clèves, évêqi^ d'Autun, que con- 
ckiidôtt Antoine , marquis de Montferrat ; le 
ti^s étoit Gaston de Foix , que Barbazan de 
Foix menoit ; le quart , Charles de Clèves, que 
meesire Henri de Neufchâtel menoit ; te quint, 



DE JEAN d'aUTON. 7 

messire Jean d'AIbret^ seigneur d'Orval^ con- 
duit par messire Louis d'ÂIhuy^ seigneur de 
Piennes ; le sixième , messire Jean de Foix -, 
seigneur de Lautrec , que messire Jean d' Am- 
boise ^ seigneur de Bussy^ menoit; lesquels se 
mirent tous sur les hauts sièges du chœur de 
Féglise , au côté dextre. A senestre , vis^l^vis 
de ceux , étoient par * ordre , premièrement , 
frère Mery d'Amboise , grand-maître de Rho- 
des; messire Guy de Rochefort^ chancelier de 
France; Mathieu Bascler^ ambassadeur d'An- 
gleterre ; Marcus Dandalus , ambassadeur de 
Venise ; l'ambassade de Florence^ et tout plein 
d'é vêques ; deux maîtres d'hôtel étoient au bas 
du chcetir, lesquels alloient et yenoient d'un 
côté à autre pour ordonner des choses qui à ce 
étoient requises, 

A l'offertoire furent offrir^ ceux qui faisoiént 
le deuil , en même ordre qu'ai dit , lesquefe 
oflVirent chacun un grand cierge ardent ; ki»- 
quels cierges reçut premièrement le rôi d'ar- 
mes Montjoie^ étant au senestre côté de l'au- 
tel^ et , après la réception , les bailla à un êes 
maîtres d'hôtel du roi; qui étoit à main deltre^ 
lequel les bailla à un frère jacobin étant au- 
près dudit autel. 

Après que l'offrande fut faite ^ le sermon 
fut commencé par un docteur en théologie ^ 
de l'ordre des Carmes ^ nommé frère Laurent 
Bureau , évéque de Sisteron et confesseur du 



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8 CHRONIQUES 

roi , lequel commença en son thème : Petre , 
amas me ? et , sur ce ^ suivit son propos ^ selon 
que le cas le requéroit en sens littéral^ ana- 
gogie et allégorie ^ en déduisant la dignité de 
la puissance apostolique et la magnifique sanc- 
tification du très-glorieux clavier de paradis^ 
saint Pierre , l'apôtre de Jésus-Christ ; en élu- 
cidant aussi les œuvres vertueuses et royale 
généalogie du bon duc feu Pierre de Bourbon^ 
lequel montra être directement descendu du 
glorieux saint Louis, jadis roi de France, et 
lequel saint Louis eut plusieurs fils et filles , 
entre autres un nommé Robert, duc de Bour- 
bon ; de celui Robert descendit Pierre de Bour- 
bon; de Pierre de Bourbon, Louis; de Louis, 
Jean ; de Jean, Charles ; de Charles, Jean, frère 
dudit duc Pierre de Bourbon, lequel avoit 
épousé madame Anne de France , fille du roi 
Louis onzième. Et ainsi fut faite ladite funé- 
raie fête, pendant le temps que le roi étoit 
en sa ville de Mâcon. Maintes joyeuses nou- 
velletés et passe-temps furent là faits, et entre 
autres étoit un funambule, c'est-à-dire un 
chemineur dessus corde , de la nation d'Alle- 
magne, nommé Georges Menustre, bien jeune 
homme , lequel fit attacher une grosse corde 
à mont, au plus haut de la grosse tour du 
château de Mâcon et aux fenêtres du clocher 
des Jacobins de ladite ville, où avoit de hau-^ 
teur, depuis terre jusques à là, vingt-cinq 



DE JEAN D AUTON. 9 

toises mesure y et depuis le château jusques 
audit clocher^ deux cent cinquante pas ; et, 
par là-dessus^ deux soirs ensuivants, chemina; 
et , à la dernière fois , depuis la tour dudit 
château jusques dedans le clocher, où là-des- 
sus, en la vue du roi et de plus de trente mille 
personnes, fit tout plein de gentillesses, comme 
basses-danses, sauts, gambades et morisques, 
et se pendit par les pieds et par les dents, avec 
un couvre-chef: qui fut une chose bien étrange 
à regarder et merveilleuse à ouïr ; toutefois 
il fut vrai , si par prestigie la vue humaine ne 
fut enchantée. Une autre sauterelle de Flo- 
rence étoit là , laquelle dansoit très-nouvelle- 
ment avec hautes gambades et doubles soubre- 
sauts , et faisoit morisques légères, et étranges 
danses que je laisse pour rentrer au principal 
de ma matière. 

XV. 

Comment U (axiimi it fHexnt fut fait pape , au 
mogen que maître (fteor jee, earîrtnal VTimbom^ 
lui bailla treize voix qu'il avait euee an con-' 
dave. 

Le cardinal d'Âmboise étant lors à Rome 
logé à la vice-chancellerie, comme avez ouï 
dessus , le cardinal Âscaigne , qui au roi avoit 



I O CHRONIQUES 

promis de bien besogner^ simuloit toujours^ 
en paroles feintes et mots couverts ^ continuer 
propos^ voire de bouche^ mais d'effet beso- 
gnoit pour le cardinal de Seine ^ grand ora- 
teur et ami du roi des Romains ; et^ pour lui 
vouloir faire son cas^ s'endetta au banquier 
Dalbème et à un autre nommé Espannoche^ 
desquels il eut plus de cent mille ducats pour 
acheter la voix du Saint-Esprit , si par grâce 
ne la pouvoit avoir. Or advint que , pour pro- 
céder de par Dieu à l'élection papale ^ trente- 
sept cardinaux furent assemblés ; la messe du 
Saint-Esprit fu^ célébrée et le sermon faiit, et^ 
après ce ^ entrèrent cardinaux au conclave ^ où 
furent sept jours entiers sans pouvoir con- 
clure^ et ce durant^ le cardinal de Boni vent 
cuida là mourir : car .il étoit fort vieux et 
maladif. Après que sept jours eurent demeuré 
en conclave y et que chacun des cardinaux 
eurent des voix ce qu'ils purent , le cardinal 
de Seine , qui grand'partie en avoit de lui et 
d'autres qui au prochas du cardinal Ascaigne 
lui étoient promises^ se tira devers le cardinal 
d'Amboise , qui en avoit treize, et , sans celles, 
ne pouvoit celui cardinal de Seine trouver ses 
clefs; toutefois, celui cardinal d'Amboise, 
voulant faire un pape pacifique et garder l'É- 
glise de schisme , lui donna ses voix ; et , ce 
ftiit, lui promit celui de Seine de lui bailler la 
légation de France et de Bretagne, et faire son 



.-■■^ 'aJ*»- 



DE JEAN D AUTON. I 1 

neveu, Tévêque de Narbonne, cardinal : et 
ainsi fut pape ledit cardinal de Seine, et 
nommé pape Pie tiers. Ce fait, tantôt après 
tint le premier consistoire, oà se baillèrent les 
légations et se firent les cardinaux ; et là , 
pensoit le cardinal d'Amboise avoir la sienne 
et faire son neveu cardinal , comme lui avoit 
été promis; toutefois, de ce ne voulut rien oc- 
troyer le pape : car Ascaigne, qui eouverte- 
ment haissoit ledit d' Amboise , gouvernoit le 
pape au moyen de Faide qu'il lui avoit faite; 
et voyant, celui cardinal d'Amboise, que pour 
cette fois étbit frustré de son intention , et la 
menée que faisoit le' cardinal Ascaigne n'être 
avantageuse pour son profit ne bien sâre 
pour sa personne, se retira à un palais fort, 
où se tenoit le duc de Yalentinois , et là atten- 
dit la fin de sa fortune, qui fut telle, €[ue par 
plusieurs lui fut dit qu'il se donnât garde en 
ses afiaires : car le pape, ce lui dit-on, le vou- 
loit faire empoisonner, et tuer ses gens; et en 
èe t^mps, fut tué un des archers de sa garde, 
notmné Guillaume du Oulay, par les ruffiens 
de Rome. Parquoi ledit cardinal d' Amboise 
se tint sur ses gardes et demeura là longue-- 
ment, comme je dirai, et avec ce. Dieu lui 
aida de tant , que le pape Pie , qui malement le 
vouloit traiter, ne véquit guères , .ce qui lui fut 
moyen de sauvegarde de sûreté, et hasard 
d'heureuse chance, comme au rang sera dit. 



1 2 CHRONIQUES 

XVI. 

Comment Vaxmit ie Statue^ apxh^ Véitctiim in 
pape pit^ pami pat 1^ faitbaiirjgi^ it ^m^ 
et e^'etCalla au <l^anllan* 

Quatre jours après l'élection du pape Pie , le 
roi en sut les nouvelles : parquoi ne voulut 
que son armée^ qui autour de Rome avoit de- 
meuré plus de six semaines^ y séjournât plus; 
aussi n'étoit - ce point pour l'avancement de 
son affaire ^ ne à la foule de ses ennemis : car 
ce pendant^ les siens y perdoient temps^ dépen- 
doient leur argent, diminuoient leurs vivres, 
dissipoient leurs habillemens , éloignoient la 
belle saison et approchoient l'ennuyeux hiver; 
les autres gagnoient pays, faisoient provi- 
sion de victuailles , renforçoient leur armée , 
occupoient les passages et fortifioient leurs 
places ; toutefois, durant ce temps , leur vinrent 
six mille Suisses et trois mille Normands , qui 
les arrêtèrent quelque temps ; et voyant le roi 
que temps se retardoit, voulut avancer son 
armée. Or, étoit lors messire Louis, seigneur 
de la Trimoille, toujours tant malade qu'on 
n'y espéroit nulle guérison , dont les gens d'ar- 
mes avoient merveilleux regret : car c'étoit 
un chef pour la guerre, hardi, sage, prompt 
et heureux ; et le roi , sachant que ainsi ma-» 



DE JEAN d'aUTON. i5 

lade ne pouvoit à point conduire son armée ^ 
lui manda qu'il s'en retournât , et en son lieu 
mit Francisque de Gohsàgo , marquis de Man- 
toue y et avec lui quatre capitaines principaux y 
françois^ nommés : messire Louis de Hé- 
douville , seigneur de Sandricourt ; messire 
Jacques de Silly^ bailli de Caen; messire 
Antoine de Bessey^ bailli de Dijon ; et Jean Du- 
plessis ^ autrement appelé Gourcou ^ commis- 
saire des gens d'armes de toute son armée ; 
son ordonnance ainsi faite^ manda qu'on mar- 
chât : ce qui fut fait. Moult ennuyoit à mes- 
sire Louis de la Trimoille^ que l'armée du 
roi ne pouvoit gouverner et conduire ^ comme 
celui qui de bien servir le roi avoit bonne 
envie ; mais sa griève maladie qui toujours 
empiroit ne le voulut; toutefois^ alors que 
Farmée voulut déloger pour tirer en avant , 
il se mit avec^ dedans sa litière^ et la conduisit 
une journée loin y où là prit congé des capi- 
taines et gens d'armes y en leur recomman- 
dant l'afiaire du roi ^ et les priant que , à son 
service^ fassent si boQS^ que pour mourir ne 
fissent défaut qui leur honneur amoindrit. 
Et ^ ce dit^ plusieurs François lui dirent adieu^ 
les larmes aux yeux. L'armée se mit à che- 
min vers Rome^ et lui au retour de France. 
Par les faubourgs de Notre-Dame-de-Populo 
de Rome passèrent les François^ tous en ar- 
mes et bien ordonnés. Les Romains ^ par sur 



l4 CHRONIQUES 

leurs murailles 9 les regardoienC marcher. Le 
cardinal d'Amboise, avec plusieurs autres 
cardinaux^ étoitlors dédans un jardin du feu 
cardinal Ursin^ près du bourg de Populo^ 
et grand nombre des seigneurs de la ville ^ 
lesquels regardèrent la passée des François , 
qui mareboient en bel ordre et à grand nom- 
bre; car, selon le dire de ceux qui là étoient^ 
furent là plus de douze cents hommes d'armes^ 
que François que Lombards et Italiens^ l^en 
dix mille hommes de pied^ et d'artillerie 
neuf gros canons , deux grandes coulevri* 
nés y huit moyennes et dix faucons ^ sous la 
charge d'un nommé Jannot de Saman avec 
trente-six bons canonniers. Ainsi s'en alla 
l'armée des François ^ et marcha ce jour jus- 
ques à trois milles de Rome ^ où en la plaine 
se campèrent pour ce jour ; de là s'en allè- 
rent à une abbaye où la messe se chante en 
grec y et les religieux de là sont tous Grecs , 
et font leur hostie de pain' levé , et carrée : 
car ainsi est la mode de Grèce. De celle ab- 
baye furent à une ville nommée Vert-Menton, 
terre des Colonnois, que les Allemands vou- 
lurent piller; mais par les capitaines françois 
fut le bruit abattu , et la ville sauvée ; et en 
ce lieu un François , nommé Louis de Com- 
bret, seigneur de Gibbanel, fit la montre dés 
Suisses et Normands et autres gens de pied. 
Là étoit aussi un chevalier albanois , nommé 



DE JBAN d'aUTON. i5 

messire Mercure^ très -gaillard homme ^ et 
moult adroit selon la mode de leur pays , le- 
quel avec lui avoit cent Âlbanois ^ tous gens 
de trie pour le métier de la guerre. De œtte 
ville de Vert -Menton tirèrent les François 
jùsques à un fleuve au-dessous du mont 
Saint Jean ^ cinq milles loin ^ lequel fleuve va 
droit à Ponte-Corbe , et court si très-tôt, que 
à guéer est moult dangereux ; mais , pour le 
passer plus sûrement, aux gens depied et d'ar*- 
tillerie , le bailli de Caen fit mettre là dedans 
les canons qu'ils avoient là tout de long et à 
deux rangs dedans cette rivière impétueuse, 
qui peu creuse étoit , mais roide à. merveilles : 
aussi dioit-elle des montagnes ; qui lui avance 
le cours. Que que soit, iceux canons furent 
là assis et foncés par^lessus , en manière que 
toute l'autre artillerie et les gens de pied y 
passèrent tout sûrement, et les autres pièces 
qui étoient en l'eau furent à force de gens et 
de chevaux mises en terre sèche. Les gens de 
cheval passèrent à gué au-dessous de leur 
pont qui rompoit le cours de l'eau : encore al- 
loit-elle si roide que , en passant , un archer 
du bailli de Dijon , nommé Fours , tomba lui 
et cheval en l'^u , qui soudainement emporta 
tout hors le pouvoir du secourir de ceux qui 
là étoient; dont fat celui noyé , homme et che* 
val. Après que tout fat passé, firent un logis 
à la campagne, et de là le marquis de Man- 



l6 CHRONIQUES 

toue, lieutenant du roi y envoya une trompette 
sommer Rocquesecque de se rendre en l'obéis- 
sance du roi y ce que ne voulut ; mais les Es- 
pagnols qui dedans étoient et les vilains pen- 
dirent ladite trompette y et fermèrent leurs 
portes. Dont les François s'en allèrent loger 
au pied de la muraille et dedans des vignes 
qui à touchant de là étoient^ et là commen- 
cèrent à battre la ville y et continuèrent six 
heures durant; cela fait^ fut là donné un assaut 
par les Normands et Gascons^ lesquels furent 
repoussés moult lourdement^ et chassés de la 
brèche^ tant que le seigneur de Normanville, 
leur capitaine , qui des derniers étoit demeu- 
ré à la retraite y fut environné des Espagnols 
et assailli; toutefois^ si à point se défendit ^ 
qu'il échappa moyennant quelque secours que 
aucuns de ses gens lui donnèrent. Hors de la 
ville sortirent grand nombre d'Espagnols et 
autres , et se mirent par les vignes où les Fran- 
çois étoient logés ^ dont iceux coureurs furent 
si mal arrivés que presque tous y demeurè- 
rent; les autres furent menés battant jusques 
dedans leurs portes. La nuit ensuivant , Es- 
pagnols et gens de la ville ^ à grosse route ^ 
sortirent par les jardins et petits chemins 
obliques pour cuider trouver aucuns des Fran- 
çois écartés ; mais ceux furent pris au trébu- 
chet : car messire Jacques de Silly et Ber- 
nard de Scénon avec cent cinquante hommes 



DE JEAN D AUTON. 17 

d'armes s'en allèrent embûcher par les mai- 
sons du bourg qui étoient yîdes, et dehors de 
ville 9 en lieux secrets ; tantôt furent Espa- 
gnols les uns au bord des vignes où étoient 
les François, les autres par chemins écartés, 
et les autres aux champs, cherchant leur 
proie ; mais le bailli de Gaen , qui leur avoit 
embûche apprêtée, sortit d'un côté sur eux, 
et tous ceux qui lui furent en vue passèrent 
par sous l'ombre de sa main et de ses gens, qui 
autant que en trouvèrent, autant en mirent à 
sac, et pas un ne leur échappa ; car ils étoient 
tous a pied et en lieu de prise : Bernard de 
Scénon , avec cinq hommes d'armes des siens , 
desquels étoient Mathieu dêPinchault, Mathu- 
rin Gandeau, Dupré, Jean de Saint-Jean et 
deux autres , avec trois de ceux du bailli de 
Caen , rencontrèrent le long d'un bas chemin 
cent cinquante hommes de pied espagnols , 
au travers desquels donna celui de Scénon 
avec ses gens, tellement que plus de dix furent 
mis à l'envers ; et , entre autres , un nommé 
Jean de Saint- Jean , François, rencontra un 
Espagnol sur le bord du haut d'un chemin et 
là lui donna de la lance tel choc, que tout au 
travers du corps lui mit , et envoya homme et 
lance du haut en bas. Les autres des Espagnols 
se mirent à la fuite ; mais presque tous en 
fuyant furent tués. Somme, de tous ceux qui 
la nuit s'étoient mis hors la ville n'en retour- 
III. 2 



1 8 CHRONIQUES 

na que bien peu. Le marquis de Mantoue et 
les autres ciipitaines de l'armée du roi^ voyant 
que pour mettre là le siège et longuement de- 
meurer n'étoit que retardement de leur em- 
prise^ délibérèrent marcher outre ^ pour 
combattre les ennemis^ si aux champi» les ren- 
controient^ et pour ce que à Gayette avoit 
grand nombre de gens d'armes et force de 
gens de pied , mandèrent au marquis de Sa- 
luces et à messire Yves d'Âlègre et aux autres 
capitaines François qui là tenoient garnison, 
qu'ils se rendissent à l'armée du roi à Rocque- 
secque , ce qu'ils firent ; dont furent tous en- 
semble délibérés de combattre les Espagnols , 
quelque part qu'ils fassent , et s'en allèrent de 
Rocquesecque àunlieunomméÂquin^ d'Âquin 
au pont de Corbe, où là se trouva Gonsales Fer- 
rand avec toute sa puissance. Or pensoient les 
François qu'il leur voulsît donner la bataille c 
mais il ne faisoit que côtoyer l'armée , sa.n^ 
approcher de plus près que de la portée d'ui 
canon; mais force escarmouches furent là 
faites et rencontres de coureurs. Après que 
celui Gonsales eut vu la manière des François , 
qui ne demandoient que le combat, et leur ar- 
mée moult grosse , se retira sans leur vouloir 
autrement empêcher le passage. L'armée de 
France étant outre le pont, l'artillerie, qui ,pour 
letempsgras qui jade làavoit le cours ^ étoit de- 
meurée, et ne pou voit aisément tenir charroi ♦ 



DE J£AN DAUTON. 19 

s'arrêta près de celui pont pour à besoin la 
s^îourir ^ si les Espagnols eussent chargé des- 
sus y et fut fait retourner messire Louis de 
Hédouville^ seigneur de Sandricourt^ avec 
vingt-cinq hommes d'armes et soixante estra- 
diots albanois^ sous un nommé messire Mer- 
cure ; lesquels ^ ainsi que ladite artillerie ap- 
prochoit et passoit le pont^ étoient sur le 
derrière ^ qui tantôt eurent en vue bien trois 
cents chevau - légers d'Espagne^ marchant 
vers eux; et^ ce voyant^ messire Mercure , 
AHiMima , dit au seigneur de Sandricourt qu'il 
vouloit aller vrâr quels gens c'étoient^ et que^ 
pour les amuser 9 leur donneroit une escar- 
mouche; auquel dit le seignfmr de Sandri- 
court : ce Allez et vous donnez garde de vous 
mettre trop avant en la fiance de mon secours; 
car vous voyez que je suis tropfoible pour at- 
tendre leur puissance et supporter leur faix. » 
Pour ce ne s'arrêta celui Mercure; mais, 
comme j'ai su par un homme d'armes nommé 
Philippe Sechaust y Limosin , qui là avec le 
seigneur de Sandricourt étoit , celui Mercure, 
avec soixante Albanois des siens, adressa aux 
Espagnols , et sitôt que assez fut près d'eux , 
lui et tous ses gens donnèrent des éperons, et 
baissèrent leurs banneroUes en courant comme 
tempête , tellement que au travers de la foule 
d'iceux Espagnols s'entremêlèrent et percè- 
rent; puis rechargèrent gaiement , et tant fi- 



20 CHRONIQUES 

rent que , à la vue dudit seigneur de Sandri- 
court qui les regardoit besogner, les rompirent, 
et abattirent aucuns , et les autres chassèrent 
si loin, que pour ce jour plus ne retournèrent. 
Ne fut-ce pas bien droit donné sur les enne- 
mis, et tout à point mis la main aux armes? 
Si fut ; dont celui chevalier albanois doit avoir 
un lieu perpétuel au rang des gens de bien. 
Que fut-ce , après qu'il eut donné la chasse à 
ces gens, s'en revint avec tous les siens, et 
avec l'artillerie passèrent le pont de Corbe. 
Le capitaine Gonsales, pensant que les Fran- 
çois voulussent aller passer au pas Saint-Ger- 
main , à toute son armée s'en y alla devant; 
toutefois l'armée de France ne fut par là, 
mais s'en alla à la rivière du Garillan pour 
la vouloir passer, et se logea sur le bord de la 
rivière, auprès d'un vieil palais fait à l'an- 
tique , nommé le palais Scipion , et là tout au- 
près sont tout plein de vieux arceaux, et 
dit-on que c'est œuvre virgilienne faite an- 
ciennement par art diabolique, et toute en une 
nuit, avec des arches qui vont de Rome à Na- 
ples, passant parla; et par lesdites arches, de 
Rome à Naples en voy oient huiles et vins, 
quand nécessité en étoit : que que soit , le ca- 
pitaine Gonsales, voyant que les François 
n'alloient au pas Saint -Germain , mais vou- 
loient ponter le Garillan et passer par là , se 
mit de l'autre côté avec son armée pour dé-^ 



DE JEAN DAUTON, 21 

fendre le passage ^ et vint mettre son camp 
au droit de celui des François, la rivière entre 
eux et lui \ et ses gens loin des François demi- 
mille ou environ; et à touchant de la rivière fit 
faire de nuit tranchées à force, et mit là des gens 
pour garder le pas aux François , lesquels fu- 
rent là huit jours /où ce pendant un capitaine 
de mer françois , nommé Pregent de Bidoulx , 
entre la tour du port de Garillan et la ma- 
rine , fit faire un pont de bateaux , et , sitôt 
qu'il fut fait, de plein midi , fut charrié jus- 
ques au droit du. lieu où étoient les François; 
et là, premier que le vouloir mettre sur l'eau , 
un François, nommé messire Jean Ghapperon, 
qui peu devant ce étoit venu de Galabre , où 
avoitété prisonnier auxEspagnols,fut transmis 
outre la rivière avec quinze ou vingt laquais , 
pour réveiller les Espagnols qui étoient sur le 
bord de la rivière aux tranchées , et là par ba- 
teaux s'en va lui et ses gens; et, lorsqu'il eut 
abordé , se met à terre , tout droit tirant aux 
tranchées , où commença à iâter avec sa demi- 
pique qu'il y avoit dedans. Lui et ses gens 
chargèrent à tour de bras sur les Espagnols , qui 
soudainement se mirent hors de leurs tran- 
chées, et là se battirent à qui mieux mieux. Ce- 
lui Ghapperon étoit toujours des plus avant à 
la mêlée, et tant donnoit de coups de pique à 
ces gipponiers, qu'ils ne sa voient remède d'eux 
sauver ; toutefois se défendirent à toutes 



22 CHRONIQUES 

mains; et eux , comme ceux qui trois fois plus 
de gens étoient que de François , commencè- 
rent à prendre courage et outrer nos gens ; 
dont ceux des nôtres qui à l'autre bord du fossé 
étoient^ écrièrent les escarmoucheurs qu'ils 
se retirassent; mais messire Jean Ghapperon 
ne vouloit déplacer , ains à coups immodérés 
chargeoit sans coups refraindre. Aucuns de 
ses gens se retirèrent^ et presque tous l'un 
après l'autre^ que encore tout seul soutenoitle 
combat^ dont fut pressé à tous côtés ^ et tant 
approché^ que un Espagnol sur lui rua un 
coup de rapière le long de sa pique , qui lui 
tomba sur la main senestre^ tellement que 
les deux maîtres doigts lui fit voler à terre. 
Les François lui crioient qu'il se retirât^ et 
que par folle hardiesse ne soutînt mortel 
dommage; toujours ruoit à coups forcenés^ 
tant que là fut regardé de chacun et de tous 
prisé ; finalement^ quand il se vit de secours 
dénué ^ et affoibli de membres en se défen- 
dant au démesuré^ approcha le bord^ et là se 
mit dedans un bateau. Les Espagnols le sui- 
virent jusques à l'entrée de l'eau ^ dont à 
coups d'artillerie furent sitôt délogés^ que pre* 
mier qu'ils eussent gagné leurs tranchées^ 
plus de six furent rencontrés et abattus. Tout 
le long de la rivière du Garillan , entre Saint- 
Germain etGayette^ étoit l'armée des Fran- 
çois ^ logée par les villes et bourgades de là 



DE JEAN DAUTON. 2'J 

autour : dont la compagnie du marquis de 
Saluées étoit à un lieu nommé La Frète , la 
plus proche de Saint-Germain ; ceux du che* 
valier de Louvain , à un mille près encontre la 
rivière; ceux du seigneur de la Trimoille, 
dont un nommé Pierre Dos^ bailli de la Mon- 
tagne y étoit lieutenant, et ceux du sire d'Al- 
bret, sous la charge du seigneur de Duras ^ 
étoient aussi sur la rivière , auprès d'un lieu 
nommé Gastelfort; ceux de messire Rogier, 
baron de Béart , et ceux de la Fayette étoient 
le long du Garillan , à un mille loin l'un de 
l'autre; ceux du seigneur de Sandricourt 
étoient sur une montagne, un mille près de 
la rivière, et ceux du comte de Ligny à deux 
milles , et tous en approchant de Saint - Ger- 
main à Gayette. Ainsi pouvoient les Espa- 
gnols venir sur eux, que bientôt ne fussent as- 
semblés. Tous les autres étoient aussi le long 
du Garillan , chacun en lieu avisé pour ser- 
vir à besoin et se trouver aux coups. Au droit 
du pont, deçà et de là, étoient le marquis de 
Saluées , messire James de Foix ; Jean Stuart, 
duc d'Albanie; messire Louis de Hédouville,^ 
seigneur de Sandricourt ; messire Antoine de 
Bessey, bailli de Dijon; messire Jacques de 
Silly, bailli de Gaen; Jean Duplessis, dit 
Courcou , commissaire des gens d'armes ; 
François Daillon ; messire Jean Chapperon et 
presque tous les autres capitaines, avec les 



^4 CHRONIQUES 

Allemands du roi et deux mille autres hom- 
mes de pied, et messire Mercure à tout ses cent 
Âlbanois, et grand nombre d'autres gens d'ar- 
mes lesquels gardoient celui passage. 

XVII. 

Comitunt l(B ^ancoii^ fxvmt nn pont mx la ri- 
vvtve in (S^viliàn^ et pa^^tsibcent outre malgré 
U0 espagnols^ qui nigourni^nuent U Wen- 
UxmU 

Après que les François eurent visité .les tran- 
chées des Espagnols , le pont fut mis sur l'eau 
du Garillan , et là tout à ferme attaché , et afin 
que quand les François le voudroient passer, 
les Espagnols ne pussent sans grande perte et 
outrageux dommage le défendre , toute l'ar- 
tillerie avoient atitrée autour du pont , et em- 
bouchées leurs pièces droit à la venue des 
Espagnols. Ce fait, pour donner une alarme 
sur leurs tranchées, quinze hommes d'armes 
françois passèrent le pont, desquels étoient' 
Jean de Chabannes, seigneur de Vandenesse; 
l'écuyer M orimont , Pierre de Bayard , lequel , 
pour y être des premiers , n'eut loisir de 
prendre d'autre harnois que , une grosse jave- 
line au poing, un saie de velours gris sur 
son pourpoint. Aussi furent de ceux , le sei- 



DE JEAN d'aUTON. 26 

gneur de Mallicorne; Ryou, des gentilshommes 
de la reine; le bâtard de Pons; un homme 
d'armes nommé Lorrière; un autre nommé 
Jannot de Payennes, de Gascogne; Rhodez, 
lieutenant du seigneur de la Grote , et quatre 
autres, desquels je n'ai su les noms; et eux 
ainsi passés , transmirent sur le bord des tran- 
chées pour crier France! France! trois de 
ceux , c'est à savoir le seigneur de Mallicorne , 
et deux hommes d'armes de ceux du seigneur 
de Sandricourt, lesquels furent sur le bord 
desdites tranchées, où firent leurs cris, et char- 
gèrent sur ceux qui dedans étoient , lesquels 
ne se firent appeler deux fois pour soi lever, 
mais tout à l'étourdie saillirent de leurs tran- 
chées et se mirent les uns à fuir vers leur 
camp, et les autres soutinrent l'escarmouche 
en attendant leurs secours. Durant ce hutin, 
trois ou quatre cents François , tous èAa. file , 
passèrent le pont et donnèrent la charge sur les 
Espagnols, telle que, la longueur d'un jet de 
pierre outre le pont, aucuns des François les 
chassèrent , desquels étoient un nommé Ryou , 
le bâtard de Pons^ et avec eux quelques au- 
tres , comme m'a été dit.Le capitaine Gonsales, 
qui à deux jets d'arc de là étoit avec tout son 
ost emparqué , sachant par les fuitifs des tran- 
chées, que les François passoient la rivière , 
transmit là mille deux cents hommes de pied et 
trois cents que hommes d'armes que genétai- 



20 CHRONIQUES 

res , auxquels dit que à ce besoin étoit métier 
de mettre tout en avant ^ et à peine de la mort 
n'étoit heure de reculer, disant : «Si les François 
qui plus avantageux sont que nous autres, pas^ 
sent , incontinent nous donneront la bataille , ' 
où nous pourrons perdre honneur, vies et 
pays ; pour ce , mes amis , ne craignons à nous 
mettre à tous dangers pour obtenir victoire et 
acquérir honneur. » A ces paroles, se mirent les 
Espagnols à Terre, et à deux côtés leurs gens de 
cheval d'un et leurs piétons d'autre, en manière 
comme pour vouloir enclore les François qui 
hors du pont étoient ; dont aucuns écartés se 
serrèrent , les autres demeurèrent , et mêmfr- 
ment un nommé Ryou et quelques autres 
malavisés ; tantôt eurent, les Espagnols, Fran- 
çois approchés, et eux, comme pleins de 
cœur, tous en foule se vinrent jeter à la tra- 
verse, \)ù firent Itrmes excessives et prouesses 
incroyables : car à leur venue , plus de vingt 
bonnes pièces d'artillerie furent au travers 
d'eux tout à coup déchargées , dont dix, vingt, 
trente , quarante à la fois en emportoient , tant 
que là où les coups passoient , n'avoit que tê- 
tes, bras, jambes et corps démembrés. Ce fut 
merveille, car onc hommes ne firent plus 
hardiment que firent là les Espagnols , et si 
ne perdirent ordre ne vouloir pour l'horrible 
échec que sur eux se faisoit; mais jusques à 
joindre approchèrent les François, qui plus de 



DE JEAN d'aUTON. 27 

quatre cents étoient hors le pont , où combat- 
tirent main à main plus d'une grosse heure. 
Là sans faillir se trouvèrent plusieurs gens de 
bien françois , et entre autres que j 'ai ou! là 
louer 9 fut un gentilhomme de Bretagne de ceux 
de la reine , nommé Ryou , lequel^ avec quel- 
ques autres a voit suivi et chassé les^ Espagnols 
des tranchées^ comme j'ai dit^ et là à tous ve* 
nants très-hardiment avec une javeline pour 
la barde ^ tint pied ferme ^ et d'aventure s'étoit 
tant hâté, que sans arme ne salade, la tête 
découverte , fors d'un chapeau , s'étoit trouvé 
aux coups; dont en faisant armes au possible, 
un Espagnol, qui des premiers l'avisa , lui jeta 
une javeline de droit jet, et icelui au-dessus du 
bord de sa cuirasse atteignit dedans la gorge , 
de quoi fut blessé grièvement; toutefois la ja- 
veline lui fîit arrachée par un François étant 
là, lequel lui dit qu'il se retirât, ou qu'il l'a- 
bandonneroit , vu que trop écartés étoient de 
leurs gens; à quoi n'entendoit celui Ryou, 
mais se défendoit toujours à tour de bras, et 
donnoit coups démesurés; si fut finalement 
environné de tous côtés et pris par les Espa- 
gnols qui en l'emmenant eurent question de 
sa prise : les gens de cheval le vouloient avoir, 
et les piétons aussi , disant qu'ils n'a voient pris 
personne; somme, chacun le vouloit avcnr, 
cuidant que ce fut un très- bon prisonnier; 
aussi éloit-il ; mais à la parfin , au moyen de 



2S CHRONIQUES 

leur question y ils le tuèrent sur-le-champ. 
Ses nobles faits font le vrai témoignage de la 
perte de sa mort. Celui François qui avec lui 
étoit^ voyant que là n'étoit à bonne sûreté, se 
voulut ôter du chemin ; mais entre lui et les 
François jà avoit telle foule d'Espagnols, qu'il 
ne savoit quel chemin prendre, ne ne pouvoit 
outrepasser. « Or, n'est-il rien, dit-il, qu'on ne 
fasse pour sauver sa vie ! » Parquoi arracha la 
croix blanche qu'il portoit , et se mit au travers 
de la presse des Espagnols , tirant vers le pont; 
et feignant être du parti d'Espagne, com- 
mença à dire en langue espagnole : Adelante ! 
adelante! qui est à dire : Devant! devant! et 
ainsi passa jusque sur lebord du pont, où main 
à main se faisoit le combat, et là trouva un 
capitaine espagnol avec deux enseignes autour 
de lui, et grand nombre d'Espagnols à sa 
queue, lequel avoit en main une grosse jave- 
line d'Espagne , ruant coups à bras dépliés , 
et sitôt qu'il avisa celui François , il le prit par 
le bras, et le mit devant, qui guère n'y de- 
meura, car avec sa bande se rallia et tint là 
pied ferme. Les Allemands du roi se mon- 
trèrent là si à point , que chacun faisoit loua- 
ble rapport de leurs honorables œuvres , et 
mêmement se montrèrent, entre autres, Hans 
Grou, frère de Pètre Grou , bandoulier de ceux 
de la garde; aussi fît un qui lors étoit four- 
rier de leur bande. Ici ne veux mettre en si- 



DE JEAN D AUTON. 2g 

lence les faits d'un François nommé Çierre de 
Bayard^ duquel tant de fois j'ai commémoré 
le nom et décrit les gestes : car à cette affaire , 
fit une chose qui ne se doit taire , ce me sem- 
ble; donc y pour en dire, celui de Bayard^ à 
l'heure que les Espagnols commencèrent à as- 
saillir le pont^ étoit là au front ^ d'aventure 
désarmé y qui souvent ne lui advenoit, et 
comme chacun se mit sur le pont en armes , 
pour l'aller défendre des Espagnols qui à 
grand nombre l'assailloient^ dit que sans lui 
ne se feroit le butin; dont ainsi ^ comme il 
étoit en pourpoint^ un saie de velours gris 
dessus f avec une javeline au poing , au front 
du combat^ et sur le bord dudit pont où la 
grand'foule des Espagnols étoit, se mit, et là, 
comme si armé de toutes pièces eût été , aussi 
assurément donna, et soutint le combat, et fit 
merveilles d'armes; car ainsi comme j'ai su 
par aucuns des François et autres qui là étoient, 
un capitaine espagnol qui, avec deux enseignes, 
comme j'ai dit, assailloit le pont, eut ledit de 
Bayard en barbe , un nommé Mallicorne , et 
grosse route d'autres qui à tour de bras dé- 
fendoient le pont : celui capitaine assailloit 
comme un lion , et souvent visoit à rencontrer 
celui de Bayard, pour ce que désarmé le voyoit; 
mais tant se savoit bien garantir, et si bien lui 
advint que onc n'eut plaie dont il laissât à 
combattre; et tant fit, qieàlafois, ainsi que 



3o CHRONIQUES 

ledit Espagnol leva le bras pour ruer un coup 
en le voyant découvert, sous l'aisselle, lui 
adressa là sa javeline; en sorte que plus d'un 
pied lui mit dedans le corps, dont chut à terre 
et mourut soudainement. Ses deux enseignes 
furent pareillement atterrées et mises à sac. 
Ainsi désarmé se montroit celui de Bayard; 
c'était bien chercher le dangereux péril pour 
un titre d'honneur rencontrer. Là se trouva 
un sien compagnon , nommé Pierre de Poc- 
quière , seigneur de Bellabre, lequel en cet état 
le voyant , tout rudement lui dit qu'il ièàt 
de là, de par le diable, en le tirant à tous ef- 
forts ; mais ce fut pour néant ; car s'il avoit 
été des premiers i l'assaillir, des derniers vou- 
lut être à la retraite : ce qui fut , ne onc de 
là ne voulut démarcher jusque tout fiit fait. 
Ainsi étoient nos gens sur le bord du pont et 
le long de la rivière, tous arrangés et en ma- 
nière que leur artillerie ne pouvoit tirer sans 
les endommager, et ainsi que plusieurs qui 
étoient là m'ont dit, si, d'un lez hors le tirer de 
l'artillerie, se fussent serrés, leurs ennemis 
eussent été mortellement menés. Quoi plus? 
Les Espagnols de cheval chargèrent moult ru- 
dement sur les François qui étoient le long du 
bord de la rivière et en tuèrent aucuns, et 
entre autres un des cent Allemands du roi , 
lequel avoit ce jour dringué d'autant, et 
tout ivre s'étoit mis hors la foule de ses com- 



DE JEAN d'aUTON. 3i 

piagnons, une hallebarde au poing; et là con- 
tre lui vint un homme d'armes espagnol , la 
lanoe sur la cuisse ^ et lorsqu'il fut prêt à bais^ 
ser^ mit la lance en arrêt , et donna à celui Al- 
lemand au travers de la gorge si rudement, 
que le tropçon lui demeura dedans, de quoi 
mourut sur-le-champ. Un autre Espagnol près 
de ladite rivière vint pareillement , et à lance 
baissée atteignit un homme d'armes françois 
nommé Lorrière, étant à pied, lequel fut cho- 
qué si lourdement, que à la renverse tomba 
dedans celle rivière , et toqt armé qu'il étoit , 
se prit aux cordes où étoit attaché le pont , et 
à l'aide de ses compagnons , qui avec lances et 
piques le secoururent, se sauva; et ainsi se 
combattoient à toute outrance. Je ne me veux 
taire de la merveilleuse hardiesse d'iceux Es- 
pagnols; car ceux qui à cheval étoient, des- 
oendoient à pied , et à grands coups chargèrent 
tant sur nos gens , qu'ils les repoussèrent jus- 
ques à mi le pont , et là combattirent comme 
lions , et avec leurs épées tranchèrent aucunes 
des cordes où étoit le pont attaché , et n'eût 
été l'excessive résistance des François ^ ils eus*- 
sent désattaché et rompu ledit pont. Que fut- 
ce?les François qui étoient deçà le pont à grosse 
armée, voyant les Espagnols outrer leurs com- 
pagnons, se mirent sur celui pont à grosse 
route pour repousser les Espagnols et leur 
donner la bataille; mais messire Jacques de 



32 CHRONIQUES 

Silly et messire Louis de Hédouville y des che& 
de l'armée^ se mirent au-devant , Fépée au 
poing , et défendirent que homme des Fran- 
çois , à la peine de la hart^ n'allât outre ^ di- 
sant qu'il n'étoit heure de donner la bataille y 
vu que toute l'armée de France n'étoit là, 
mais dispersée en plusieurs garnisons, et aussi 
que la voie n'étoit assez ample pour passer si 
à coup toute l'armée ; par quoi à la parfin les 
François se retirèrent , et les Espagnols à coups 
d'artillerie furent affolés et rechassés. Le ca- 
pitaine Pregent de Bidoulxétoit lors en mer prés 
de là, dont les battoit à la traverse de telle 
sorte , que c'étoit horreur à regarder. Somme , 
ils furent envoyés par les François , et le pont 
gagné, tant que la nuit ensuivant, messire 
Louis de Hédouville , Perrot de Payennes , et 
grand nombre de François qui là étoient , cou- 
chèrent delà le pont , et là se fortifièrent. En 
ce temps le marquis de Mantoue fut malade , 
tant que contraint fut de s'en retourner : dont 
Louis, marquis de Saluées, fut ordonné par le 
vouloir du roi chef de son armée. En ce temps 
mourut messire Gabriel d'Albret, seigneur d'A- 
vannes, à Civita-Vecche, dont la perte fut pour 
le roi ennuyeuse, pour la noblesse domma- 
geuse , des dames regrettée , et pleurée de plu- 
sieurs ; car il étoit enrichi de bonnes mœurs , 
ennobli de prouesse, embelli de jeunesse, et 
aorné de vertus. 



DE JEAN d'aUTON. 35 

XVIII. 

Wun \)hétiqn( qui^ m ce menu tmps^ fut brûlé 

En ce temps fut à Paris brûlé un hérétique^ 
lequel, le jour de Saint-Louis dernier passé, 
un vendredi , ainsi que dedans la Sainte-Cha- 
pelle du Palais à Paris les cordeliers et ja- 
cobins étoient là pour célébrer le divin office 
et solenniser la fête du benoît saint, se trouva 
là celui abominable méchant, et là, ainsi que 
quelque prêtre voulut dire messe sur un petit 
autel à main dextre dedans ladite Sainte-Cha* 
pelle , se présenta pour lui aider , et se mit à 
genoux la tête découverte, contrefaisant le 
bon chrétien et dévot catholique ; à laquelle 
messe assista et répondit très-dévotement par 
semblant; et quand ce vint à la consécration, 
il alluma un cierge et s'approcha du prêtre 
bien près au côté, comme si par' grande dévo- 
tion eût voulu voir le saint-sacrement; et 
ainsi comme celui prêtre voulut lever la sainte 
hostie , celui hérétique la print et arracha vio- 
lentement des mains du prêtre en disant ces 
paroles : « Et durera toujours cette folie ! » 
Plusieurs gens de bien qui virent ce crime né- 
fande, là accoururent, et le prinrent par les 
cheveux, et le voulurent aucuns tuer, en le 

m. 3 



54 CHRONIQUES 

traînant depuis la chapelle jusques au bout 
des degrés du Palais ; et là lui tomba l'hostie 
sacrée d'entre lesmains, toute brisée^ laquelle 
fut honorablement par les gens d'Église rele- 
vée et mise en calice, et le lieu où elle étoit 
chute y couvert de drap d'or et fermé, que des 
pieds homme ne touchât. Or fut mené ce mi- 
sérable en prison , et là interrogé par les doc- 
teurs; lequel ne croyoit être de déité autre 
que Jupiter et Hercules, et nioit tous principes 
fors les naturels, et disoit que autre paradis 
n'auroientles sauvés, que les Champs-Elysées , 
et tout plein d'autres folies où n'avoit nul pro- 
pos. 

Longuement fut gardé pour voir si connois- 
sance de son erroné propos lui viendroit, mais 
toujours persévéra en sa folle opinion; dont 
son procès lui fut fait/ et lui brûlé tout vif 
comme desservi Favoit. 



DE JEAN d'aUTON. 55 

XIX. 

Comment le rapitaine Couid VTivi^ sortit de Oenouse 
avjtc^^en ie j^em^ et prit la utile d'^lndrie^ Vionwce 
et €0pinanaalU ^ laquelle mit à datijg ; et com- 
ment flmimvB autres oilled de k |)ottille i^e 
rendirent à lui^ rmnme if^eneane ^ rCtoile ^ Da- 
polie et la Oelle ^ et là ^ par deuir fm aner ^m 
0en0 à peu de di^tanee^ défit lee espagnole ^ 
qui étoient grand' compagnie» 

Dedans Yenouse étoit lors le capitaine Louis 
d'Ars, qui sans séjour couroit pays et prenoît 
places; toutefois advint que les vivres lui com- 
mencèrent à être courts et à faillir à Yenouse, 
où lui et ses gens tenoient garnison. Or s'é* 
toient renforcés les Espagnols à grand'pui»- 
Bance, et mis dedans Barlette où étoit don 
Diego d'Ârillano, leur capitaine, avec huit cents 
chevaux et six cents hommes de pied , lesquels 
empêchoient les vivres aux François, et tant, 
que le défaut de ce les contraignit sortir en 
pays. Dont le capitaine Louis d'Ârs, qui aimoit 
mieux mourir honorablement aux champs à 
la poursuite des vivres , que languir de famine 
méchamment au-dedans d'une ville close , dit à 
sesgens : ic Or çà, messeigneursetamis, ledéfaut 
de vivres nous défend le long demeurer en 
cette ville de Yenouse , et nous enseigne la 



36 CHRONIQUES 

voie d'en avoir provision ^ ce qui est la force 
d'armes y sans laquelle mettre en prompte 
exécution et vigoureusement exercer j en de- 
meurerons en ville dénués, et aux champs 
improvus; car nos ennemis par force les 
nous empêchent; mais la force faut par la 
force* détourner, et la dureté du fer par fer 
amollir; parquoi les champs nous sont de 
saison pour en conquêter sur nos ennemis, 
et preux vouloir requis^ pour à droit les as- 
saillir et du tout leur pouvoir défaire. Or, 
faisons donc^ par vertueux effort^ que louange 
honorable et profitable gain puissions acqué- 
rir; soyons loyaux soudards au service du 
roi , et large nous sera au loyer de notre 
bien-fait. Quoi plus? mettons bon vouloir 
en œuvre y et de pouvoir obtiendrons^ » Ce 
dit, les gens de celui bon capitaine lui promi- 
rent touS| que sous le tour de sa main émploie- 
roient leurs forces y soumettroient leurs vou- 
loirs et exploiteroient les armes. Dont se mit 
aux champs avec sa petite bande où étoient 
quatre cents hommes de pied allemands, gas- 
cons et normands, et trois cents chevaux al- 
banois et françois, avec deux gros canons et 
une grande coulevrine nommée madame de 
Forlij que gouvernoient trois canonniers 
nommés, l'un Jean Lubin, natif d'Orléans; 
l'autre Jean de Gap, et l'autre Bertrainet; et 
ainsi s'en alla le capitaine Louis d'Ârs devant 



DE JEAN d'aUTON, Zj 

la cité d'Ândrie> forte par assez. Toutefois^ le 
jour qu'il partit de Venouse , lui et ses gens 
couchèrent une nuit dedans un bois à trois 
milles d'Ândrie, et là toute nuit furent tour* 
mentes, et eurent bien le mau-repos, car ils 
furent accompagnés d'épouvantable tonnerre^ 
d'éclairs merveilleux , d'impétueux vents , et 
de pluie ennuyeuse qui ne leur cessa depuis 
le soir jusqu'au matin, qu'ils délogèrent et s'en 
allèrent assiéger Andrie devers la porte du 
côté de Barlette, et là commencèrent à dé- 
charger coups et rompre la muraille , tant 
qu'en moins de trois heures un portail qui là 
étoit, et grand pan de muraille, alla par terre : 
dont eux voulurent donner l'assaut; mais ce 
voyant, ceux de la ville eurent doute en leur 
affaire et parlamentèrent , tellement que à la 
parfin se rendirent à la volonté du capitaine 
Louis d'Ârs , lequel entra avec tous ses gens , 
et pour ce que cette ville d'Ândrie étoit des 
terrées du comte de Ligny , son maître , ne vou- 
lut là souffrir faire aucune force : dedans y 
avoit des Espagnols et autres soudards , les- 
quels traita si bien, que, nonobstant qu'ils fus- 
sent à sa volonté, les laissa en aller, leurs ba- 
gues sauves, et outre, leur donna de l'argent. 
Ce ne fut pas à lui fait à ceux, comme par ci- 
devant avoient f^it aux François , que nonob- 
stant composition de bagues sauves faisoient 
mourir ou mettoient en galères ; toutefois 



36 CHRONIQUES 

aihsi sàvoit ses ennemis attraire et ses amis 
contenter (ce qui est une des plus rusées stra^ 
tagémesde guerre), et bien là-dedans séjourna^ 
lui et ses gens, trois semaines ou environ. Le 
pain commença à amoindrir, dont délibéra 
aller à Biseilles, qu'autrefois avoit prise sur 
les Espagnols ; mais elle s'étoit révoltée après 
la rencontre de Cérignoles. Que que soit, droit 
audit Biseilles, avec son train, s'en alla, près 
d'Ândrie de douze milles ou entour. : de quoi 
fut averti don Diego d'Arillano, Espagnol, 
et sut que, par défaut de vivres, il tenoit les 
champs; parquoî, lui étant à Barlette, dit qu'il 
lui oouperoit chemin ; dont assembla de sept à 
huit cents chevaux albanois et genétaires , et 
trois cents hommes de pied ; et avec lui étoient 
le baron de Cbrrillane , le gouverneur de Ta- 
rente , un nommé frère Hyenard et un autre 
appelé messire Terdre , capitaine d' Albanois , 
et avec ceux se mit à la course, tant que sur les 
eires et en queue des François se trouva. Le 
c»,pit(ûnè Louis d'Ars, qui en pays àvoit guets 
et découvreurs, sut tantôt que les Espagnols 
à grand'puissance le suivoient; dont se campa^ 
et montra la barbe à ses ennemis ; puis fit 
tofurner son artillerie contre eux, lesquels 
marchoient à toute hâte , comme ceux qui sur 
les François pensoient faire grand déluge. A 
l'approcher, ^artillerie commença à décharger 
ck donner au travers des Espagnols , tant que 



DE JEAN d'aUTON. 5g 

plusieurs en eurent la volée ou le bond ; mais 
pour ce ne reculèrent, car ils y alloient de 
droit fil, et approchèrent presque à joindre. 
Lors n'étoit heure de mettre la chose à re« 
faire, mais promptement y remédier; à quoi 
se peut connoître le sens des chefs de guerre 
et aviser la constance des combatteurs : car 
au péril soudain se montre le sens prompt , ce 
que fit lors celui capitaine François; et voyant 
qu'il ÊiUoit assembler aux Espagnols, com- 
manda à ses canonniers que toujours tirassent 
au travers , j usque ses gens de cheval fussent 
mêlés avec eux; et ce faisoit-il pour donner 
ouverture à ceux qui donneroient dedans; et 
pour ce i&ire, mit à deux côtés ceux qui étoient 
à cheval, les François d'un et les Âlbanois 
d'autre , lesquels avisa bien de donner alors 
que l'artillerie feroit son exploit , en leur di- 
sant à visage riant : « Chargez, compagnons, 
chargez! Vos ennemis vous assaillent à grand 
efibrt : défendez-vous à puissance immodérée, 
et commencez le heurt, car le premier coup 
vaut deux, si à droit l'assenez et le donnez à 
force. » Là avoit cinq homnles d'armes firan- 
çois tant assurés , que pour mourir n'eussent 
fait un faux pas : c'est à savoir Bernard de 
Saint-Soudain, des gentilshommes du roi; Gil- 
bert de Chaux , Lyonnet du Breuil , Marc de 
Groing, Jean de Montieux, seigneur de Tary , 
qui conduisoient les gens de cheval. Le capi- 



4o CHRONIQUES 

taine Louis d'Ars^ lorsqu'il eut ordonné ses 
gens d'armes de cheval ^ et mise son artillerie 
en titre^ s'en alla à ses gens de pied et au milieu 
des chevaucheurSy les mit lui avec eux pour les 
tenir en ordre. Tant fut qu'Espagnols à course 
de cheval vinrent pour joindre, l'artillerie 
leur alla au-devant, et fit passée telle que les 
François à cheval tous ensemble donnèrent au 
milieu, ainsi que leur avoit été dit, et passè- 
rent à travers tellement qu'ils les déroutèrent 
et rompirent ; et en cuidant recharger , iceux 
Espagnols tournèrent le dos et s'enfuirent. 
La chasse leur fat donnée plus de deux milles 
de pays, et les chemins jonchés d'abattus et 
de morts. Ceux qui eurent vites chevaux se 
sauvèrent; les mal-montés et piétons furent 
tous tués et pris; somme, tant furent les au- 
tres écartés, que les uns se rendirent à Bar- 
lette, les autres à Trane, terre de Saint-Marc, 
et les autres à Biseilles; lesquels dirent qu'ils 
avoient défait les François : parquoi leur ou- 
vrirent les portes. Ce fait, le capitaine Louis 
d'Ârs, cuidant prendre Biseilles, s'en alla de- 
vant, où jà étoient les Espagnols fui tifs, qui 
avoient dit que les François étoient tous morts 
et pris : parquoi ceux de Biseilles ne voulurent 
ouvrir aux François. Dont se retira le capi- 
taine et ses gens, pour ce que jà étoit nuit, et 
se mirent dedans un collège de Saint-Francis- 
que^ et au matin s'en allèrent droit à Rouvre* 



DE* JEAN d'aUTON. 4' 

Jà s'étoient les Espagnols faitife presque tous 
ralliés^ lesquels ainsi prirent le chemin de 
Rouvre pour eux loger là dedans ; de quoi se 
douta le capitaine Louis d'Ârs , et pour obvier 
à ce> y transmit cinquante chevaux devant 
pour gagner le logis , lesquels y forent pre- 
mier que les Espagnols , et demandèrent ou- 
verture à ceux de la ville^ qui volontiers leur 
ouvrirent, pour le bon traitement que leurdit 
capitaine leur avoit autrefois fait, et aussi 
pour ce que la ville étoit des terres du comte 
de Liigny , maître dudit Louis d'Ârs , lequel, 
avec tous ses gens d'armes, entra dedans^ où 
tous ensemble se réfogièrent le temps de 
quinze jours; et cependant, les Espagnols eu- 
rent renfort de Galliègues et genétaires à grand 
nombre. Nuit et jour pensoit, celui capitaine 
Louis d'Ârs, comment il pourroit échecquer 
ses ennemis et leur donner quelque venue : 
or dit-il à lui-même, qu'il se mettroit en 
peine de leur en bailler une bonne ; et pour ce 
faire, sans se découvrir à nuUi, comme celui 
qui étoit maître de sa pensée , et exempt du 
rapport des espies , fit semblant de vouloir al- 
ler à la Haute-More , terre du comte de Ligny : 
dont 'fît partir ses gens et son artillerie, et 
prendre le chemin où chacun pensoit qu'il 
voulût aller; et lorsque près d'un mille de 
pays eut fait, il commanda à un nommé An- 
toine du Lau et à un autre sien secrétaire, que 



4^ CHRONIQUES 

soudainement tournassent l'artillerie et le ba- 
gage dedans Rouvre , ce qu'ils firent; et lui 
avec tous ses gens tourna soudainement autre 
quartier , et ce fit-il pour frustrer les espies^ de 
son intention^ et tenir ses ennemis en dccon- 
noissance de son emprise : dont s'en alla hâti- 
vement vers Gorastre où les Espagnols étoient, 
et près de là fit son embûche, puis envoya ses 
coureurs devant la ville pour attraire les 
compagnons en plaine ; et tantôt que les cou- 
reurs furent en vue d'ennemis , genétaires et 
Galliègues à grand nombre sortirent hors , et 
commencèrent bien à point à charger sur 
eux et leur donner la chasse sans avoir doute 
de l'embûche, pensant qu'à la Haute-More 
fussent allés les François, comme par espies 
avoient été faussement embouchés. Or, allè- 
rent-ils si avant, que les uns sur les autres 
commencèrent à ruer, et mêmement les gens 
de cheval que Bernard de Saint-Soudain, 
Jean de Montieux et Gilbert de Chaux me- 
nôient, comme à l'autre fois , lesquels donnè- 
rent si très-rudement, que; au premier rencon- 
trer, plus d6 trente hpmmes de cheval allèrent 
par terré; à deux autres recharges, furent les 
gens de cheval défaits, et s'enfuit don Diego 
d'Arillano à bride abattue avec quarante ou 
cinquante genétaires. Les Galliègues furent si 
bien secoux , que de trois cents qu'ils étoient 
avec leurs hauts bonnets, ne s'en alla pas 



DE JEAN d'aUTON. ^ 

trente^ que tous' ne fussent tués ou pris; som- 
me^ comme j'ai su par aucuns de ceux qui là 
étoient ^ quatre cents genetaires et Galliègué^ 
furent là assommés ou emmenés. C'étoit bien 
à profit ensuivi lé sort et à l'honneur conti- 
nuée.faeureuse chance^ si les capitaines du Ga- 
rillan^ dont j'ai parlé par ci-devant, eussent dé 
cettui fait' exemplaire. Le lis florit ores par 
touslesangletsdesltalès, et la réputation des 
François courut par tous les climats du monde. 
Je n'en dirai plus, si n'est qu'à la bonne con^r 
diâte du chef de guerre gît la sûreté des sou-r 
dards et le salut des royaumes.. Pour dire plus, 
après cette défaite d'Es{mgnols , les nlorts de- 
meurèrent étendus, et les pris furent emmenés 
à Rouvre, où les François arrêtèrent deux 
jours; puis s'en allèrent à Castel de Mont, 
terre du comte de Ligny , et de là devant Es- 
pinansolle, ville du comte de More, entiemi 
dû roi, laquelle assiégèrent et prirent d'as- 
saut en moins de trois heures, quelque résis- 
tance que leur fissent ceux qui dedatis étoient, 
lesquels se défendirent à toute force ; toutefois 
par sur le ventre leur passèrent , et entrèrent 
dedans , et Dieu sait comment les œuvres de 
pitié furent là recommandées : pour faire fin , 
tout fut mis à sang, réservés les petits enfants 
et les femmes, et la ville abandonnée au pil- 
lage , dont plusieurs pauvres affamés d'argent 
y fourrèrent bien leurs poignets; ce qui leur 



44 CHRONIQUES 

fut une bonne curée et chaude gorge ^ et telle 
que^ depuis , ville ne tenoit devant eux. De là 
s'en allèrent à Gensane , terre dudit comte de 
More , laquelle se rendit volontiers ; puis s'en 
retournèrent à Venouse , où se rafraîchirent 
quelque temps ^ et puis se mirent en pays de 
conquête droit à l'Étoile /terre du prince de 
Melphe , laquelle pareillement se rendit audit 
capitaine. Dedans le château avoit cinquante 
Espagnols, lesquels ne le voulurent rendre; 
et coups à travers comme si foudre y passât , 
tant que, en moins de deux heures, brèche 
grande y fut faite : dont celui Louis d'Ârs com- 
manda l'assaut; chacun mit là la main telle- 
ment que sans arrêter fut de vive force em- 
porté, et tous les Espagnols qui là dedans 
étoient, mis à l'épée. Ce fait, ledit capitaine 
demeura là huit jours , où ce pendant, par 
menée secrète, eut intelligence avec ceux de 
Melphe, lesquels promirent de lui rendre la 
ville; toutefois don Diego d'Ârillano sachant 
cette menée, par subtils moyens et larges pro^ 
messes qu'il fit à ceux de ladite ville , rompit 
le coup; dont ledit Louis d'Ars, avec ses gens, 
s'en aHa à Venouse, où de là manda au comte 
de Gonversane, fils du marquis de Betonte, qui 
se disoit bon François, que si tel vouloit 
être , que à l'affaire le montrât, et que temps 
en étoit; et s'il vouloit montrer de quoi, que 
avec toute sa puissance à un jour nommé se 



DE JEAN d'aUTON. 4^ 

rendît à Montepellouse , ville tenant le parti 
du roi; et que^ de sa part^ se trouveroit avec ce 
qu'il auroit de gens. A quoi ne faillit celui 
comte ; aussi ne ne fit le capitaine Louis d'Ârs ; 
mais au jour assigné furent là avec leurs sou- 
dards , dont ledit comte de Gonversane avoit 
quarante hommes d'armes et six cents piétons 
qui pouvoient faire grand'aide^ et donner bon 
renfort aux François qui là étoient à peu de 
gens; et eux ainsi assemblés^ avisérent-€n 
leurs besc^nes et conclurent de tenir bon. Je 
laisserai un peu à parler de ce propos pour 
dire d'autres choses lors à Rome advenues. 

XX. 

Commntt itpapt pït tïtnmmvnt^ttiieVéUction 
2rtt ratMnal |)^trt c^ DinotUt) fait papt pav U 
mcfj^tn iin caviitud V2mbmt^ tt Vautxt^ 
(i^ùw^ (ûiteB ion à Home* 

Le pape Pie tiers^ dont j'ai dessus écrit, étoit 
fort ancien et moult débile, atteint de ma- 
ladie tellement, qu'il ne vit point les ans Saint- 
Pierre, mais vingt-deux jours après qu'il eut 
obtenu le Saint-Siège , mourut. Dont aucuns 
banquiers qui lui avoient prêté deux cent 
mille ducats, pensant y profiter, perdirent 
tout, tant qu'ils en firent banqueroute. Les 
cardinaux se disposèrent , après ce, de procé- 



4.6 CHRONIQUES 

der à autre élection , et tenir nouveau con- 
clave. Sur ce points ferai incident , et dirai 
qu'en ce temps , le vingt-cinquième jour d*oc- 
tobre^ fut conjonction deMkrs et de Saturne. 
Les Ursins et Golonnois^ avec quatre cents 
hommes d'armes et trois mille hommes de 
pied , as^Uirent lors le duc de Valentinois 
dedans le palais Saint - Clément , au bourg 
Saint-Pierre de Rome , où s'efforcèrent à toute 
puissance d'entrer sur lui ; mais il avoit trois 
cents hommes d'armes, et deux niille piétons 
qui défendirent le logis, en manière qu'il leur 
demeura , et repoussèrent les Romains. Mes* 
sire Jacques de Grussol , qui étoit là allé avec le 
cardinal d'Âmboise, fut lors voir l'armée des 
François auGarillan, et leur fit porter de Rome 
force habillements, pour racoutrer ceux qui 
en avoient défaut et pouvoir de les payer, 
qui leur fut chose difficile , car la nxarchau- 
dise étoit moult chère, et l'argent presque 
failli. Aucuns des gentilshommes du roi qui 
là avoient suivi le cardinal d'Âmboise, s'en 
allèrent ranger avec l'armée de France au Ga- 
rillan, desquels furent François d'Âlègre, 
àeigneur de Percy; Artus Goufïier , seigneur 
de Boisy; Louis de Jaulys, et quelques au- 
tres. Durant ces jours, le marquis de Licite, 
qui au service du roi avoit tout perdu, fut 
à Rome devers le cardinal d'Amboise, au- 
quel qompta son afBsiire et dit sa nécessité, 



DE JEAN d'aUTON. 4? 

et comment pour bien servir le roi et soutenir 
sa querelle ^ il avoit perdu ses terres ^ et son ar- 
gent dépendu, parquoi le prioit qu'il lui plût 
remontrer au roi , afin qu'il lui voulût donner 
quelque état pour vivre et le servir comme 
il avoit accoutumé; auquel , comme m'a été 
dit y ne fut rien donné ne rien promis ; et 
lui^ voyant que à ce prochas dépensoit le de- 
meurant de ce qu'il avoit ^ et qu'il perdoit 
temps , et que autre chose n'en auroit y com- 
me hors du sens et presque désespéré , s'en 
alla de Rome rendre à Gonsales Ferrand pour 
tenir le parti d'Espagne contre le roi; et ainsi 
que depuis j'ai ouï dire à plusieurs , ledit Gon- 
sales lui délivra toutes ses places et seigneu- 
ries^ et avec te lui bailla cent hommes d'ar- 
mes^ dont il a toujours fait la guerre aux 
François à tous ses efforts : à quoi se pouvoit 
obvier par contentement de paroles ou élar- 
gissement de dons , ce qui y par défaut de peu 
de diose^ pourroit porter grand dommage. A 
ce ne veux ajouter autre chose^ si n'est que 
tous bienfaits doivent être reconnus et tous 
services rémunérés. Pour revenir en propos , 
après que le pape Pie fut mort, il fut gardé 
comme est de coutume ^ et baisé les pieds. Le 
cardinal Âscaigne^ qui s'étoit endetté à la ban- 
que de grosse somme pour lui avoir aidé à 
faire son cas bon , y perdit ce qu'il y avoit mis^ 
et se trouva frustré de l'intention du gouver- 



48 CHRONIQUES 

nement de la papauté y auquel il tendoit pour 
totalement nuire au cardinal d'Âmboise et 
contrarier aux François^ auxquels avoit au 
commencement promis et tenu paroles d'ami- 
tié. Que fut-ce? les cardinaux de Rome s'as^ 
semblèrent tous pour faire l'obsèque du pape 
Fie 9 lequel dura neuf jours y et commença un 
samedi^ dix jours devant la Toussaint : auquel 
jour le cardinal Pétri ad Yinculadit la messe; 
le jeudi après ^ le cardinal d'Âmboise dit l'au- 
tre. Le lundi en après , vigile de Toussaint^ 
après la messe du Saint-Esprit^ laquelle dit 
le cardinal Alexandrin , et le sermon fait ^ en- 
trèrent cardinaux au conclave^ et là firent 
leur élection y telle que le cardinal d'Âmboise 
eut vingt-quatre voix, et ne restoit qu'à deux 
qu'il ne f(it pape. Ce fut allé bien près des por- 
tes du paradis; mais Pétri ad Yincula , comme 
vous orrez, sortit de ses liens , et saisit les clefs; 
lequel avoit treize voix, et le cardinal Sainte- 
Praxède, cinq, qu'il donna audit Pétri ad 
Yincula. Ainsi ne pouvoient les deux élus l'un 
sans l'autre l'emporter. Le cardinal Pétri ad 
Yincula jamais ne consentit à bailler ses voix; 
le cardinal d'Amboise aussi vouloit garder les 
siennes : ainsi voilà notre sainte mère l'É- 
glise ébranlée , en danger de tomber en schis- 
me ruineux! Mais pour obviera celle tant pé- 
rilleuse division , le cardinal d'Amboise délia 
le pouvoir de vertu , et mit le prix d'honneur 



DE JEAN d'aUTON. 49 

en place; car tapi ne s'arrêta à l'ambition de 
l'apostolique prélature, ne à l'état de souve- 
raine dignité^ que à l'union de l'Église mili- 
tante et à l'utilité de la chrétienne religion, 
n'eût principale faveur et entier vouloir; par- 
quoi très-libéralement donna ses voix audit 
cardinal Pétri ad Yincula, qui à ce moyen ob^ 
tint le titre papal et siège romain, et fut 
nommé papa Julius Secundus. Bientôt après 
ce, le pape fut couronné à grand honneur et 
excellent triomphe, et puis le premier consis- 
toire tint, auquel donna le Saint-Père le pape 
audit cardinal d'Âmboise la légation de France 
et d'Avignon, et fit François de Glermont, ne- 
veu dudit d'Âmboise, cardinal; et à ce même 
consistoire furent faits avec celui de Glermont 
trois autres cardinaux , c'est à savoir : le neveu 
du pape , l'évêque de Mende , et un autre évê- 
que espagnol ; aussi fut fait patriarche de Hié- 
rusalem le cardinal de Sainte-Croix. Un autre 
consistoire de rechef fut tenu, et là faites plu- 
sieurs belles ordonnances sur l'affaire de la 
chrétienté; auquel étoientle cardinal d'Amboise 
légat en France et tous les autres cardinaux de 
Rome. César Borgia , duc de Yalentinois , étoit 
lors à Rome malvoulu de chacun et même- 
ment des Ursins, au moyen des crudélités et 
tyrannies que durant le temps de pape Alexan- 
dre leur avoit faites : parquoi pensa que là de- 
meurer ne lui seroit bonne sûreté , dont prit 

m. 4 



#^ 



5o CHRONIQUES 

oe qu'il avoit d'argîeot^ et Coût d'emblée et se- 
crètement sortit de Rome, aonompagné de 
huit Allemands et d'aucuns de ses serviteurs ; 
puis se mit an mer à Ostie y et tira droit à Na* 
pies , où de là se retira et rendit au capitaine 
Gonsales Ferrand , lequel tenoit camp devant 
le pont du Garillan ; disant que bon Espagnol 
étoit 9 et que très-bien serviroit le. roi d'Espa«- 
glie, à 6on pouvoir, et pour montrer comment, 
dîsoit qu'il mettroit en bref les Espagnols en 
la duché de Milan , qu'aisément pourroient 
eonquéter , car pour lors étoit mal garnie de 
gen£» d'armes; et pour iceux mettre à raison, 
avoit intelligence aux Pisains, lesquels lui 
avoîent mandé que s'il les vouloit défendre 
contre les Florentins , qu'ils se donneroient à 
lui , /et que, au moyen de ce, mettroit les Espa^ 
gnols dedans ladite ville de Piâe et de Lucquesi 
parquqi pourroit tenir la duché de Milan en 
wJ^ection et avoir dedans entrée. Et pour 
commencer json vacarme , demanda audit ca- 
l^taine congé d'amasser gens à Naples pour 
âûre $»on vmée , ce que lui octroya le capi-* 
taine CiOMales , dont fit crier par Naples que 
MUS soiid^rds qui le voudroient servir si 6e 
renidissepil; À la place , et que là les feroit payer 
pour itroijs mois. 

Tantôt se trouvèrent plus de dix mille 
hommes prêts, desquels en fit liioisir et en-^ 
ràler six mille, et payer pour trois mois. Au* 



DE JBAN d'aUTON. 5i 

ouns Espagnols qui là étoient, disoient que, 

avec les capitaines François qui la duché de 

Milan gardoient, avoit intelligence^ et que 

Tarmée qu'il faisoit étoit pour renforcer les** 

dits François^ et, au moyen de celle entreprise, 

Touloit mettre les Espagnols entre les mains 

de leurs ennemis ; et de ce embouchèrent le 

capitaine Gonsales, disant que si au roi de 

France, duquel par avant s'étoit allié , vouloit 

&ire une finesse, que autant ou pis en pour-^ 

roit faire au roi d'Espagne, et qu'ajouter foi 

à son dire^ ou soi fier en sa promesse , ne so^ 

roit joué sûrement ne bien avisé à son affaire. 

Tant d'autres raisons de suspeçon contre celui 

Borgia furent mises en avant , que celui oapi«- 

taine Gonsales le fit prendre , et tous ses gens 

tués, réservé un Allemand et un de ses coques, 

lesquels se sauvèrent comme ils purent , et lui 

ainsi pris perdit bagiies et argent, puis fîit 

mis sur mer et envoyé en Espagne prisonnier 

dedans la tour criminelle de Tolède, pour là 

passer le demeurant de ses malheureux jours, 

comme chacun dit : c'est l'exil douloureux du 

oruel tyran qui ma) a commencé, continué 

en pis et fini de même. Après ces choses 

mises à chef, le cardinal d'Âmboise s'en voiw 

lut retourner devers le roi qui lors étoit à 

Lyon sur le Rhône : dont le jour qu'il partit, 

le pape commanda à tous les cardinaux de 

Rome qu'ils le conduisissent j usques hors la 



5a CHRONIQUES 

ville, ce qu'ils firent , et pieu voit tant ce jour- 
là, qu'il n'y eut mule de cardinal qui n'en eut 
les pleines oreilles. De Rome s'en alla à Bra- 
chane où le sieur Jean Jourdian festia lui et 
ses amis le soir bien somptueusement , et en- 
tre Brachane et Yiterbe fit faire une grande 
feuillée , et là porter vins et viandes à déroi, 
et force blave pour les chevaux , où un autre 
jour le traita à plaisir. Puis s'en alla à Vf- 
terbe, où au logis du cardinal Fârnèse fîit 
reçu à l'honneur et traité à souhait; de là à 
Seine, où au-devant de lui vinrent les Seinois 
jusquesà la Paille, terre de Seine; à Florence 
fat pareillement accueilli hautement ; à Fer- 
rare aussi, où au-devant de lui vinrent le duc 
et le cardinal de Ferrare, et de là à Parme. 
Avec lui étoit lors le grand-maître de France, 
son neveu , à tout quatre cents hommes 
d'armes, qui jusques à^ Bologne l'avoit été 
accompagner. Par la duché de Milan, s'en 
alla jusques en Piémont, où le duc de Savoie 
le fêta en sa ville de Quiers, puis passa la 
Savoie où le roi lui envoya mules fraidies , 
haquenées et haubines jusques à Saint-Ân- 
drieu, en la montagne d'Orelle, et ainsi s'en 
vint à Lyon où le roi lui fit très-bonne chère 
et moult joyeux recueil. 



DE JEAN d'aXITON. £»3 

XXI. 

< 

€ommna ItB ^antm ^ar^èrmt lon^-tnnpe U 
potA du ti^arillan ^ ^t 2r^ la retraite fpi'Ue firent 
à€^$ette^ qu'iU rendirent aujr C^pagnoto par 
romp0diti0n. 

Au pont et le long de la rivière du Garil- 
lan^ étoient lors les François^ lesquels / après 
qu'ils eurent gagné celui pont , et qu'ils fu- 
rent les maîtres de la rivière p allèrent souvent 
courir devant le camp du capitaine Gonsales, 
et plusieurs escarmouches lui donnèrent , et 
tant que celui Gonsalés^ ainsi ennuyé des 
François et par le défaut de vivres qui lui 
étaient courts , une belle nuit fit mettre le 
feu dedans ses loges , et trousser son bagage , 
et entour la minuit délogea avec ses gens 
d'armes et son artillerie. Les François qui 
autour du pont du Garillan étoient , virent 
de nuit les grands feux qui se faisoient au 
camp des Espagnols , à quoi pensèrent ce qui 
étoit; et pour savoir le tout, furent là en- 
voyés Bernard de Scénon avec vingt chevaux, 
que hommes d'armes que archers, et messire 
Mercure , capitaine des Âlbanois, accompagné 
de trente à quarante, estradiots, lesquels se 
mirent sur la queue des Espagnols qui délo- 
geoient à qui plutôt iroit devant ; tant allèrent 
qu'ils chargèrent sur les derniers, et là pri- 



54 CHRONIQUES 

rent quelques prisonniers qui étoieni de l'ar- 
rière-garde, et ainsi donnèrent sur le bagage 
quiétoit demeuré, et métnement sur lesaom^ 
miers d'un Romain colonnois qui suivoit les 
Espagnols , nonuné messire Yenere Colonne , 
et les prirent avec grande force vaisselle d'ar- 
gent et riches bagues qui dedans étoient, et 
tout cela emportèrent avec eux qui puis en- 
semble butinèrent. Les Espagnols s'en allèrent 
et furent hors leur camp trois heures avadt 
jour, prenant leur chemin droit à une viUe 
nommée Sesse, à huit milles près du pont du 
Oarillan, et là se logèrent pour eux rafrai-^ 
chir. Les François étoient toujours autour de 
cette rivière^ sans savoir si le passer outre ou le 
demeurer étoit le meilleur^ et sur ce tinrent 
souvent conseil : dont les uns disoient que 
aller avant étoit moult difficile pour la four^ 
niture des vivres que les ennemis empêche-^ 
roient , pour ce que toutes les villes de là te-^ 
noient et étoient maîtres des passages , et aussi 
que l'artillerie ne se pourroit charrier, car 
par la force des pluies qui là avoienteu cours, 
lesterres étoient molles et les chemins rompus; 
les autres disôient qu'il valoît mieux passer 
outre, car là où ils étoient avoient autant dé- 
faut de vivres qu'ils pourroient avoir de là, 
et si une fbis étoient outre , que avec puis^ 
dancedegens et de chevaux, ils mèneroient 
l'artillerie devant quelque bonne ville que 



DE JEAN d'aUTON. 55 

par force ou eomposition prendroîcnt, et ainsi 
gagBeroient pays, et acquêteroient vivres; et 
mênieiBent de cette ojnnion fut measire Louis 
de Hédouville, seigneur de San^ricourt ^ di-** 
W^t outre, que si les Espagnols vouloient 
lever leur siège ou donner bataille , qu'ils 
n'auroient pas du meilleur, car autant de 
gens d'armes de beaucoup près n'étoient 
eomme les François, ne mieux délibérés. Toute- 
fois le bailli de Gaen et celui de Dijon étcnent 
d'autre avis : dont advint que par le trop 

• 

long demeurer là , les vivres qui ne venoîent 
que par mer^ qui à vent contraire (comme 
j'ai su par ceux inêmes qui étoient embarqués) 
nuisoit aux François , du tout ou presque leur 
avilirent , tant que grande mortalité fut sur 
l'ost, et mémement sur les gens de pied. 
Uennuyeux froid de l'hiver impétueux les 
aifoloit ; car presque nus et déchaux étoient 
eii la fange jusqu'aux genoux. Et là fat un 
capitaine de gens de pied, nommé messire Jean 
Chapperon, lequel voyant ses pauvres gens 
mourir de froid et de faim, voulant sur ce 
ieqr secourir, s'en alla au commissaire des 
gens d'armes, nommé Gourcou , auquel conta 
la piteuse nécessité des pauvres soudards , en 
lui priant que quelque avance d'argent leur 
fit pour leur aider à vivre jusques à leur paie-^ 
ment, et que là seroit sans &iUir temboursé : 
à quoi ne voulut Celui Courcou prêter l'o- 



56 CHRONIQUES 

reille^ ne bailler la main ; parqaoi ledit Chap^ 
peron, voyant que autrement n'en auroit, 
print de lui huit cents écus^ au paiement de 
quoi obligea<%a maison et tout ce qu'il avoit, 
et lui en bailla sûreté signée par écrit. Eût-il 
pu mieux servir le roi que aux périls mortels 
exposer son corps pour défendre sa querelle^ 
et à nécessité contrainte dépendre ses biens 
pour subvenir à besogneuse affaire ? Je ne dirai 
plus^ si n'est que c'est un bienfait de si grand 
mérite qu'il ne doit aux chapitres des histoires 
au bon compte être oublié^ ne au loyer dé- 
partir^ demeurer sans rémunération. Or sui- 
vons : les François donc étoient sur le Garil- 
lan en telle affaire que j'ai dit^ et avec ce leurs 
chevaux eurent là telle suffrette que à la par- 
fin mangèrent les gîtes des bois^ les bran- 
ches des vignes et les feuilles des arbres^ tel- 
lement que presque tous y moururent, si que 
tel homme d^armes avoit là mené quatre ou 
cinq bons chevaux^ qui étoit à pied ou n'en avoit 
qu'un. Les pauvres pages et varlets mou- 
roient de froidure et de famine ; et voyant ce, 
les hommes d'armes françois, dont aucuns 
avoient encore quelques chevaux morfondus, 
plusieurs fois à grand nombre se présentèrent 
aux chefs de l'armée , disant : « Il nous vaut 
mieux aller outre pour avoir des vivres, ou 
donner la bataille à nos ennemis et là mou- 
rir honorablement que demeurer ici comme 



DE JEAN d'aUTON. 67 

pavoureux ^ méchants et languissants de fa- 
mine. » Et ainsi demeurèrent ^ un jour entre 
autres y plus de huit heures à cheval , la lance 
sur la cuisse ^ prêts de passer et aller chercher 
leurs ennemis ; mais les chefs de l'armée ne le 
youlurent permettre; donticeux gens d'armes 
dirent à messire Louis de Hédouville^ l'un des 
principaux capitaines^ que lui qui menoit 
Favant-garde se mît devant , et que tous les 
gens d'armes le suivroient; lequel fit ré- 
ponse que à lui ne tenoit de ce que l'œuvre 
n'allât en avant ^ et ainsi que j'ai su par un 
gendarme nommé Philippe Sechaust qui là 
présent étoit ^ messire Louis de Hédouville ^ 
en la présence du bailli de Dijon et du bailli 
de Gaen^ chefs ordonnés pour gouverner l'ar- 
mée, dit : « Messires, voici le bailli de Caen et 
celui de Dijon qui aux besognes du roi et ma- 
niement de son armée ont la charge comme 
moi. Je ne les trouvai onc en vouloir de 
passer outre, ne aventurer l'armée; dont je 
ne sais autre chose dire d'eux, si n'est que 
tant d'honneur ont bu et avalé en leur temps 
que à cette heure le trouvent amer et tant 
que plus n'en veulent goûter. » Ainsi étoient 
en divers propos et opinions contraires iceux 
capitaines, voire, ce dit-on, jusques à envier 
le seul goi^vernement du tout, et à peine au- 
trement pouvoir aller; car, entre pareils le 
vent d'envie court à grosse touffée. Que que 



58 CHRONIQUES 

soit^ la chose n'alloit pas bien à point : les 
trésoriers s^y acquittèrent tellement, que ^ par 
défaut de paiement, toutes choses néoes-* 
saires à l'ost demeurèrent en arrière , et ayee 
ce, aucuns dérobèrent grand'somme d'argent 
au roi, lesquels en furent atteints et punis 
comme se pourra voir autour du rôle. Que di^ 
rai-je plus? Les gens d'armes aroient toujours 
bon vouloir et s'essayoient souvent de faire 
ce qu'ils pouvoient. Les Espagnols venoient 
aucunes fois jusques sur le bord delà rivière 
regarder leur manière, et, entre autres, deux 
ou trois soirs ensuivant, vint un seigneur espa- 
gnol se pour mener tout désarmé jusques au 
droit du lieu où étoient les gens d'armes du sei- 
gneur de laTrimoille, dont trois hommes d'ar- 
mes , nommés , l'un Jacques Yemon , seigneur 
de la Rochebœuf, Pierre Sechaust, seigneur de 
la Locherie enLimosin, Etienne du Rousset, 
seigneur d'Estiennes , dirent que lui feraient 
une embûche, ce qu'ils firent telle que à l'heure 
que l'Espagnol avoit de coutume de venir, se 
mirent tous trois dedans un petit esquif et 
passèrent la rivière, et là, sous un petit pont, 
s'embûchèrent. Guères n'eurent là été que 
voici dan Johan venir bas monté et sans armes 
avec trois laquais , et ainsi qu'il approchait , 
quelqu'un de ceux qui étoient sons le pont se 
découvrit tant que l'Espagnol l'avisa, et, lui 
devant , les compagnons se mirent après à la 



DE JEAN d'aUTON. 5g 

eoui^ et un entre autres nommé Pierre Se* 
chaust > une ybalète bandée au poing , se mit 
devant les autres au travers des champs qui 
étaient mous et pleins d'eau ^ et là tant courut 
que ses souliers demeurèrent en la fknge^ 
L'Espagnol et ses laquais coururent sans re^ 
garder qui les sui voit tant qu'ils se sauvèrent^ 
et les François tournèrent à leur logis. Quatre 
ou cinq jours après , celui SechaUst fut quérir 
ses souliers qu'il trouva encore > et ce pendant 
avoit cheminé nu-*piedsou avec ses houzeaux; 
car là n'avoit homme que bien peu^ qui en 
eut* Somme ^ tant alla l'affaire malement que 
les Espagnols , qui étoient avertis de ce me* 
chef ^ délibérèrent de passer sur eux , ce qu'ils 
fir^it et gagnèrent lés montagnes pour vou-^ 
loir entre Gayette et le pont de Mole leur cou- 
per ehemin. Les capitaines de l'armée sachant 
cette venue tinrent conseil , où étoient Louis , 
marquis de Saluces^ l'infant James de Foix^ 
Jean Duplessis y messire Louis de Hédouvitle. 
Et lors Jacques de Silly, bailli de Gaen^ 
étoit fos*t malade à Galette; aussi étoit Jean 
Stnart^ duc d'Albanie^ et messire Jean Ghap- 
peron^ avec prou d'autres. Que que soit, au- 
dit conseil étoient plusieurs capitaines et au- 
tres gens de bien ^ lesquels un soir débattirent 
l'affaire^ dont oonclurent^ tu que la plupait 
des hommes d'armes étoient démontés et les 
gens de pied nus et affamés y et plus des deux 



6o CHRONIQUES 

parts morts , que au mieux et au plus sûr se 
sauveroient; dont firent dire aux gens d'ar- 
mes qui n'avoient chevaux , et aux malades et 
gens de pied , qu'ils s'en allassent à Gayette , 
et retinrent deux capitaines de gens de pied 
nommés Gossains et Saint-Cric^ autrement 
n'ai su leurs noms , et avec eux leur bande où 
étoient mille hommes ou environ et les cent 
Allemands du roi qui étoient sains et entiers. 
Tous les gens d'armes et archers qui avoient 
chevaux demeurèrent aussi ^ et pour sauver 
l'artillerie mandèrent Pregent de Bidoulx qui 
étoit assez près de là en mer^ lequel vint en 
l'heure , et toute cette nuit s'en allèrent gens à 
pied et malades , et toute la grosse artillerie 
fut mise en navires et bateaux. Messire Yves 
d'Alègre, avec quatre cents hommes d'armes, 
fut envoyé à un lieu nommé les Fraddes , à 
la descendue des montagnes, par où les Es- 
pagnols vouloient dévaler. Quelques petites 
pièces d'artillerie laissèrent pour emmener 
avec eux et tirer contre les ennemis , si mé- 
tier en étoit. Que fut-ce? la grosse artillerie 
fut mise sur l'eau et adressée vers la mer, qui 
lors étoit tant impétueuse qu'on l'oyoit bruire 
de deux milles loin; parquoi le capitaine 
Pregent eut grand doute sur son affaire ; 
toutefois se mit au danger de fortune qui n'é- 
toit contente de l'ennui que par terre Êtisoit 
aux François, mais en mer aussi se montroit 



DE JEAN d'aUTON. 6i 

courroucée; car à l'heure que leur artillerie 
cuidèrent sauver, en leur chemin se mit en 
embûche , tellement que , au bec du Garillan 
qui entre en mer vers Gayette , la tourmente 
fut si horrible que toutes les barques et 
navires où ladite artillerie étoit allèrent à 
fond , réservé celle de Pregent , qui , à lances 
et à piques , fut sur l'eau à force soutenue , 
mais toute pleine d'eau, si que les bords à 
peine paroissoient ; toutefois à puissance de 
gens fut soutenue et vidée d'eau tellement 
qu'il se sauva avec ceux qui à sa barque 
étoient. Là se noyèrent plusieurs François 
malades et altérés , et entre autres un nommé ' 
René de Saint-Âmand et un autre nommé Pierre 
de Médicis, avec plusieurs autres desquels je 
n'ai su les noms; ne je n'ai point su que nul 
s'en sauvât, réservé un, lequel en tombant eut 
souvenance de la glorieuse mère de Dieu qui 
lui tendit la main , en manière que depuis , 
comme fut dit par ceux qui le virent, fut 
trouvé sur le gravier sain et sauf. Ainsi fut 
perdue l'artillerie des François et leurs bar- 
ques affondrées. Le marquis de Saluées, voyant 
que farce d'Espagnols étoient sur les champs 
pour charger les François , transmit quérir le 
seigneur d'Alègre et ses gens pour se venir 
ranger aux autres qui n'étoient puissants 
pour soutenir le faix des Espagnols , s'ils ve- 
noient fors par ce côté ; parquoi s'en retourna 



62 CHRONIQUES 

ledit seigneur d'Alègre et les siens, et s'en 
allèrent vers le pont de Mole pour là atten- 
dre et recueillir ceux du derrière, où furent 
ordonnés quinze hommes d'armes choisis en- 
tre tous les autres ; desquels étoient messires 
Rogier de Béart ; Pierre de Tardes, autrement 
appelé le Basque , de la maison du roi ; Pierre 
de Bayard; Pierre de Pocquière, dit Bellabre , 
Perrot de Payennes , Gascon ; Antoine de Lar 
met et autres jusques au nombre de quinze, 
lesquels furent mis en queue pour soutenir 
l'escarmouche des avant-coureurs espagnols. 
Au-devant de ceux et assez près étoient Louis, 
marquis de Saluées, chef des François; mesr* 
sire Louis de Hédou ville, le seigneur de Duras, 
Bernard de Scénon , Pierre Dos , Antoine de 
la Fayette, avec deux cents hommes d'armes 
mal-montés, messire Mercure et ses Albanois; 
les Allemands du Roi et les autres gens de pied 
avec leur même artillerie marchoient devant , 
et ainsi un jour bien matin, vigile des Inno- 
cents, délogèrent les François et leur petit 
pas tirèrent vers le petit pont de Mole. Les 
Espagnols incontinent leur furent en queue à 
grosse route, et commencèrent à charger sur 
les quinze hommes d'armes françois qui 
étoient les derniers; et là bien à point escar- 
mouchèrent les uns avec les autres, et dura 
cette escarmouche jusqu'à un lieu nommé la 
Gadeine , et entre celui lieu et le pont du Ga- 



DE JEAN d'aUTON. 63 

rillan furent repoussés les avant -«coureurs 
espagnols par les François derniers : dont les- 
dits Espagnols se renforcèrent , et ce que 
voyant le marquis de Saluces et qu'ils cdiar<- 
geoient le baron de Béàrt y fit retourner mes- 
sire Louis de Hédouville ^ Pierre Dos et tous les 
autres avec les Albanois ^ lesquels donnèrent 
au travers des coureurs si à point qu'ils les re- 
boutèrent j usques à leur grosse flotte qui venoit 
après deux jets d'arc ou environ, et à cette 
rechasse furent tués plus de trente Espagnols. 
Toutefois, après qu'ils furent ainsi reboutés, 
les François se remirent à la retraite, et Espa- 
gnols après , à tout grand nombre , en escar-* 
mouchanttoujours; l'artillerie cependant et les 
gens de pied marchoient en avant. Les Espa- 
gnols foulèrent fort les quinze derniers qui 
portotent la charge. Pierre de Bayard , qui ce 
jour soutint moult grand faix étoit toujours de 
la mêlée, et tant que, à une charge qui fut là 
fidte , lui fut tué son cheval sous lui , lequel se 
releva l'épée au poing et ne se vouloit rendre; 
à quoi le marquis de Saluces et le seigneur de 
Sandricourt avisèrent, et soudainement re« 
tournèrent sur les Espagnols , tant qu'ils les 
repoussèrent , et recoussirent celui de Bayard, 
lequel fut remonté par ledit seigneur de San- 
dricourt , qui lui donna un très-bon cheval , 
et ce fait, les François passèrent outre, et ti- 
rer^ t vers le pont de Mole , lequel avoit jà. 



64 CHRONIQUES 

* passémessireYvesd'Alègre, François d'Urfé et 
ceux qui avec eux étoient. Les gens de pied et 
l'artillerie n'étoient encore passés ; car ils ne 
se pouvoient avancer pour l'empêchement de 
ladite artillerie qui les retardoit fort. Dedans 
Gayette^ étoient lors plusieurs François mala- 
des et blessés^ et entre autres Jean Stuart^ duc 
d'Albanie ^ lequel tout mal disposé ^ sachant la 
retraite des François , avec tous ses gens et 
d'autres ce qu'il put mener , s'en alla rendre 
à celui pont de Mole ^ monté et armé pour là 
vivre et mourir au service du roi. Aussi y étoit 
messire Jean Ghapperon^ malade et blessé, qui 
pareillement ne voulut garder la ville ; mais 
avec quatre cents laquais des siens , tout à 
beau pied , un bras en écharpe et l'épée en 
l'autre main , se trouva à la venue des Fran- 
çois qui furent chassés jusques à celui pont de 
Mole , et là commencèrent à tour de bras^le 
hutin. Aux François ennuyoit moult de re- 
culer : toutefois force leur fut pour cette 
heure ; car les Espagnols étoient là à moult 
grand nombre , et tous bien montés , lesquels 
chargeoient sur les derniers, desquels étoit 
Pierre de Bayard , qui pour mourir ne vouloit 
passer le pont , et tant se mit avant entre ses 
ennemis que entre les jambes lui fut tué en- 
core un cheval , et lui remonté à l'aide des 
autres François qui là étoient. Le cheval de 
Pierre de Tardes lui fut pareillement tué , et 



DE JEAN d'aUTON. 65 

• 

lui, en se défendant comme un lion^ fut envi- 
ronné d'ennemis et pris. Les François passè- 
rent le pont , et l'artillerie demeura derrière , 
sur quoi chargèrent les Espagnols et là tuèrent 
beaucoup de gens de pied. Un homme d'ar- 
mes gascon y nommé JeannorDugas ^ voyant 
qu'on donnoit sur l'artillerie , repassa le pont 
sur les ennemis et à la lance abattue donna au 
travers et se mita défendre ceux qui menoient 
ladite artillerie , et tant fit celui bon homme 
d'armes que longuement ennuya ses ennemis 
qui à la parfin lui tuèrent son cheval et l'abat- 
tirent; mais il se releva l'épée en la main, et là, 
selon que j'ai su par vrai rapport , fit merveil- 
les ; car il chargeoit à tour de bras sans ja- 
mais se vouloir rendre , dont fïit à la .fin tué 
sur-le-champ : tels ne doivent pas être mis 
hors du compte des vertueux. Or fut ladite ar- 
tillerie perdue par les François, et là à la dé- 
fense d'icelle firent bien les ÂUeimands du roi, 
car des derniers l'abandonnèrent; longuement 
combattirent à ce pont de Mole , où plusieurs 
des François, supposé qu'ils n'eusseilt du 
meilleur, se montrèrent tout à droit. Les Espa- 
gnols mettoient tous leurs efforts à gagner 
le pont , et les François toute peine à le défen- 
dre. Un homme d'armes espagnol se mit des- 
sus, tout achevai, la lance en l'arrêt, pour vou- 
loir passer, où se trouva un François nommé 
Pierre de Pocquière, seigneur de Bellabre, qui 
III. 5 



66 CHRONIQUES 

des premiers étoit à la défense ^ leqael adressa 
à celui Espagnol de telle force que an choc de 
la lance le désensella et le porta du pont' à 
bas. Plus d'une grosse heure dura le combat 
de ce pont , et tant que ce pendant les Espa- 
gnols qui étoient sur les montagnes descendi- 
rent à grosse route, dont aucuns des Fran- 
çois qui ce avisèrent le dirent au marquis de 
Saluées et au seigneur de Sandricourt, les- 
quels avertirent que si guères demeuroient a 
ce pont que le chemin leur seroit tranché par 
ceux qui venoient des montagnes. A ce moyen 
les François laissèrent le pont et se mirent le 
petit pas à la retraite. Les Espagnols passèrent 
et recommencèrent à charger sur les derniers, 
desquels étoient Pierre de Bayard, Jacques 
Vernon, François du Rousset, Pierre de Poc- 
quière, Bernard de Scénon, Antoine de la 
Fayette , Pierre Dos et grand nombre d'autres, 
lesquels avoient tout le hurt ; sans cesser, pi- 
cotoient les Espagnols nos François , Ce qui 
moult leur ennuyoit , et là entre les autres fut 
un François nommé Jacques yernon,'de la 
maison de Montreuil-Bonin en Poitou , lequel 
avisa un Espagnol homme d'armes qui s'éloi- 
gnoit vers la marine pour venir de course sur 
quelqu'un des François : auquel adressa celui 
Yernon de telle atteinte , que homme et che» 
val renversa sur le gravier de la marine si ru- 
dement, que dedans la mer envoya pêcher son 



DE JEAN d'aUTON. 67 

homme. Un autre François nommé Etienne du 
Roussety seigneur d'Estiènnes , donnoit à tou- 
tes mains , et tant que à cette presse deux che- 
vaux lui furent tués entre les jambes et lui 
pris. A Pierre de Bayard fut derechef tué un 
autre cheval , lequel ne mourut surJe-champ^ 
mais le porta jusques à Gayette , et là tomba 
mort sous lui* fta les chemins trouvèrent 
grand'flotte d'Espagnols descendus des mon- 
tagnes, qui le passage leur vooloient empê- 
cher^ mais à ceux fut passé par sur le ventre, 
et plusieurs tués. Pierre Dos, Antoine de la 
Fayette, furent là pris, et Bernard de Scénon, 
très-hardi homme d'armes, lequel fut pris, 
un estoc au poing, sanglant comme un 
couteau de boucher, et en cet état fut mené 
devant le capitaine Gonsales , qui le voulut 
suader d'être à son service; lequel dit que 
jamais n'auroit maître ne ne serviroit autre 
que le roi , tant que à son service lui plai- 
roit. Pour venir à fin, les François furent 
chassés jusques à Gayette, où se retirèrent 
tous comme connils au clapier; ainsi furent 
les uns pris, les autres morts et les autres 
chassés : voilà comment le bonheur des Fran- 
çois est retourné en rabaissenient d'état et 
amoindrissement d'honneur. Malement fu- 
rent menés les malheuri^ux , par le défaut de 
leur imprévu gouvernement, et sous la dé- 
voyée conduite de leur malavisé conseil. 



68 CHRONIQUES 

Or, après que dedans Gayette furent retirés , 
pensant que les Espagnols les voulussent là 
assiéger, coururent au Mont-Roland et à la 
défense des murailles, et là bien à point s'ar- 
rangèrent. Les Espagnols s'arrêtèrent là près , 
et firent semblant de vouloir mettre le siège ; 
et ainsi demeurèrent deux ou trois jours. Les 
François, qui à grand nombre étoient là, n'a- 
voient guère de vivres , dont ne pouvoient te- 
nir longuement; toutefois faisoient bonne 
mine, et tenoient manière assurée. Le capi- 
taine Gonsales, après toutes choses, leur 
manda si la ville vouloient rendre , que tous 
les prisonniers françois et autres de leur parti 
qu'il tenoit, rendroit sans aucune rançon. Les 
capitaines françois, voyant que fortune ne 
leur étoit bonne, et que vivres n'avoient là 
pour huit jours, et aussi les bons prisonniers 
et grand nombre que les Espagnols avoient, 
lesquels vouloient par composition rendre, 
furent tous d'opinion de prendre ce parti ; vu 
aussi que vivres ne pouvoient avoir que de la 
mer, qui étoit malaisée chose à faire , et diffi- 
cile à avoir; dont en conclusion furent con- 
tents, et pour ce, envoyèrent otages d'un 
côté et d'autre. Le capitaine Gonsales envoya 
Pèdre Pas , capitaine espagnol , et un sien 
propre neveu , lesquels furent mis en la Cha- 
rente entre les mains des François. Des nôtres 
furent transmis capitaines et gens suffisants à 



DE JEAN d'aUTON. 69 

ce entre les mains des Espagnols. Partout fu- 
rent cherchés prisonniers François et délivrés. 
La composition comprenoit le capitaine Louis 
d'Ars, s'il vouloit : lequel dit que au regard de 
lui il n'étoit point du nombre de ceux du Ga- 
rillan^ ne n'avoit été à l'exécution de leurs 
faits ; par quoi ne seroit en leur composition 
compris , ne ne partiroit au loyer de leur 
desserte , et s'ils s'en alloient en terre de sû- 
reté pour vivre à leur aise, qu'il demeureroit 
en pays de guerre pour peine endurer. Que 
que soit, tous les prisonniers François furent 
rendus, desquels étoient messire Jacques de 
Chabannes, seigneur de La Palice; messire 
Berault Stuart, seigneur d'Aubigny; Adrien 
de Brimeu, seigneur d'Humbercourt ; Jan- 
not d'Arbouville , lequel toutefois s'en vint 
sans le congé de son maître, au moyen des 
mauvais traitements qu'il lui avoit faits et 
vouloit faire; Gaspard de Coligny, seigneur 
de Fremente, le seigneur de Châtellart, Yves 
de Malherbe, Pierre Dos, Pierre Tardes, 
Bernard de Scénon, Antoine de la Fayette, 
François du Rousset, tous capitaines; et en 
somme tous les gens d'armes et autres sou- 
dards qui trouver se purent entre les mains des 
Espagnols, lesquels s'en revinrent en nuit, 
les uns demain, les autres presque tous nus 
et sans argent. En ce temps mourut à Gayette 
Jacques de Silly , bailli de Caen , l'un des chefç 



70 CHRONIQUES 

des François. Gayette fut rendueauxEspagnols^ 
et les François se mirent en mer et cinglèrent 
vers Gènes, où furent, à tout leur malheur, 
par les Génois, bien reçus et doucement trai- 
tés , ce qui leur fit grand bien , car besoin en 
avoient. Fresque tous les capitaines principaux 
moururent à leur retour, les uns de deuil de 
leur perte , les autres de mélancolie de leur 
défortune, les autres de peur de la malveil- 
lance du roi , et les autres de maladie et de 
lasseté. A Gènes mourut Louis, marquis de 
Saluces ; àQuiers en Piémont, messire Louis de 
Hédouville ; Pierre Dos , à Milan ; Bernard de 
Scénon , à Lyon ; Pierre de Velours , seigneur 
de la Chapelle-Barronyn , capitaine de mer, 
mourut aussi à Lyon en s'en retournant. Tant 
d'autres y demeurèrent à la poursuite que la 
perte du nombre m'en déplaît et le réciter du 
wmpte m'est ennuyeux, dont je n'en dirai 
autre chose si n'est que le roi, courroucé à mer* 
veille contre eux mémement qui avoient été 
au Garillan, ne les voulut voir ne ouïr, mais 
les fit tous demeurer en la duché de Milan. 
Aucuns d'iceux toutefois vinrent vers lui, 
qui par commun rapport avoient par leurs 
bien-faits de chacun été recommandés. Si le 
roi étoit lors bien marri , ce dont ne devoit 
sembler de merveille, car il savait grand 
nombre de ses gens morts , partie de ses pays 
perdus et grosse somme de son avoir agâté; 



DE JEAN D AUTON. 7I 

mais à tous ses ennuyeux malheurs vertueuse- 
ment résista, et combien quMl eût le cœur do- 
lent, si montra-t-il riant visage comme celui qui 
contre les efforts d'adversité affermoit son pro- 
pos f disant : « Si à cette fois le fléau de for- 
tune m'a persécuté à l'outrance , à quelque 
heure le sort de bonheur me fera ma perte re- 
couvrer et en prospérité maintenir. » 

Or ai-je là encore, Dieu merci, puissance 
pour l'affaire exploiter à profit, et chevance 
pour y fournir à suffire; dont mon mal n'est 
comme la plaie abandonnée sans remède, ou 
maladie jugée à mort. Ainsi prenoit cœur vi- 
goureux et fiance assurée le bon prince. 

XXII. 

HDe la mon tt ies {mivanx ùbB}t\ntB ie (ùuxb^ 
monsti^nenv it (nxmbonvtiy comXt it (ifin^. 

Comme une perte volontiers attrait l'autre 
et un dommage ensuit son malheur, après les 
choses susdites, mourut à Lyon Louis, monsei- 
gneur de Luxembourg, comte de Ligny, pro- 
che parent du roi et son loyal serviteur , ami 
de l'Église , père des gentilshommes , écu de 
proesse, champion des dames, avocat des pau- 
vres , appuyai du peuple , le parement de cour 
et l'honneur du royaume de France. En l'é- 
glise de Saint-Jean de Lyon fut solennisée la 



']2 CHRONIQUES 

fête funébreuse à trois messes dites par deux 
évêques et un archevêque, c'est à savoir la pre- 
mière par l'évêque suffragant de Lyon , la se- 
conde par maître René de Prye, évêque de 
Bayeux, et la tierce par l'archevêque d'Aix en 
Provence. Tout l'environ du chœur fiit cein- 
turé de satin noir, semé des armes de Luxem- 
bourg et de cierges ardents. Le corps fut 
apporté au milieu du chœur de l'église et mis 
sous la chapelle de deuil , ceinte de velours 
noir tout autour et parmi les armes de 
Luxembourg semées. Le corps étoit couvert 
d'un drap d'or frisé de noir et grand nom- 
bre de torches tout autour, et la chapelle toute 
couverte de cierges ardents et environnée de 
ses gentilshommes et serviteurs, tous en deuil, 
desquels l'un portoit sa bannière, l'autre son 
timbre et l'autre son écu. Aux quatre corniè- 
res de la chapelle étoient attachées quatre épi- 
taphes faits en la manière qui s'ensuit, dont 
le premier parloit à Dieu par la bouche du 
défunt , le second au roi , le tiers aux gen- 
tilshommes et le quart aux dames. 

Premier épitaphe parlant a Dieu. 

Hâas ! mon Dieu , moi mort qui suis ici 

Sous le pouvoir de ta divine main , 

Très-humblement je te crie merci 

De mes péchés , ne me sois inhumain ; 

Tu es mon Dieu , et moi ton pauvre humain ; 

Je suis pécheur, tu es miséricors ; 



DE JEAN d'aUTON. yS 

J'ai offensé , tu as fait les accords, 
Ce, moyennant ta mort et Passion 
Dont j'espère qiie mon âme et mon corps 
Auront leur part en la rédemption. 

Deuxième épitaphe pablant au roi. 

Ha! ha ! sire , mon souverain seigneur, 

A cette fois , je vous suis enseigneur 

Que la vie de ce monde est petite. 

J'ai eu par vous du bien et de l'honneur, 

Et si m'avez été large donneur : 

Or plaise à Dieu vous rendre le mérite , 

Et me veuillez , s'il vous plaît, tenir quitte 

Du service que je vous ai promis. 

Pai du vouloir et du pouvoir prou mis 

A vous servir et de lance et d'écus ; 

Rendu vous ai Ludovic et soumis ; 

Plus eusse fait , si plus eusse vécu. 

Le tiers épitaphb aux gentilshommes. 

O mes amis et mes bons gentilshommes , 

Venez ici mon corps accompagner ; 

Mettez à part vos doux repos et sommes , 

Et vous venez ci mirer et peigner ; 

Your pourrez bien en pleurs vos yeux baigner. 

Car vous perdez celui qui se nommoit 

Le tout à vous , et qui plus vous aimoit. 

Le quart épitaphb aux dames. 

Nobles dames , qui m'avez vu en vie 
Et maintes fois jouter et tournoyer ^ 
Venez ici me voir, je vous convie 
A ce banquet pleurer et larmoyer. 
Ce peu d'écrit je vous vais envoyer. 
Qui sans cesse d'une piteuse épître 
Vous servira au filer et au tistre , 



74 CHRONIQUES 

Et vous fera de ma mort souvenir. 

Or là lisez et retenez ce titre : 

A vous autant en peut tôt advenir. 

Pour rentrer en matière^ fut vrai que à celui 
obsèque firent le deuil Antoine de Lorraine , 
duc de Calabre^ messire Jean d'Âlbret^ mon- 
seigneur d'Orval et messire Henri de Neufchâ- 
tel, et menoient iceux frères Mery d'Âmboise , 
grand -maître de Rhodes; messire Pierre de 
Rohan , lors duc de Nemours , à cause de sa 
feue femme, héritière de ladite duché ; et aussi 
étoit messire Jean d'Amboise, monseigneur de 
Bussy : lesquels étoient assis aux hauts degrés 
du chœur, au côté dextre ; à l'autre côté étoient 
Louis, duc de Bavière, comte palatin, qui lors 
étoit en cour, pensionnaire du roi; Gaston, 
comte de Foix; messire Guy de Rochefort, chan- 
celier de France; messire Jean de Foix, monsei- 
gneur de Lautrec; maître René dePrye, évêque 
de Bayeux ; frère Laurent Bureau , évêque de 
Sisteron et confesseur du roi; maître Guillaume 
Guguel , évêque de Nantes ; Tévêque de Beth- 
léem etl'évêque suffragant de Lyon. L'offrande 
fut faite comme il appartient, et messire Valé- 
rien de Saints, bailli de Senlis, présenta les cier- 
ges à l'offrande à ceux qui faisoient le deuil. Un 
docteur en théologie, nommé frère Antoine de 
Furno, confesseur du commun, fit le sermon 
authentiquement, en déclarant la vie louable 



DE JEAN d'aUTON. j5 

et royale généalogie dudit comte de Ligny^ 
lequel approuva de ligne en ligne procéder et 
être allié par directe ligne et collatérale de 
tous les empereurs et rois chrétiens^ et premiè* 
rement avoir pris origine du roi Balthazar , 
qui d'Orient avec deux autres rois magiques 
nommés Tun Melchior , l'autre Gaspar , vint 
en Bethléem par la guide^de l'étoile et offrit 
For au benoît fils de Dieu, J.-C. Que fut-ce? les 
bien-faits et vertueuses gestes de celui feu com- 
te de Ligny furent là mis en si claire lumière 
par ledit de Furno , que chacun loua ses œu-* 
vres , collauda ses vertus et pleura sa mort , 
voire de tant, que là n'avoit gentilhomme de la 
maison du roi, dame ne damoiselle ne autre à 
qui les claires larmes des yeux jusques à terre 
ne dégouttassent, et ce sais-je, car je le vis et 
étois présent. Ce même jour fut le corps porté 
hors la ville pour être mené enterrer à sa com- 
té de Ligny, lequel fut conduit jusques au col- 
lège de Saint<-Jean-Bourgeois de l'observance 
de Saint-François; tous les collèges de Lyon, où 
avoit plus de douze cents prêtres , l'accompa- 
gnèrent revêtus et en procession. Aussi firent 
ceux qui à son obsèque a voient fait le deuil avec 
les princes et seigneurs qui lors étoient en cour. 
Les gentilshommes de la maison du roi qui 
grand deuil er^ faisoient, le conduisirent aussi; 
si firent les archers de la garde, tous à pied. 
Autour du corps étoient ceux qui portoient ses 



j6 CHRONIQUES 

armes et qui faisoientle deuil. Devant alloient 
deux cents pauvres tous en deuil^ chacun une 
torche ardente en main. Somme, il y avoit 
telle suite , qu'on ne pouvoit passer par les 
rues. Bien fut là montré que sa personne avoit 
été en commune recommandation; car hommes 
et femmes et enfants, en voyant le piteux spec- 
tacle , par les maisons et aux fenêtres , pieu- 
roient à chaudes larmes , se détorsoient les 
mains et faisoient deuil inconsolable en re- 
grettant le bon seigneur qui de tous étoit aimé 
et bien voulu de chacun , disant : (c Ores est à 
bas Tun des fermes piliers qui soutenoient 
l'honneur du royaume et portoient le bien 
de la chose publique ! 

Tantôt après ce , le roi fut gravement ma- 
lade et moult altéré , tant que plusieurs Gui- 
dèrent que de lui fut fait, et entr'autres messire 
Pierre de Rohan , maréchal de Gyé, qui lors 
avoit grande autorité en France, lequel, pen- 
sant le roi prochain de la mort, transmit à 
toute diligence à Âmboise devers Louis de 
Montroyal , lequel avoit en gouvernement la 
personne de François d'Angoulême, qui devoit 
succéder à la couronne, et celui Montroyal 
avertit de la maladie dudit seigneur , en lui 
priant, si le cas advenoit, qu'il se tînt saisi du- 
dit comte d'Angoulême, et avec ce, qu'il tînt 
à Amboise bon pour lui, et que très-bien le 
guerdonneroit; en outre, manda au lieutenant 



DE JEAN d'aUTON. 



77 

de ses gendarmes , qu'il fit le plus grand amas 
de gens qu'il pourroit^ et que sur les passages de 
la rivière de Loire les mit pour garder, que si le 
roi venoit lorsÀ mourir, que la reine ne se reti- 
rât en Bretagne, et que madame Glaudefût bien 
gardée; encore, manda au sire Alain d'Albret, 
que le roi n'étoit pour le faire long, et que, 
pour secourir au bien public, mit sus dix mille 
hommes près de besogner si à temps venoit, et 
que de sa part autres dix mille ou plus en met- 
troit sus; et , ce fait, s'en partit de cour à toute 
diligence et s'en alla à Amboise, dont il étoit 
capitaine, et avoit léans aucuns de ses archers 
pour la garde dudit château , et là avertit la 
comtesse d'Angoulême de l'état de la personne 
du roi, disant qu'il s'en alloit mourir, et plu- 
sieurs autres paroles dit, qui depuis lui portè- 
rent dommage, comme sera dit par après. Or, 
se trouva le roi assez bien disposé, ce lui sem- 
bla, pour s'en pouvoir venir; dont se mit à che- 
min, la reine quant et lui, et tout leur train, 
et s'en vinrent à Blois , où etoit lors madame 
Claude leur fille, et là fut le roi, avec l'aide de 
Dieu et le secours de ses médecins , guéri tout 
sain, et lui étant là, s'en revinrent les prison- 
niers délivrés par la composition de Gayette, et 
des premiers s'en vintmessireBerault Stuart, 
seigneur d'Aubigny , auquel fit le roi bon- 
ne chère; puis s'en revint messire Jacques 
de Ghabannes, seigneur de La Falice, qui 



78 CHRONIQUES 

pareillement eut bon recueildu roi et delà reine 
et de tous les gentilshommes. En somme, tous 
les uns après les autres s'en vinrent devers le roi 
àBlois, oùj^étoislors pour savoir au vrai des 
nouvelles. A la fois m'en allois dîner ou souper 
ail logis du seigneur d'Aubigny, à l'autre <^ieK 
le seigneur de La Falice , pais aux banquets 
que se faisoient les autres capitaines et gentils- 
hommes qui aux affaires du royaume dé Naples 
avoient été, et là écoutois chacun parler , qui 
d'autre chose que de la guerre ne tenoient 
propos; et ainsi, je mettois en mon papier ce 
que je voyois débattre entre les capitaines et 
les gens d'armes, et ce fait, à part, à l'un et à 
l'autre m'en enquérois à toute heure , voire dès 
les premiers grands jusqu'aux moindres , pour 
savoir si le commun rapport s'accorderoît ; 
aux maîtres de l'artillerie et aux varlets canon- 
niers que par prières je menois à la fois dîner 
ou souper à mon logis qui lors étoit près de 
leur quartier, m'enquérois aussi combien de 
pièces d'artillerie y a voit eu , des poudres et 
autre munition, ne quel exploit elle avoit fait, 
et de toutes autres choses qui ne se doivent ou- 
blier à mettre par écrit. A quoi j 'ai plus travaillé 
de savoir que je n'ai mis de peine à écrire; 
car les François sont d'une condition telle , 
que s'ils viennent à l'inquisition de leurs faits 
pour les rédiger en mémoire , au répondre au- 
ront ^a bouche close, pour les laisser en oubli 



DE JEAN D AUTON. 79 

et demeurer en silence. Je n'en dis plus, fors 
que les autres nations cherchent les historio- 
graphes pour les avertir de leurs propres faits, 
et de ce qu'ils savent des autres; dont ne 
faut avoir merveilles, si les livres des Grecs et 
des Romains et autres barbares nations sont 
plus ornés de beaux mots et mieux enrichis 
des louables gestes que les nôtres, qui, par dé- 
faut de bons orateurs, demeurent affamés d'é- 
légants écrits , et , par la négligence de vrais 
rapporteurs , vides d'honorables faits. Je sais 
bien que maintes autres bonnes choses se sont 
traitées à porte close, que, par défaut de ne les 
savoir, j'ai laissées en oubli. Mais qtii voudra 
que plus avant j'en dise par écrit, plus ample- 
ment m'en avertisse de bouche. 

XXIII. 

€0mnunt le rapitaint Couid V2lr0^ aptes la re- 
traite t^u (^arillan et <&a;iette rent^ue par le0 
J^aneote, et tnx retouméô en J^anee, tnalgre 
la pui00anee Ire (^onMla^ i^errantr^ Iremeura 
ïftiam \)enonBt en ||)0uiUe plu0 Ire tvois moiB ^ 
m prit nilled et ())àUaux^ et lui là amé^é ^ fit 
0aillte0 et eour^ed eut 0e0 ennemie^ et lee ion- 
traiflttit leuer leur ôiijej et romment Ijonora- 
blement ô'en retourna en JTranee. 

Les François retournés en France, comme 
j'ai dit, le capitaine Louis d'Ars, qui n'avoit à 



ÔO CHRONIQUES 

lacomposition deGayette voulu entendre, étoit 
demeuré à Venouse avec ses gens, et là, avoit 
retiré avec lui le comte de Con versane , à tout 
grand nombre de gens pour faire service au 
roi, mais tantôt que celui comte ouït dire 
que les François avoient vidé le Garillan et 
rendu Gayette , s'en voulut aller , et lorsque 
les nouvelles furent dites, celui capitaine Louis 
d'Ars et le comte de Conversane , avec leurs 
gens, étoien t à Montepellouse, ville du feu com te 
de Ligny , et de là , s'en voulut retirer ledit 
comte, mais encore le retint Louis d'Àrs, en lui 
disant : « Par aventure ne sont les nouvelles 
vraies auxquelles ne faut ajouter foi , si com- 
mune voix ne le dit; ne nous effrayons point 
ores par paroles au vent semées , qui toujours 
avons vu l'effet de la guerre et le faix d'icelle 
soutenu. » Par ses remontrances et autres 
moyens emmena celui comte à Venouse avec 
tous ses gens, et delà, s'en allèrent devant la 
ville de la Velle , terre du feu comte de Ligny , 
laquelle assiégèrent et battirent tellement, 
que, en moins de trois heures , lui donnèrent 
l'assaut, voire au plus fort endroit de la place; 
car il falloit monter plus de deux lances de 
haut pour y entrer , mais rien ne leur arrê- 
toit, car ils étoient à telles prises cœurés. La 
muraille fut emportée d'assaut, et grand nom- 
bre de gens là dedans mis à sac, et la ville pil- 
lée , et tous les vivres dont grande provision y 



DE JEAN d'aUTON. 8i 

avoitpris et emmenés àVenouse, la roupture 
du Garillan se continuoit toujours; dont ledit 
comte de Conversane ne voulut plus arrêter 
là , mais avec ses gens s'en retira en ses pla- 
ces, pour là aviser sur ses affaires. Le capi- 
taine Louis d'Arspour ce ne changea propos, 
mais tint pied ferme, disant : « Jàpour la me- 
nace de fortune n'abandonnerai ce que le pou- 
voir de vertu m'a donné , ne pour doute de 
l'effort de mes ennemis ne laisserai ce que par 
puissance d'armes j'ai sur eux conquête. » En 
cettui se montra bien là vertu de magnani- 
mité , car les dangers de la guerre n'avoient 
cherchés comme fol aventurier ; aussi ne les 
vouloit-il fuir comme pavoureux craintif. 

Souventesfois écrivit au roi de ses affaires, 
sans jamais en savoir aucunes nouvelles; car 
les postes aussi ne pouvoient passer, mais 
étoient toutes détroussées par les chemins. 
Âprè^ qu'il eut ravitaillé Venouse et pourvu au 
surplus de son besoin, il s'en alla devant Mi- 
nervine , bonne ville et forte , laquelle pareil- 
lement prit et soumit en l'obéissance du roi. 
Somme, tant à point démenoit la guerre, que 
par toutes les Itales n'étoit autre bruit que de 
ses faits, tant chacun louoit ses œuvres et 
avançoit sa renommée, disant qu'en lui seul 
devoit être la fiance du roi arrêtée et la re- 
cœuvre de l'honneur des François trouvée, 

comme en celui qui aux extrêmes périls avoit 
III. .6 



83 CHROIVIQUES 

été ferme et éprouvée vertu. Que fut-ce? le 
Capitaine Gonsales Ferrand^ sachant que^ si à 
ce ne trouvoit remède, le pays de la Fouille 
étdit en danger de se révolter et rendre audit 
Louis d'Ârs, transmit là un capitaine nommé 
Barthélémy d'Alviane, avec quatorze mille 
hommes espagnols et artillerie grand nombre, 
pour assiéger Venouse et les autres villes que 
les François tenoienten la Fouille; lequel d'Al- 
viane et ses gens se trouvèrent le vingt-cin- 
quième jour de mars à trois milles près de Ve- 
nou&e^ et de là celui capitaine > pour savoir de 
la manière dés François qui dedans étoient, 
prit quatitj cents chevau-légers et s*en alla 
courir jusques devant la ville, où fut recueilli 
par léd François qui là étoiént , et escarmouche 
â l'outrance lui et les siens r car lé capitaine 
Louis d'Ars, averti de leur venue, leur mit au* 
devant deux cents hommes à cheval , lesquels 
ne fkillirent à donner sur eux, et à belle eam- 
pagne hors lés barrières, escarmouchèrent plud 
dé'lroiâ grosses heures, et là, se montrèrent 
entre autres Gilbert de Chaux et Jean de Mon-» 
tieUx, François; car à toutes courses étoientdes 
prémlei*à, et tant que leurs chevaux en plusieurs 
lieux y furent blessés, et à la parfin les Espa- 
gnols s^ennuyèrerit du combat ; car sans fail- 
lir , comme j'ai su par de ceux qui là étoient, 
les François qui nulle puissance d'icéux dou- 
toient rencontrer, comme ceux qui sou ventes- 



DE JEAN d'aUTON. 85 

fois avoient leurs forces essayées et leur pou- 
voir abattu y chargeoient sûrement sur eux 
comme coutumiers vainqueurs, si que la place 
leur firent vider, et mirent en fuite; et oe 
fait, chacun se retira à son logis. 

Le lendemain , un François nommé Bernard 
de Saint-Soudain venant courir de Gastel de 
Mont avec vingt-cinq chevaux, sans savoir rien 
de la venue des Espagnols , se trouva si près 
de leur camp qu'il fut d'eux avisé : dont IV-^ 
larme fut par tout le camp; mais pour ce ne 
s'arrêta celui François, ains dit que par là 
passerait; et premier que les Espagnols fussent 
armés et montés à cheval, lui et ^s gens tous 
en (lotte donnèrent des éperons et coururent 
tant roidement que le camp percèrent malgré 
leurs ennemis, et passèrent au travers par sur 
le ventre à ceux qu'ils rencontrèrent sans per- 
dre un tout seul homme, et s'en allèrent à Ve- 
nouse avec leur bu tin. Deux autres jours ensui-* 
vant, saillirent les François sur les Espagnols, 
et les escarmouchèrent à toutes fois jusquei^ à 
les dérouter et mettre à la chasse , et tant que, 
à la seconde saillie, Bernard de Saint*Soudain à 
tout cent chevaux les alla réveiller à touchant 
de leur camp et donner si duré escarmouche, 
que leurs premiers coureurs repoussa jusques 
contre leur ost , dont se renforcèrent et sail- 
lirent bien cinq cents genétaires , et recom- 
mencèrent le bruit tel qu'ils rechassèrent les 



84 CHRONIQUES 

François jusques devant Venouse. Le capitaine 
Louis d'Ars , voyant la grosse bande d'Espa- 
gnols approcher et chasser ses coureurs, dit à 
ses gens : « A cette heure est métier de défendre 
nos amis , et nos ennemis assaillir et leur mon- 
trer que trop ont éloigné leur camp pour ap- 
procher notre ville : sus donc, sus ores se mon- 
treront ceux qui ont vouloir de servir le roi 
et envie d'honneur acquérir ! » Sur ce, fit ou- 
vrir les portes , et lui armé légèrement pour se 
trouver à délivre aux armes exploiter, avec 
deux cents hommes à cheval ou un peu plus 
et trois cents piétons , se mit aux champs. Or, 
avoient couru les Espagnols et lassé leurs 
chevaux; dont leur advint que le capitaine 
Louis d'Ars et ses gens montés sur vites estra- 
diots soudainement saillirent sur eux, et leur 
donnèrent une si dure charge que par terre 
allèrent plus de vingt , les premiers coureurs 
François assemblés avec les autres : dont com- 
mencèrent à recharger de tous côtés , et tant 
que, pour abréger, les Espagnols furent rom- 
pus et épars tellement que la fuite leur fiit 
de saison, et s'ils étoient venus bien tôt, encore 
plus vite furent rechassés et suivis battant 
jusques à leur camp, mais non pas tous , car 
plus de trois cents demeurèrent par les che- 
mins ou morts ou pris. Or, n'avoit pas là 
trouvé , Gonsales Ferrand , les capitaines du 
Garillan qui avec grosse gendarmée , à leur 



DE JEAN d'aUTON. 85 

désavantage sans honorable chose faire , s'en 
étoient retournés ; mais avoit rencontré celui 
qui, avec petit nombre de gens amassés , avoit 
ses ennemis louablement vaincus, et au dan- 
ger de fortune vertueusement pied ferme 
tenu. Qu'en dirai-je plus? je ne le saurois 
de tant de louanges enrichir que ses œuvres le 
méritent. Or, avant! Après qu'iceux Espa- 
gnols furent ainsi chassés^ ils ne sortirent 
plus que tous ensemble ne fussent, et pour 
eux efforcer de plus faire, ils levèrent leur 
camp et s'en allèrent tous ensemble avec leur 
artillerie près de Venouse , entre une rivière 
qui là passe et une abbaye nommée la Trante ; 
et là, en un lieu bas mirent leur camp et assi- 
rent leur artillerie; où n'eurent pas long repos: 
car, trois jours ensuivant, furent escarmouches 
par les François et tant que , dès que les uns 
venoient de les visiter , les autres leur étoient 
en barbe. Bernard de Saint-Soudain , qui tou- 
jours étoit en armes, à la seconde escar- 
mouche fut blessé d'un coup de hacquebutte. 
Moult furent à louer ces pauvres soudards qui, 
au temps de la plus heureuse fortune de leurs 
ennemis, firent sur eux entreprises hautes et 
merveilFèux faits. Quoi plus? tant furent les 
Espagnols tourmentés qu'ils dirent le mot , et 
voyant que là perdoient temps , gens et ar- 
gent, transmirent au capitaine Louis d'Ârs 
une trompette pour lui signifier la trêve qui 



86 CHRONIQUES 

entre le roi et le roi d'Espagne ëtoit, et ce fi- 
rent-ils pour ce que par force ne lui pouvoient 
nuire; à quoi, nonobstant ladite trêve, à toute 
puissance l'essayèrent , ce qui étoit plus dés-* 
obéi à la foi de leur maître que cherché Ta*^ 
Tantage de son profit. Je n'en dirai plus , si 
n'est que foi ne se doit tenir à qui ne la tient , 
et se peut enft>eindre à celui qui l'enfreint. 
Mais au propos : oelui capitaine Louis d'Ars ^ 
après la trêve à lui signifiée par les Espagnols 
et icelle sue par l'évéque de Rennes y étant à 
Rome ambassadeur pour le roi, lequel lui 
avait envoyé les articles , accepta ladite trêve 
en attendant le bon plaisir du roi , et , pour en 
être averti, lui envoya un sien secrétaire 
nommé Jean de Goulon , qui si à point fit son 
message , qu'en moins de douze jours fut de 
Venouse à Blois , et là , présenta ses lettres au 
roi qui les vit, et aussi son conseil; sur quoi 
fot conclu que audit capitaine seroit mandé 
qu'il s'en retourneroit , et que premier laisse- 
roît bonnes garnisons dedans Venouse et au* 
très places qu'il tenoit; et ainsi le roi d^>êcha 
le messager et fit délivrer grand'somme d'ar- 
gent pour baiiler audit capitaine pour s'en re^ 
venir. 

Or, s'en va ledit messager en poste , et tant 
alla que bientôt après sa dépêche se rendit à 
Venouse , où là avertit son maître du vouloir 
du roi et lui bailla ses lettres, par lesquelles 



DE JEAN d'aIJTON. 87 

lui étoit mandé son revenir, pource que les trê- 
ves n'ëtoient si longues , comme il étoit requis, 
pour refaire armée et envoyer de par delà re- 
conquêter pays et le secourir, et que, aussi au 
long aller, ne pourroit tenir lesdites places ; 
parquoi lui commandoit le roi le retour, ce 
qui moult lui ennuya; disant que encore tien- 
droit plus de six mois contre toute la puis-- 
sance de Gonsales Ferrand, et que par aven- 
ture lui porteroit tel dommage et feroit telle 
chose y que ce seroit à l'honneur des François 
et au rabais de la gloire d'Espagne; mais au 
vouloir du roi voulant du tout être obéir, mit 
vivres et garnisons par les^ villes qu'il tenoit, 
et avec quatre cents hommes se mit sur mer, 
atout huit voiles seulement, et adressa où 
mandé lui étoit. Après la trêve acceptée par 
le capitaine Louisd'Ars, Barthélémy d'Alviane 
délivra les ^^inquante hommes d'armes de mes- 
sire Aimar dePrye, dont étoit Louis de Saint- 
Bonnet, et les mit hors de Tarente où ils 
étoîent prisonniers, puis s'en alla assiéger le 
marquis de Betonte à Gonversane ; et sachant, 
celui marquis , les gens de messire Aimar de 
Prye être hors de prison , envoya prier ledit 
de Saint-Bonnet, leur lieutenant, que pour 
rhonneurdu roi dont il étoit serviteur, et lui 
pour soutenir sa querelle assiégé , lui donnât 
secours : ce qu'il lui promit de faire, et pre- 
mier transmit devers le cap taine Louis d'Ars 



88 CHRONIQUES 

au prochas des emprunts ^ lequel lui envoya 
centécusdontil acheta pourpoints et chausses 
à ses gens qui étoient nus comme Arabes, car 
prisonniers avoient été plus de quatorze mois, 
sans changer d'habillements; que que soit, 
au secours du marquis de Betonte s'en allè- 
rent, et furent si près suivis des Espagnols qui 
là tenoient le siège , que, à l'entrée de la ville, 
l'un d'eux fut pris et les autres entrèrent, dont 
Barthélémy d'Alviane leur manda que très- 
mal s'acquittoient , vu qu'au moyen de la 
trêve les avoit délivrés , et que si la ville pou- 
voit prendre, que de les tuer de glaive ne leur 
feroit l'honneur, mais honteusement les fe- 
roit tous pendre aux créneaux de la ville; 
mais pour sa menace ne désemparèrent la 
place de trois jours , durant lesquels la défen- 
dirent à toute force , et ce fait, voyant que là 
ne pou voient rien gagner et le capitaine Louis 
d'Ars s'en retourner, se mirent en mer et s'en 
allèrent àTrane au-devant de lui, lequel ti-^ 
roit celle part, non comme fuitif chassé, 
mais comme voyager conquéreur. Ainsi s'en 
retourna celui qui sans faveur d'amis, sans se- 
cours d'alliés et sans solde d'argent que de son 
seul prochas, a fait à peu de gens ce que grosse 
armée n'a pu , ce qui est chose bien à tard ou 
non ouïe , et digne d'écout : ce qui me meut 
de louables titres décorer ^on nom et en mé- 
moire éterne rédiger ses faits, et non à fausse^ 



DE JEAN d'aUTON. 89 

enseignes, car ce a été le seul de tous les 
Gaulois qui en ce temps fut plus heureux en 
entreprises et triomphant en victoires ; dirai-je 
plus? c'est celui qui des premiers fut à l'ex- 
ploit de la guerre de Pouille et le dernier y tint 
le champ , sans que par le pouvoir de ses en- 
nemis put être forcé ne mis à outrance, mais 
s'en revint l'épée au poing comme heureux 
vainqueur, portant à son cou l'honneur du 
roi et le relèvement de la déchute des Fran- 
çois. Je n'en dirai plus, fors que à tels capi- 
taines sont dues honorables charges et profi- 
tables récompenses. Pour entrer en propos , 
celui capitaine avec ses gens fit cingler ses 
voiles de Venouse à Trane, ville des Vénitiens, 
où là rencontra Louis de Saint-Bonnet et ses 
gens , lesquels s'en allèrent tous ensemble de 
Trane devant Bexte que tenoient les Espa- 
gnols, et furent quatre jours à l'ancre où ceux 
de la ville, nonobstant qu'ils tinssent pour 
GonsalesFerrand, leur baillèrent tant de vivres 
qu'ils en voulurent. De là furent à Ortonne 
en mer, puis à Notre-Dame-de-Terme où en 
pleine mer rencontrèrent quatre brigandins 
armés de Vénitiens, lesquels présentèrent au 
capitaine Louis d'Ars vivres et argent et se- 
cours, si métier en avoit, lesquels les mercia 
et aussi leur offrit son pouvoir pour leur af- 
faire. De Terme s'en allèrent les François à la 
marque d'Ancône où prirent terre. De là le 



\ 



go CHRONIQUES 

capitaine s'en alla à pied en voyage à Notre- 
Dame-de-Lorette, et puis avec ses gens tira à 
une ville nommée Sinagalle ^ où là achemina 
ses gens pour tirer en Lombardie, et lui 
avec trois gentilshommes des siens , c'est à 
savoir : Luc de Groing, seigneur de La Mothe- 
au-Groing , Gilbert de Chaux et Jean Aubert, 
s'en alla à Rome en poste où Ait, du pape et des 
cardinaux et de ses seigneurs de Rome, hono- 
rablement reçu et doucement traité, et méme- 
ment du Saint-Père, qui volontiers l'eût retenu 
à son service et grandement appointé; mais 
pour rien ne voulut laisser le service du roi , 
ne prendre aut^e parti. Par quoi, après plu- 
sieurs choses entre le pape et lui dites, prit 
bénédiction et congé , et se mit en voie pour 
aller en France. Ses gens s'en allèrent de 
Sinagalle à Pesre , à Forli , à Faïence , à 
Imole, à Bologne, à Modêne, à Parme, à 
naisance, et tout le droitchemin jusques à Pa- 
vie. Ici ne veux oublier de dire qu'ieeux sou- 
dards qui n'étoient que quatre cents en nom- 
bre furent à tel honneur reçus par toutes les 
villes des Itales où ils avoient passé, que les 
portes leur furent ouvertes et les vivres aban- 
donnés, et eux tous armés, à bannière dé- 
pliée comme s'ils eussent été cinquante mille, 
passèrent partout sans que nul se mît au- 
devant, mais plusieurs desdites villes crioient : 
France , Louis d'Ars. Tantôt que lesdits sou- 



DE JEAN D AUTON. 91 

dards furent à Pavie , le capitaine qui de Rome 
étoit venu en poste se trouva là , où fut ma- 
lade de fièvres l'espace de vingt jours; et lui 
guéri se mit avec ses gens en pays vers Tor- 
tone et en Alexandrie^ puisa Félissan, ville 
du marquisat de Montferrat , et tirèrent à un 
gros village nommé Isque près d'Ast, où, 
comme ils étoient à leur souper, sortirent 
mille ou douze cents hommes en armes, avec 
cinq pièces de menue artillerie, et voulurent 
le passage défendre aux François et charger 
sur eux; mais ils trouvèrent à qui besogner; 
car le capitaine Louis d'Ars, voyant l'outrageux 
vouloir d'iceux vilains qui sans querelle vou- 
loient guerre commencer, dit aux siens : 
« Marchez , marchez ; en trop de bons lieux 
avez pas^é pour être ici arrêtés , et en tant de 
périUeuxdangers avez été que cettui ne devez 
craindre. » A ces paroles, marchèrent à ferme 
contre leurs gens , en manière que tantôt en 
jonchèrent le camp de morts et affolés; dont 
les autres tournoient les épaules et furent 
suivis jusques contre la porte du château, 
lesquels perdirent leur artillerie que les Fran- 
çois emmenèrent jusqu'en France. Le duc 
Philibert de Savoie reçut en son pays de Pié- 
mont le capitaine Louis d'Ars et le fêta à tous 
ejBbrts, par toute la Savoie fît passer ses gens, 
et tous défrayer. En France s'en allèrent de- 
vers le roi , qui les fit payer de toutes leurs gages 



92 -CHRONIQUES 

et les mit en ses ordonnances; au capitaine 
Louis d'Ars fit tant bonne chère , que tout ce 
que demander lui voulut, libéralement lui 
bailla et davantage : aussi l'avoit-il justement 
desservi et à bon droit mérité. Les Espagnols , 
qui abstinence de guerre et paisible trêve lui 
avoient promise, tout en l'heure que la Fouille 
eut désemparé , toutes les belles places qu'il y 
tenoit furent par force assiéger et prendre, et 
de là chasser tous les soudards qui tenoient 
pour le roi. Qu'est-il à dire sur tel défaut, 
si n'est que à leur serment de fidélité ne doit 
nulle sûreté avoir, ne foi ajouter? 

XXIV. 

Comment m^mve ^uxxe îre Uo\\an ^ marrci)al îrr 
(&JJC , qui long-lnnpô awit ru bruit m Stances 
fut iiox^né î»u roi (t iécï^asBé ïfe rour. 

Je ne sais que dire de la riante entrée de 
madame la cour, du variable gouvernement 
d'icelle , de son entretenement douteux ne de 
sa périlleuse issue , si n'est que à peine y peut 
nulle longue autorité avoir, ne toujours y être 
le bienvenu ; car, de sa commune manière , à 
tel montre hui bon visage, à qui demain tour- 
nera le dos, et l'accointance de ses auteurs 
est de telle nature que nul n'y veut compa- 
gnon endurer ne pair souffrir. Somme, c'est 



DE JEAN d'aUTON. qS 

un si dangereux labyrinthe que bien souvent 
les plus avisés se trouvent égarés. Ace propos, 
je disque, en celui même temps, messire Pierre 
de Rohan, maréchal de Gyé, qui, durant le 
temps de trois rois en France , avoit entre les 
autres au conseil eu le haut parler et au be- 
sogner le maniement des affaires , fut débouté 
de cour et éloigné de la personne du roi, et ce , 
au moyen de la folle entreprise et improvu 
langage dont par ci-devant avoit usé, des- 
quelles choses fut accusé envers le roi et la 
reine ; et pour avérer le fait, celui maréchal 
de Gyé fut à Orléans, par messire Guy de Ro- 
chefort, chancelier de France, interrogé, en- 
quis et ouï, assistants à ce, maîtres Etienne 
Carmonne, tiers président à Paris, Jean de 
Selva , second président à Rouen , Antoine du 
Prat, maître des requêtes ordinaires, Antoine 
de Louviers, conseiller à Paris , Jean de Pavie, 
conseiller à Toulouse, et le juge-mage deCar- 
cassonne, en présence desquels, sur les pa- 
roles dont on le chargeoit et l'entreprise de 
faire armée en France sans le su du roi , de 
quoi avoit été accusé; après l'interroge fait 
par ledit chancelier, nia tout, disant que de 
ce ne savoit rien , et que à tort lui étoit ce for- 
fait reproché : dont pour la matière ensuivre , 
fut mené par les gens du roi et conduit par 
aucuns des gens d'armes de sa compagnie à 
Amboise, pour être affronté à madame Louise 



94 CHRONIQUES 

de Savoie , comtesse d'Angoulême , et à Louis 
de Montroyal; présents à ce, lesditsCarmonne 
et de Sel va, du Prat et Carcassonne; et là, en 
son visage lui furent dites les paroles que sur 
la mort du roi avoit autrefois proposées , et 
montré ce que par écrit avoit envoyé : ce que 
nia derechef. Après ce, fut celui de Rohan, 
mené à Chartres, où lui fut baillée la ville pour 
prison , et lesdits conseillers s'en allèrent à 
Paris pour faire de ce leur rapport au chan- 
celier et à ses autresdits collègues, par lesquels 
fut appointé que par lesdits rapporteurs se- 
roit mené à Dreux devers le sire d'Albrct pour 
être à lui affronté. Or fut ainsi pourmené 
ledit messire Pierre de Rohan , ce qui moult 
lui ennuyoit, vu les grands honneurs et au- 
torité hautaine en quoi s'étoit par ci-devant 
trouvé en France; ce néanmoins, fut mené 
à Dreux , et lui étant à ce voyage dit auxdits 
seigneurs qui le conduisoient, que le sire d'Al- 
bret étoit son ennemi mortel , et que s'il al- 
loit à Dreux mal accompagné , qu'il se dou- 
toit de sa personne, parquoi requit avoir 
de ses gens pour le tenir en sûreté; auquel 
dirent lesdits seigneurs que de ce n'avoit garde, 
car il étoit en la main du roi et en sa sauve- 
garde pour l'heure, et sur ce, fut mené au 
château de Dreux , où étoit ledit sire d'Albret 
au lit, malade. Dedans la chambre où il étoit, 
entrèrent lés conseillers et celui de Rohan, 



DE JEAN d'aUTON. qS 

lequel entra tête couverte et sans faire aucune 
révérence audit sire d'Albret, mais s'assit sur 
un banc d'osier vis-à-vis du lit où étoit le-^. 
dit malade couché. Les sieurs du conseil eu- 
rent chacun leur chaire près du lit, lesquels 
interrogèrent là celui d'Albret sur ce qu'il sa- 
vpit des charges mises sus audit de Rohan et 
en sa présence : lequel d'Albret dit, oyant 
tous^ quelesdites charges par lesquelles étoit 
illed messire Pierre de Rohan affronté étoient 
vraies^ comme par message lui avoit mandé 
de bouche et écrit par lettre signée de sa 
main; lesquelles furent vues et lues de- 
vant tous. Ce fait, fut demandé audit de Rohan 
qu'il vouloit dire sur ce : lequel dit que c'é- 
toient choses controuvées et que vérité ne con- 
tenoient, et que au sire d'Albret avoit été fait 
le bec pour en dire, comme l'oiseau fait en 
cage , et commença par paroles piquantes et 
mots injurieux à charger sur ledit sire d'Al- 
bret, le cuidant mettre aux champs, pour 
avoir occasion d'objecter contre lui ; mais de 
rien ne s'émut ledit d'Albret , ains toujours 
persista en son direct fut fermé en son propos : 
ce qui fut , par lesdits seigneurs du conseil 
qui là étoient, bien ouï et entendu « En ce fai- 
sant, ledit de Rohan qui n 'avoit cause d'être 
joyeux, par manière décontenance, avec la 
main se peignoit la barbe laquelle avoit fort 
grande, et à la fois s'en couvroit une partie 



96 CHRONIQUES 

du visage, si que il n*en apparoissoit que le 
front et les yeux. Or avoit le sire d'Albret en 
inain un petit marmot qui faisoit sur le lit un 
millier de singeries, et entre autres en fit 
une telle , que , en regardant celui de Rohan 
ainsi difforme pour la barbe qui lui couvroit 
tout le visage, tout-à-coup de dessus le lit où 
il étoit saillit d'un saut jusques contre lui et 
se vint attacher les mains à sa barbe, en tirant 
à toute force : dont celui de Rohan tout ef- 
frayé se prit à crier et courroucer, disant 
qu'on se truffoit de lui, et à force de tirer, ar- 
racha le marmot de sa barbe et le jeta con- 
tre terre, lequel se releva et se mit sur le lit 
en faisant la moue à son homme; de quoi là 
n'eut homme , réservé celui que savez , qui ne 
fît sa risée à pleine bouche. Que fut-ce? après 
toutes ces choses, ledit de Rohaii tout mal con- 
tent s'en issit de la chambre en disant : 
« Adieu seigneurs, et gardez bien votre mar- 
mot ! » et ainsi chacun se retira. Après, fut mené 
à Paris avec ses charges, et icelles vues et 
mises en avant, le procureur du roi prit con- 
clusion contre lui, tendant à fin qu'il fût déca- 
pité , et démembrés ses biens publics , et ses 
enfants déclarés inhabiles à succéder comme 
fils de commisseur de crime de lèse-ma- 
j esté . 

A tous articles, ledit messire Pierre de 
Rohan dit toujours : Nego, et avec ce, fut 



DE JEAN d'auTON. 97 

par lui demandé délai à donner et prouver 
innocence et objecter reproches, ce qui lui 
fut accordé pour rapporter le premier jour du 
mois d'avril ensuivant, auquel parties furent 
renvoyées au parlement de Toulouse. Appelés 
lesdits seigneurs de Selva, du Prat et de Luynes 
pour voir et juger la cause, lesquels, après 
la vue et consultation d'icelle , donnèrent leur 
arrêt , lequel fut prononcé pair le premier pré- 
sident de Toulouse : par lequel arrêt fut ledit 
de Rohan suspendu de son office de maré- 
chaussée pour cinq ans ; interdit d'approcher 
la cour de dix lieues près, durant ledit temps; 
privé de ses gens d'armes , déclaré inhabile et 
privé de toutes gardes de places et châtellenies; 
condamné à rendre au roi l'argent des mor- 
tes-paies du château de Fronsac, depuis le 
temps de douze ans, et au surplus , absous de 
plus grand'peine demandée par ledit procu- 
reur du roi. 

Ainsi sont plusieurs, par leurs démérites, 
honteusement chassés de cours, qui, sous l'om- 
bre de dissimulation, y ont longuement régné 
et tant plus haut y sont montés, de tant plus 
leur est griève la chute ; parquoi nul , selon 
Sénèque , se doit à si haute chose appliquer, 
que le demeurer y fasse à craindre et la des- 
cente à achever. A chef de ce propos , ferai 
commencement de la chronique de France de 

l'an i5o4. 

III. 7 



98 CHRONIQUES 

XXV. 

€mmeta mreeirr Coui0 Irr ièramlie^ amiral Irr 
Jtanct ^ qui Irr cr vtjyxt awil été ifor^ ie cmr^ 
fut far U roi manài A mi0 m granlrr autortti^ 
tf jC0mmnit aucune Irrâoriers et anivtB furnit 
prtB rt punie pour auoir pill^ Vati^aA Iru roi 

Lorsque messire Pierre de Rohan eut le 
bond en l'entrant de l'an i5o4, messire 
Louis de Graville, amiral de France , lequel 
du temps de ce roi n'avoit que bien peu suivi 
la cour; il, au moyen de son bon bruit et du 
prochas d'aucuns ses amis, et par l'avis du roi^ 
fut envoyé quérir pour assister au conseil , 
comme celui qui ëtoit ancien , sage et clair- 
voyant , et qui moult sa voit; et lui, venu en 
cour, fut bénignement reçu du roi et autorisé 
grandement en l'affaire du conseil et autres 
besognes du royaume , et tellement que, à sa 
venue, plusieurs choses touchant le défaut des 
pertes et moyens d'icelles faites par ci-devant 
furent débattues et mises sur le bureau; et 
mémement fut conseil tenu sur les grands 
frais , excessives mises et extrêmes dépenses 
qui pour les armées du roi de delà et deçà les 
monts avoient été faites; et tellement y fut vu, 
que , le nombre des finances baillées aux tré- 
soriers et la somme d'icelles reçues par les 



>-• 



DE JEAN D AUTON. 99 

gens d'armes du rot entrejetés^ de plus de 
douze cent mille francs dé reste furent 
lesdits trésoriers et clercs des finances en- 
vers le roi endettés y sans que nouvelles fût 
de les rendre ni restituer : parquoi le roi , pour 
ce avérer y tint la chose celée jusques à temps. 
Tant fut le cas découvert, que l'un d'iceux 
butinierSy averti de la menée, s'en alla au roi 
et dit : « Sire , s'il est votre bon plaisir de me 
donner grâce de mon forfait et pardonner mon 
défaut , je vous nommerai aucuns de ceux qui 
ont butiné votre argent ^ et vous restituerai ce 
que j'en ai eu. » 

Le bon roi , oyant la confession du pauvre 
larron qui restituer vouloit et accuser les mal- 
faiteurs y ne voulut tant la mort du pécheur , 
que^ après les pièces rendues , ne lui fit bailler 
sa grâce par écrit et pardonna son crime , et 
après ce , telle inquisition fit sur son affaire , 
que , par celui et par autres , eut en écrit les 
noms d'iceux qui sur ce s'ensuivent , c'est à 
savoir : messire Antoine deBessey^ lequel en fut 
depuis à son honneur déchargé ; Jean Duples- 
sis; François Doulcet, maître de la chambre 
aux deniers, et contrôleur des guerres extraor- 
dinaires; Nicolas Briseau, Charles Lemaçon , 
Gilles Leroux , Pierre Mesnager , Gilbert Le- 
maçon, maître Jean Herouet, Jean Beldon^ 
Berlaut de Villebrême , Pierre L'Estourneau , 
Jacques dé Fontenay , Émery Loppin , Jean de 



lOO CHRONIQUES 

Chiedeville , clercs de finances , et quelques au^ 
très dont je n'ai su les noms; lesquels le roi 
fit tous prendre, réservé François Doulcet, qui 
se sauva chez les Jacobins de Blois. Nicolas 
Briseau avait gagné l'église de Saint-Martin 
de Tours, pour franchise; mais le roi l'envoya 
prendre jusques là et le fit amener à Blois. 
Messire Antoine de Bessey fut pareillement en- 
voyé quérir jusques à Dijon, et prendre par 
un nommé messire Lancelot du Lac, gouver- 
neur d'Orléans. Gourcou fut pris à Blois à son 
logis ; les autres furent envoyés prendre , les 
uns à Paris, les autres à Orléans, et là où ils 
étoient , et mis entre les mains de Jean d'An- 
glac, prévôt de l'hôtel du roi. Us furent in- 
terrogés et ouïs sur ce par messire Guy de 
Rochefort , chancelier de France , et de tous 
ceux du conseil du roi , tant que, après toutes 
enquêtes et interrogations, et leur confession 
mise par écrit, leur procès fut fait , par lequel 
Jean Duplessis , nommé Gourcou , fut atteint 
du cas , et, pour ce, condamné à être pendu et 
étranglé. Tous les biens de François Doulcet 
furent confisqués au roi ; trois des autres fu- 
rent mitres sur les échafauds en la ville de 
Blois , et eux bannis de la cour, et leurs biens 
mis en la main du roi. Nicolas Briseau fut ren- 
voyé à Saint-Martin de Tours , où il avoit été 
pris, et son bien, arrêté. Somme, la plupart 
d'iceux perdirent leurs biens, honneurs et 



DE JEAN DAUTON. lOI 

offices. Jean Duplessis , qui avoit été condamné 
à mort , fut requis par la reine et la marquise 
de Saluées^ qui lorsétoit en cour^ dont le roi 
tant humain qu'onc homme ne fit mou- 
rir à qui il put pardonner , voyant le cas à lui 
seul toucher, lui donna la corde et ne voulut 
que nul des autres pour ce forfait encourut 
mort. Messire Antoine de Bessey , bailli de Di- 
jon, fut envoyé au château de Loches, et Jean 
Duplessis avec lui, prisonniers. Voilà com- 
ment, par vicieuse rapine et avarice odieuse, 
ces malheureux leur malheur délièrent, qui, 
selon le cri public, furent cause de la mort de 
plusieurs François et moyen de la perte du 
royaume de Naples. Dont je, qui lors étois en 
cour aux écoutes, ouïs sur ce parler les uns et 
les autres diversement ; car les aucuns disoient 
le malheur des François leur être survenu 
pour ce que par ci-devant, après leurs grandes 
conquêtes et heureuses fortunes, avoient en- 
vers Dieu donneur des victoires été ingrats, 
tant que ses bienfaits avoient méconnus et ou- 
blié ses dons : dont furent frustrés de grâce 
de besogner à profit et prospérer en honneur; 
le dire des autres étoit que les capitaines de 
l'armée, qui étoient divisés entre eux et en- 
vieux de gouverner, avoient laissé l'honneur 
de la guerre pour en vouloir prendre le pro- 
fit, ce qui leur offusqua le sens de bien or- 
donner, et divertit le vouloir d'exploiter à 



1 02 CHRONIQUES 

point. Le propos des autres fut que les sou-^ 
dards n'avoient tenu ordre de guerre ni dis- 
cipline de chevalerie gardée^ mais s'étoient 
arrêtés à leur opinion et avoient suivi leur 
volonté y dont fîirent en leur intention déçus 
et déchurent de leurs entreprises. 

A ceux du conseil s'attachoient les autres^ 
et soutenoient que aux grandes affaires eurent 
peu d'avis^ et au besoin soudain perdirent le 
sens : qui fut cause dont l'œuvre fut follement 
commencée et honteusement finie. 

Les autres chargèrent sur les trésoriers et 
clercs des finances, disant que l'argent qui 
pour défrayer l'armée étoit ordonné avoient 
retenu dedans leurs cofires, sans le vouloir 
dispenser à besoin ni exploiter à profit y tant 
que, par ce défaut, les gens d'armes furent à la 
parfin dépourvus de vivres , démontés de che- 
vaux, dégarnis de harnois, dénués d'habille- 
ments et découragés de combattre. Plusieurs 
autres raisons furent sur ce dites et causes al- 
léguées, pour lesquelles rédiger j'en ai traité 
comme s'ensuit. 

Ll DEFAUT PU GARILLAN. 

An temps que Mars eut dompté les Itâles 
Et vaincues lears puissances totales 
Par les François , et Naples subjuguée , 
Milan conquise, la haute mer voguée, 
£t encherchés maints dangereux détroits y 
L'an de grâce aille cinq cent et trois ; 



DE JEAN d'aUTON. Io3 

Lorsque Saturne eut fait conjonction 
Avecque Mars , et révolution 
Du cours entier de son tardif voyage , 
Espagne avoit à NapLes eu passage 
Sur les François par celée entreprise ; 
Lesquels ; voyant faire telle surprise 
Par les exploits des hostiles efforts, 
Transmirent là armées et renforts 
Pour secourir à force leurs amis 
Et guerroyer leurs mortels ennemis ; 
Mais tel méchef survint alors sur eux , 
Que leur défaut les rendit malheureux ; 
Dont je , qui lors écriv(Me leurs gestes y 
Voyant les cas advenus manifestes» 
Voulus savoir la manière du fait. 
Tant m'en enquis et en sus en effet 
Par le rapport des soudards et gens d'armes y 
Des chefs aussi qui conduisent les armes» 
Des conseillers et des clercs des finances 
Qui sur ce font exploits et ordonnances , 
Que le secret de ce mal vînt atteindre» 
Oyant la voix commune se complaindre 
Et du méchef les dessusdits charger : 
Chacun d'iceux se voulut décharger 
Et excuser du défaut de la perte , 
Dont la. chose fut tant claire et apperte, 
Que j'entendis chacun » en son endroit » 
Sur ce alléguer le tort et le bon droit, 
Et tout l'effet de ses mots exposer 
Que par écrit je veux ci proposer : 
Dont les soudards qui le plus se dolurent 
Tous les premiers leur cas dire voulurent; 
Puis les autres contèrent leur affaire , 
De mot à mot ; dont j'en ai voulu faire 
Tout promptement ce petit abrégé , 
Ainsi qu'il est ci-dessous rédigé. 



104 CHRONIQUES 

Lu oins d'âbmbs. 

Après avoir souvent les ndonts passés , 
Fait des labeurs et des armes asset , 
Italie surmontée et soumise , 
Nous par la mer travaillés et lassés , 
Devant les Turcs nos sièges emplacés, 
Et mainte œuvre vertueuse commise , 
Fortune s'est de nos faits entremise , 
En enrayant notre prospérité ; 
Mais jà pourtant sa dure austérité 
N'amollira nos endurcis courages, 
Car si ores nous donne adversité , 
Nous en serons une autre fois plus sages. 

Division à nos chefs déchassés , 

Tant que les uns se sont tôt déplacés 

Et les autres n'ont usé de main mise ; 

Cupidité a les cœurs embrasés 

Des trésoriers , tant qu'ils ont amassés 

Deniers pour eux sans fournir à la mise. 

Faute de sens a licence permise 

Aux conseillers de taire vérité : 

L'un au dire a été irrité , 

L'autre au faire a eu clos les passages. 

Ainsi partout est contrariété , 

Nous en serons une autre fois plus sages. 

Les cieux nous ont par signes menacés y, 

La mer flottant nos navires cassés 

Et la terre la famine promise : 

Dont les aucuns de nous sont trépassés , 

Les autres pris et les autres chassés , 

Et le surplus revenus en chemise ; 

Nos ennemis ont sur nous cette mise , 

Disant que, nous avons le jeu quitté, 

Mais avant que tout ne soit racquitté 

Nous y mettrons cœurs , corps , biens et usages , 



DE JEAN d'aUTON. lo5 

£t si devant on s'est mal acquitté , 
Noas en serons une autre fois plus sages. 

Les capitaines. 

Ceux qui jadis voulurent obtenir 
Titres d'honneur, pour armes soutenir, 
Et victoires triomphales acquerre , 
Dieu au premier eurent en souvenir. 
Droit apparent voulurent maintenir 
Et par ordre mettre leurs gens en erre ; 
Un chef expert au métier de la guerre 
Voulurent seuls ordonner et commettre ; 
Sachant qui a compagnon , si a maître ; 
L'un veut le bruit , l'autre la gloire envie , 
Tant que souvent différend s'y va mettre : 
Entre pareils y a toujours envie. 

En guerre faut celé conseil tenir. 

Explorateurs secrets entretenir 

Et découvrir les détroits de la terre , 

Au dépourvu chercher et prévenir 

Les ennemis , à l'aller, au venir , 

Ou au loger si on les trouve en serre ; 

Donner à droit pour avoir leur desserre ; 

A grands efforts les combattre et soumettre ; 

Sur ce , plusieurs gouverneurs n'entremettre , 

Si que, à besoin l'un l'autre ne convie ; 

Et ce qu'un peut , à deux ne faut permettre : 

Entre pareils y a toujours envie. 

Pour ne vouloir nous adjoindre et unir, 
Honneur pour nous n'avons su retenir 
Ni pour le bien public profit conquerre. 
Et si disons que Dieu, pour nous punir , 
Nous a voulu notre sens détenir 
Tant qu'au besoin ne l'avons su où querre ; 
Souvent nous sont nos gens venus requerre , 
Qu'aux ennemis les voulussions transmettre 



108 CHRONIQUES ' 

Abntiné l'avons , pour abréger. 
Sans en payer les soadards ni mot dire : 
Ce qui nous a de plusieurs fait maudire ; 
Car maints François en sont morts » et Suisses , 
Naples rendue et ses forts édifices , 
Nos gens défaits sans être combattus , 
Mal réputés, et pour nos maléfices : 
Avarice corrompt toutes vertus. 

Quelqu'un des chefs sur ce voulons charger, 
Commissaires n'en pouvons décharger ; 
Contre voleui*s ont joué à la tire , 
Nous avec eux avons pris de léger. 
Dont justice nous a fait corriger, 
Sans nous vouloir à la rigueur occire ; 
Envers nous fut tant humain le bon sire, 
Que nonobstant nos rapines et vices. 
Ne nous voulut être mis aux justices ; 
Mais nous bannis , et de mitres vêtus , 
Avons perdu honneur, biens et offices : 
Avarice corrompt toutes vertus. 

Prince , on ne peut de plus s'endonmiager 
Que soumettre sa chevance en danger 
De ceux qui sont par argent abattus ; 
Argent fait tôt mœurs et propos changer, 
Témoins mentir, arbitres mal juger : 
Avarice corrompt toutes vertus. 

Les trésoriers et clercs des finances furent 
traités en la manière susdite^ dont aucuns 
d'eux, comme très-honteux d'avoir été atteints 
du cas et punis du méfait, s'en allèrent les 
uns hors du pays , et les autres tinrent à leurs 
hôtels demeure solitaire avec leurs femmes 
et enfants ; et les autres furent , moyennant 



DE JEAN DAUTON. IO9 

leurs amis et ce qu'ils n'étoient que légère- 
ment chargés, laissés en leurs offices et conti- 
nués en icelles ; et ce faisant , le roi , qui lors 
étoit à Blois , peu à peu retira partie de ses 
pièces , et se remboursa sur les plus apparents 
et moins excusables, et avec ce, la confiscation 
d'aucuns d'iceux qui s'étoient absentés , donna 
à ses pauvres capitaines, qui tous avoient 
perdu au royaume de Naples. Au château de 
Loches , étoient lors prisonniers messire An- 
toine de Bessey, bailli de Dijon; Jean Duplessis, 
ditCourcou. Or avoit été, devant ce, ouï et in- 
terrogé ledit bailli de Dijon, par messire le 
chancelier de France, Raoul deLannoy, bailli 
d'Amiens, et le seigneur du Bouchage , sur>ce 
qu'on le chargeoit d'avoir pris et retenu l'ar- 
gent du paiement d'aucun nombre de Suisses 
ordonnés pour aller au voyage de Naples ; de 
quoi s'excusa moult vertueusement, disant que 
l'argent qu'il avoit du roi pour exploiter à 
cet affaire , avoit légalement distribué et mis 
totalement, comme apparoissoit par le rôle 
du nombre desdits Suisses et le paiement sur 
ce fait; et au dire d'aucuns ambassadeurs et 
Suisses , qui lors étoient en cour , et au voyage 
de Naples avoient été , s'en vouloit rapporter : 
dont furent ouïs lesdits Suisses, lesquels de ce 
déchargèrent ledit de Dijon, disant qu'ils 
avoient été présents au paiement de tous les 
Suisses qui avoient été audit voyage , et nuls 



IIO CHRONIQUES 

d'iceux en avoient ouï plaindre ni murmurer. 
Parquoi toutes ces choses mises en avant et 
rapportées au roi^ fut celui bailli de Dijon 
mis hors de prison et entretenu du roi en ses 
gages et offices mieux que devant , et bien à 
point traité en cour, comme souvent j'ai vu 
depuis. 

Jean Duplessis demeura, quelque temps après 
ce, audit château de Loches, étroitement 
tenu et bien gardé; mais nonobstant toutes 
ses charges et condamnation contre lui faites, 
et au prochas d'aucuns ses parents et amis, 
le roi, comme très-pitçux et tout humain, ne 
le voulut tenir en perpétuel exil, mais lui 
élargit sa grâce , tant que hors de chartre le 
fit mettre: et envoyer à sa maison . Tout le temps 
d'été, demeura le roi dedans et autour de Blois, 
où durant ce temps plusieurs ambassadeurs 
vinrent en cour, et furent là dépêchés et en- 
voyés en leur pays ; et après toutes ces choses 
finies, entour la fête Saint-Martin, le roi 
partit de Blois , et s'en alla à Paris , où fit son 
hiver , la reine quant et lui , qui encore du 
temps de ce roi n'avoit là fait son entrée : dont 
s'en alla à Saint-Denis , et après avoir là fait 
quelque peu de séjour, s'en vint à Paris. Au- 
devant d'elle fut toute la cour de parlement, 
en triomphant arroi. Le prévôt et tous les 
seigneurs de la ville avec tous les collèges de 
l'Église lafîirent recueillir, et chacun d'eux à 



DE JEAN D AUTOJV. III 

son rang lui fit sa harangue et oraison. Les 
rues étoient de riches tapisseries tendues et 
parées; à toutes les portes et aux carrois par 
où elle passoit^ sejouèrent nouvelles comédies 
et divers personnages , en louant très-haute- 
ment la magnificence du lis et l'excellence de 
l'hermine. Tous les princes qui lors étoient 
en cour, les gentilshommes du roi et grande 
baronnie de France et de Bretagne étoient 
avec la reine, laquelle fut ainsi conduite en 
la ville de Paris , où fit là les serments accou- 
tumé's, et fut reçue honorablement avec joyeux 
accueil et dons d'inestimables richesses. Le 
roi mettoit de jour en autre provision de con- 
seil en ses affaires, jusques à soi trouver sou- 
vent au consistoire et ouïr l'opinion des sages, 
pour mettre à exécution son vouloir juxte l'ar- 
rêt des mieux avisés ; tant voulut donner œu- 
vre à l'accroît du bien public, que lors son 
royaume de France sous sa main fut si heu- 
reux que l'Église étoit unie , noblesse paisi^» 
ble , marchandise plantureuse et labeur fruc- 
tifiant; quoi plus? justice à tous dûment ad- 
ministrée. Durant ces jours , maintes joutes et 
tournois furent faits à Paris en Nesle , où tous 
les jours étoient gentilshommes sur les rangs, 
la lance sur la cuisse , et entre autres fut fait 
un tournoi , dont advint qu'un nommé Fran- 
çois de Maugiron , des gentilshommes de chez 
le roi , et un autre nommé Supplan ville, se 



112 . CHRONIQUES 

trouvèrent l'un contre l'autre ^ lesquels étoient 
moult gaillards^ hommes jeunes et adroits. 
Pour faire fin, i(%ux montés et armés, le long 
des lices y à course de cheval y s'adressèrent si 
rudement, que au choquer, François de Mau- 
giron asséna Supplanville si adroit et de telle 
force , que la lance lui mit tout au travers du 
corps, tant que tout mort s'en alla par terre, 1er 
quel fut moult plaint et doulu, car il étoit très- 
gentil et plein de cœur. Assez d'autres faits d'ar- 
mes fiirent là exploités que je laisse, pour entrer 
en autre propos. En la présence du roi et de la 
reine et de tous les seigneurs de France, qui là 
étoient, les clercs du Palais et les écoliers de 
Paris jouèrent lors plusieurs comédies satiri-- 
ques et tragédies morales, par lesquelles, à 
mots couverts et paroles vraisemblables , dé- 
couvrirent tous les défauts et faits repréhen- 
sibles qu'ils surent être de ce temps perpétrés 
en France, à Naples et à Rome, en chargeant 
sur le maréchal de Gyé, dont est touché au- 
dessus, disant par leurs personnages audit 
maréchal, que : son trop chauffer cuit et 
son trop parler nuit. Aussi n'épargnèrent-ils 
les trésoriers et clercs des finances, ni aucuns 
de ceux de l'armée de Naples , qui s'en étoient 
fuis; et puis passèrent iceux momeurs par 
Rome , et Dieu sait quels lardons ils y semè- 
rent; somme, il n'y eut pape, ni cardinal, ni 
empereur, ni roi, ni autre sur qui à parler eut; 



y 



DE JEAN d'aUTON. Il5 

voir jusques à Glairée et de Furno, à qui ne 
jetassent une pierre en leur jardin ; et tant en 
firent, que, à la parfin, leurs jeux leur furent 
interdits, et aucyns d'eux punis jusques à de- 
voir être l'exemple de crainte à tous autres; 
je n*en dis plus, si n'est que cil qui forfaiteur 
se sent, à tels hérauts ne doit faire blasonner 
ses armes , ni publier ses faits , car ils disent 
souvent tout et davantage. 

Le roi fit lors translater le corps de son père 
le duc Charles , duc d'Orléans , de Saiht-Sau- 
veur de Blois, où avoit été en sépulture, et le fit 
porter aux Célestins à Paris, où est l'antique sé- 
pulture des ducs d'Orléans, et là, tant honora- 
blement servir, que la fête funérale fut louée 
de chacun , aussi à bon droit, car le corps , 
depuis Blois jusques à Paris , fut mené en telle 
manière, commesi ce fût au premier obsèque, 
et mis en son curre de deuil, tout couvert de 
velours noir, et le corps de drap d'or frisé de 
noir, le tout semé des armes d'Orléans. Grand 
nombre des seigneurs de France en deuil , des 
gentilshommes du roi et des archers de sa 
garde, étoient à Fe conduire, et par toutes les 
villes où passèrent , comme à Cléry , à Orléans, 
à Étampes , et autres lieux sur le chemin de 
Paris, toutes les processions des collèges et 
églises parochiales, avec les seigneurs et le 
peuple desdits lieux, furent au-devant du corps; 

et tous prêtres qui pour le défunt célébrer 
m. 8 



I i4 CHRONIQUES 

voulurent^ furent payés et repus , et tous les 
pauvres qui furent trouvés par les chemins 
eurent chacun un grand blanc pour prier 
Dieu pour Fàme de celui bon prince. A l'ap- 
procher de Paris jusques au Bourg-la^Reine , 
furent au-devant du corps tous les princes et 
seigneurs qui lors étoient en cour, toute la 
cour de parlement, le prévôt et les seigneurs 
de Paris, l'université, Tévêque de Paris avec 
tout le clergé des collèges de la ville en pro- 
cession : tant d'hommes en deuil et portant 
torches étoient là, et telle multitude de peu- 
ple , que le nombre étoit plus grand que mon 
estimation ne pou voit comprendre. Toutes les 
cloches de la ville sonnèrent à cette venue , 
en manière qu'on n'eût là ouï tonner; quoi 
plus? en cette manière triomphale fut porté 
le corps en l'église des Gélestins , et là , trè&* 
honorablement servi et somptueusement sé- 
pulture. 

En ce même temps, le roi transmit en am- 
bassade maître Georges d'Âmboise , légat lors 
en France, devers le roi des Romains étSint 
lors en Allemagne : lequel légat s'en alla bien 
accompagné d'évêques et autres seigneurs d'É- 
glise et de gentilshommes à grand nombre ; et 
lui avpit baillé, le roi, vingt-quatre archers de 
sa garde pour le conduire , lesquels portèrent 
en leurs hoquetons chacun quatre mille écus 
que le roi envoyoit audit roi des Romains, 



DE JK^N p'aUTON. Ii5 

pour certaine cause et aucun traité fait entre 
eux (à porte close , quant à moi). Si s'en alla 
donc celui légat faire son message d'ambas- 
sade y lequel Ait honorablement reçu et dou- 
cement traité dudit roi des Romains et des 
princes d'Allemagne ; et ouï sur son dire telle- 
ment^ que ce qu'il demandoit il obtint, et ce 
(ait 9 se mit à chemin pour s'en revenir en 
France. 

A la fin du mois de février, le roi se trouva 
dfidans Paris, tout altéré et m^l de sa personne, 
pour la froideur et humidité dudit lieu , qui 
par temps d'hiver est moult froid et moite; 
parquoi ses médecins lui dirent que le change- 
ment de l'air et l'éloing de ce lieu où il étoit 
lui allégeroient son inal , et que, pour le mieux 
de sa santé, besoin étoit de s'en aller autre 
part : ce qu'il fit , car incontinent délogea de 
Paris et s'en alla par eau jusques au pont 
Saint-Cloud , et outre , pour le danger dudit 
pont, sur lequel nul roi de France ne passe. 
De là s'en alla par terre j usques à Chartres y à 
Ghâteaudun , à Bon ne val et à EJors , là reine 
toujours avec lui. Audit lieu de Bloi^ se trpuva, 
par un temps , assez bien , et fit très-bonne 
chère , et là , avec la reine et Madame Claude, 
leur fille, fit joyeusement sa fête de Pâques, 
$ur laquelle finirai ma chronique de l'an i5ô4^ 
pour commencer des faits de l'an ensuivant. 



l6 CHRONIQUES 



XXVL 



€i cammtnce la cï^xoniqnt it Statut dr Tan 1 50?^ 
parlant au prnnirr Vnnt gtïhe maladie Iront 
It toi fut lavB durnnntt atteint* 

En l'entrant du mois d'avril, en l'an i5o5, . 
le roi , derechef, se trouva tout débile et fort 
malade , et tant , que ses médecins ne savoient 
bo/mement par quel régime y remédier , dont 
eurent grand doute en son affaire; car de 
fièvre continue et chaud mal fut tant épris , 
que, plusieurs jours, le boire, le manger et 
le dormir perdit, si que chacun pensoit qu'il 
en fut fait. La reine , qui plus en son mal se 
sentoit intéressée et qui l'aimoit comme soi- 
même, étoit nuit et jour en place pour le ser- 
vir de ce qu'elle pou voit et le secourir de ce que 
métier lui étoit, et pour le réjouir, devant 
lui, montroit visage riant et lui usoit de joyeu- 
ses paroles; mais, à part, toute couverte de 
larmes, sedquloit si três-amèrement que nul 
la voyoit qui de pitié ne pleurât : nul entrait 
dans sa chambre, réservés ceux qui étoient 
ordonnés pour le service , desquels furent 
François d'Orléans , comte de Dunois , messire 
Louis de la Trimoille , premier chambellan, 
maître Florimond Robertet, l'évêque de Pé- 
rigueux , son aumônier , et frère Jean Glairée, 



DE JEAN DAUTON. Iiy 

son confesseur^ lequel l'enhortoit moult bien 
de son salut. Aussi celui se montra très-ca- 
tholique prince^ car il se confessa révéren- 
tement^ et les divins sacrements de l'Église 
très-dévotement reçut, et en la présence de 
messire Guy de Rochefort , son chancelier , et 
de Florimond Robertet , fit son testament. Or 
avoit-il singulière fiance en Dieu et souve- 
raine envie de guérir , qui sont deux choses 
qui de mort à vie souvent ramènent les hu- 
mains ; dont lui , étant en son grabat , se voua 
à la sainte**hostie de Dijon, où toujours avoit 
eu entière dévotion et souveraine • révérence. 
Durant cette maladie, aux évêques et sei- 
gneurs de l'Église du royaume de France, et 
par tous les pays du roi, fut commandé de 
faire processions et prières pour sa santé; ce 
qui fut fait par plusieurs jours où le clergé et 
les nobles s'assemblèrent de toutes parts , fai- 
sant leurs dévotes oraisons envers le Consola- 
teur des désolés , pour la guérison de leur bon 
prince : à ce ne faillit le pauvre peuple de 
France, qui mit lors son labeur en oubli pour 
y accourir à troupeaux, les mains jointes et les 
yeux tendus à mont, criant à haute voix : « Hé- 
las! vrai Dieu, salut des espérants en toi, jette 
sur nous les yeux de ta miséricorde , et nous 
étends la main de ta grâce, et regarde en pitié 
l'état du royaume de France que des armes 
célestes tu- as ennobli et enrichi de ta foi chré^ 



Ild CHRONIQUES 

tienne , auquel Ion nom divin est hautement 
honoré et ta sainte (bi dignement exhaussée. 
Ores y avoit ta bonté mis un prince de floris* 
sant bruit ^ renommé^ loué de toutes vertus ^ 
sur les requis le plus exquis ^ et entre les bons 
le meilleur : hélas! Fortune^ ennemie de prôB-< 
périté et marâtre d'humaine gloire, le tient 
ores languissant en la ôouche dé maladie , de 
qui la main teiioit jadis en crainte ses enne- 
mis , et ses sujets en repos. Régarde, Dieu, 
regarde à la plaie de notre chef, tant griète 
que nous , ses pauvres membres , en commen** 
çons à sentir i'amère douleur, et ne nous laidde 
comme peuple sans ducteur ou brebis sans 
pasteur : écoute les piteuses clameurs de ton 
pauvre peuple, sire Dieu, et ne mets le cri de 
la commune gent à dépris : car l'oreille de ta 
douceur a toujours sa voix ouïe et sa prière 
exaucée ; si , te supplions , notre père Dieu , 
que à cette oraison nous sois enclin , et à cette 
requête, ptôpice; en donnant prompte santé 
et longue vie à notre roi très-chrétien. » 

Ainsi faisoit le peuple de France piteuses 
complaintes pour là maladie du roi , et dévote 
ôr ài^on pour sa santé ; âveô ce , la reine trahs- 
ïnit hâtives postes devers le Pèrê*Saint pour 
avoir pardons et indulgences a tous ceux qui 
dévotement voudroient prier Dieu pour sa 
guérison et prospérité : dont ledit Sâint-^Père 
y élargit tant du trésor divin et apostolique 



DE JEAN DAUTON. 1 19 

grâce^ que , en tout le royaume de France et 
par tous les pays du roi deçà et delà les monts^ 
envoya le jubilé^ et^ afin que chacun fût plus 
enclin de prier Dieu pour le bon prince j or-^ 
donna^ ledit Père-Saint^ que, au quinzième 
jour du mois de juillet ensuivant, seroient 
faites processions générales et porté le corps 
sacré de Jésus-Christ comme au jour de sa fête, 
et que tous confèset repentants, en priant Dieu 
pour le roi et sa santé , gagneroient les grands 
pardons, comme en l'an du jubilé à Roilie. 

. Le cardinal d'Amboise , légat susdit , s'en re- 
tournoit lors de son voyage d'Allemagne, qui, 
par les postes courant de lieu en autre, sut 
les piteuses nouvelles de cette griève maladie; 
s'il fit lors mauvaise chère , non sans cause ; 
car il , à l'effort de ce malheur , voyoit la chaire 
de son autorité ébranlée et l'appui de sa pros- 
périté froissé , et tout le royaume de France 
en chemin périlleux et dangereux hasard : ce 
qui lui remplit le cœur d'ennuyeux soupirs, et 
les yeux d'angoisseuses larmes, et, pour avoir 
extrême refuge au souverain remède , tendit 
les mains aux cieux et la pensée envers Dieu , 
à qui fit très-humble prière et dévote oraison 
pour l'allégement du mal de son bon prince 
et souverain seigneur )e roi ; puis adressa sa 
requête à la glorieuse mère de Dieu , avocate 
des humains, et, le plus tôt qu'il put, s'en vint 
à Cléry , où , devant l'image de la vierge Marie,, 



130 CHRONIQUES 

célébra très-dévotement ^ et fit ses oblations 
et prières d'intention pure et bonne volonté y 
ec puis s'en revint devers le roi, qui toujours 
étoit au lit. La reine ne cessoit de prier Dieu 
et les saints, et faire votes et promesses pour 
sa santé. Messire Louis , sire de la Trimoille, 
qui moult se douloit de ce cas, le voua à 
Notre-Dame-de-Lience , promettant y aller à 
pied. Somme, chacun pour lui promettoit 
d'offrir sa chandelle au saint où sa dévotion 
étoiCQuoi plus ? tout le royaume de France 
étoit troublé de cet affaire. . Or fut le roi , 
durant cette maladie , par défaut de repos , 
^ tant affoibli , que ses spirituels sensitifs en- 
trèrent en rêverie, et, après divers propos, 
demanda Madame Claude, sa fille, laquelle 
lui fut présentée par madame de Tournon , sa 
gouvernante; puis voulut avoir son épée et 
une javeline 4ont il lui souvint lors : pour lui 
complaire, lui fut baillé, en lieu de ce, quelque 
bâton , lequel voulut bailler à Madame Claude , 
disant que nul autre qu'elle, s'il ne vouloit 
incontinent mourir, y touchât; mais cette 
dame de Tournon , voulant aider à soutenir 
celui bâton, -y toucha; ce que le roi avisa, et 
dit qu'elle étoit morte puisque à ce bâton avoit 
touché. Dont ses médecins et ceux qui autour 
de lui étoieht , pour soutenir son dire et aider 
à son imagination , lui dirent qu'il étoit vrai, 
et la firent ôter delà et cacher par un temps, 



DE JEAN DAUTON. 121 

et puis ramener devant lui : de quoi s'émer- 
veilla y en disant qu'il pensoit qu'elle fut pieça 
morte ^ laquelle dit^ pour toujours lui com- 
plaire y qu'il étoit vrai ^ et que y après sa mort^ 
avoit été en paradis où Notre-Dame l'avoit 
ressuscitée, laquelle mandoit au roi qu'il bût 
et mangeât > et que tantôt seroit guéri : ce qu'il 
fit /et peu après reposa bien à |)oint9 dont ses 
médecins^ qui toute peine prenoient à lui se- 
courir^ furent joyeux y et peu à peu y à l'aide de 
Dieii y le mirent sus ; dont tout le peuple du 
royaume de France rendit grâces à Notre-Sei- 
gneur. 

Durant le grand accès de cette maladie^ par- 
tout^ et mêmement par les pays du roi ^ fu- 
rent nouvelles qu'il étoit mort ; dont aucunes 
des villes de France furent fermées et les châ- 
teaux gardés y et en la duché de Milan fait bon 
guet^ et tant que messire Charles d'Àmboise, 
gouverneur dudit pays^ fit serrer les gens 
d'armes et mettre vivres par les places fortes 
de ladite duché de Milan ^ et pria les seigneurs 
dudit pays être bons et loyaux envers la cou- 
ronne de France, sous laquelle seroient tenus 
en liberté et défendus des ennemis. 



122 CHRONIQUES 

XXVII. 

JD^ la manih^ tlvan^e ie la mortt^'ttti^ îram^ gnt^- 
wm nommic %t)dma6etiK tfeptnoUe ^ intmîrio 
ï^n rot| qui moumt lar0 m la nill^ \tt ièènts. 

A Gènes pareillement fut dit pour vrai nou*- 
velles de la mort du roi : de quoi tes Genevois 
montrèrent par semblant être moult troublés^ 
et pensèrent sur leur affaire ce qu'ils voulu^ 
rent; et entre autres^ fut une dame genevoise 
nommée Thomassine ËspinoUe ^ dont j'ai parlé 
ci-devant; laquelle montra bien ici le nœud de 
Tamour des bonnes femmes indissoluble , et 
leur constance immobile; car^ à l'exemple de 
la bonne Julia^ femme de Pompée , qui voyant 
les habits de son seigneur teints du sang des 
bétes ordonnées au sacrifice > lecuidant mort^ 
sans autrement s'en enquérir^. creva de deuil; 
cette dame recommandable ^ au seul rapport 
de la première voix^ disant : «Le roi est mortl » 
laissa toute cure mondaine et plaisir humain > 
pour se retirer en sa chambre de deuil , où ré** 
pandit un torrent de lannes/et rendit un 
million de soupirs^ disant : rc Ores est mort 
le mien intendio , accroît de mon état , support 
de ma vie et défense de mon honneur : ce qui 
m'ôte l'envie de plus vivre, et me donne 
vouloir de finir mes jours. » Ainsi se douloit^ 



DE JEAN DAUTON. 123 

réplorée dame^ montrant comment son in- 
tendio étoit d'elle bien youlu^ et Tamour dont 
elle lui en vouloit^ qui étoit ^ comme j 'ai dit ^ 
entre eux honorable et au préjudice de nuls. 
Ores en fut tant^ ((ue la pauvre dame^ éprise 
de deuil et environnée de regrets^ fut| par 
l'accès de mélancolie^ conduite jusques au lit 
de la mort 9 qui ^ huit jours après ce^ par une 
douleut* de fièvre continue, lui sépara l'âme du 
corps; dont les Genevois en firent funérale 
fête, et moi, historial récit tant pour révéler 
la nouVelleté du cas que pour magnifier le fé^ 
minin amour. En ce temps , la reine voyant 
le roi convalescer et recouvrer santé, et que 
hors du danger de sa. maladie étoit , s'en alla 
en son pays de Bretagne, accompagnée des 
princes et seigneurs de France et des barons 
et gentilshommes de sondit pays à grand nom- 
bre , où tant honorablement fut reçue , que 
ce fut un merveilleux triomphe. Toutes les 
villes où elle pâssoit lui furent tendues et les 
chemins nettoyés ; les seigneurs de l'Église et 
les gentilshommes du pays, avec les marchands 
et tout le peuple, lui furent au-devant et l'ac- 
cueillirent tous de vouloir cordial et* joyeuse 
chère. A Nantes et à Rennes , et es autres prin- 
cipales villes de son pays , se tint l'espace de 
cinq mois , où , presque durant lequel temps , 
tint ses Etats et mit ordre en toutes les af-- 
paires de ses terres de Bretagne, et de jour 



134 CHRONIQUES 

en autre avoit nouvelles du roi : lequel étoit 
sus et faisoit très- bonne chère ^ et ainsi se 
trouvant allègre , eut envie de s'en aller à 
Tours j ce qu'il fit , et passa par Âmboise j où 
séjourna quatre jours. Là étoit madame d'An- 
gouléme et monsieur François d'Ângoulême 
son fils 9 et Marguerite sa fille > lesquels le 
roi emmena avec lui à Tours ^ et les fit lo- 
ger en son logis du Plessis^ où là 'séjourna 
par l'espace de deux mois ou environ ^ en pas- 
sant le temps à divers ébats/ l'une fois à voir 
tirer ses archers ^ l'autre à regarder chevau- 
cher ses grands chevaux^ et l'autre à chas- 
ser les sangliers dedans le bois du parc où 
monsieur d'Àngoulême^ étoit toujours quant 
et lui; tous plaisants déduits^ et joyeux passe- 
temps lui furent faits lors^ pour toujours le te- 
nir en liesse; chacun lui disoit propos nou- 
veaux et étranges nouvelles y et entre autres y 
lui fut dit ^ par vrai rapport d'aucuns Genevois 
et autres qui étoient venus de Génes^ comment 
dame Thomassine ' EspinoUe ^ dont j'ai écrit 
ci-dessus , étoit morte ^ et ce ^ pour avoir ouï 
dire que le roi étoit mort y et lui fut compte 
des regrets qu'elle avoit faits et de la manière 
de sa mort : de quoi le roi fut moult émer- 
veillé et bien marri; mais à ce ne put nulle- 
ment remédier ni autrement satisfaire^ si 
n'est, pour publier sa vertu et amplifier son 
mérite , voulut que par écrit présent en fut 



DE JEAN d'aUTON. laS 

mémoire future , et pour ce faire , me donna 
la charge que lors écrivois sur les gestes de 
France^ et me dit que messire Germain de 
Bonneval^ gouverneur de Limosin^ m'averti- 
roit de cet affaire comme celui qu'il en avoit 
embouché et la vérité en sa voit. Dont m'en' 
allai au logis de celui gouverneur, lequel 
me déclara toute la chose, ainsi que par écrit 
je l'ai ci, en ma chronique , rédigé. 

XXVIII. 

ta Complainte it (S>tne^ mv la mort iie ïaamt 
Wi\(mamne €dpinolU^ fêéntioùm^ tuavxt tnt(ndt0 
du rot ^ atic r€pttapt)ie et U fleuret 

Impétueux vent , coursoire Vulturne , 
En Orient menant bruit diuturne , 
Contre Aquilon descendant de son pôle , 
Là'Sus en l'air faisant leur monopole 
Et bruyants cris sur l'heure conticine ; 
Saturne ayant sa buccine argentine 
En l'ascendant du palais Capricorne , 
À son public par les cieux crie et corne , 
Et retentit ses tons mélodieux 
Pour réveiller les déesses et dieux , 
Disant à tous les célestes consorts : 
« Levez«vous sus , mettez-vous aux essors , 
Et allez voir la région terrestre 
Pour ne laisser plus là-bas en terre être 
Celle qui est tant digne de louanges , 
Qu'elle doit bien être avecque les anges ; 
Car sa vie louable et méritoire 
A desservi son lieu au consistoire 



120 CHRONIQUES 

Des immortels , et posséder le trône , 
Sidéréal , comme sainte matrone , 
Qui à son los tant fait magnifier, 
Que après sa mort se doit déiGer ; 
C'est le vouloir- des dieux et le plaisir 
Qu'elle vienne les cieux prendre et saisir, 
Et qu'elle soit tôt élevée et source , 
Et mise sur les Pléiades et l'Ourse ; 
Car elle fut en vertus coutumière , 
Dont sera là spectacle de lumière. 
Pour la gloire d'icelle amplifie?) 
Et aux autres mieux exemplifier. » 
Sur ce , j'ouïs ce cri finir et taire. 
Et Jupiter laisser le Sagittaire , 
Pour saillir hors de sa claire maison , 
Disant aux «sorps célestes : « C'est raison , 
Puisqu'en terre fut d'honneur tant parée , 
Qu'aux cieux lui soit mansion préparée , 
Et qu'il n'y ait zodiacal degré 
Qu'à son plaisir ne monte et à son gré. » 
Ce dit , Phœbus , du palais du Lion 
Jeta là bas des rais un million , 
Pour éclaircir le monde bruineux , 
Et faire à mont un chemin lumineux ; 
Mercure y vint , à sa tête canine , 
Qui doucement à sa Vierge bénigne 
Se montra là gracieux champion ; 
Mars détourna la queue au Scorpion , 
Pour ne vouloir le chemin empêcher ^ 
Vénus aussi vint sa Libre approcher, 
Pour la paret* de rameaux et de fleurs ; 
Diane n'eut lors voulu être ailleurs , 
Mais la chambre du Cancre avpit opverte , 
Et de nymphes tapissée et couverte. 
Ainsi chacun d'iceux fit son devoir 
Pour accueillir la dame et recevoir. 
Comme étoit dû à cette bienheurée 
Plaisante au monde et aux cieux désirée . 



DE JEAN D AUTON. 137 

Je ne savois encore à qui c'étoit , 

Que tant d'honneur là*sus on apprêtoit , 

Mais tôt après au vrai fus avertie 

Qu'une dame mienne étoit départie 

De ce siècle, en celle nuit passée , 

Et qu'elle étoit de douleur trépassée. 

Or en sus-je les piteuses nouvelles 

Qui |ie me sont ni plaisantes ni belles , 

Par les clameurs du peuple Genevois , 

Que j'entendis crier à haute voix , 

Disant : « Hélas! Thomassine EspinoUe , 

Qui nous étoit guidon et bannerolle , 

Et l'entretien du roi notre bon prince , 

Le seul recours de la nôtre province, 

Est morte ! Hélas ! que fera la cité 

Désolée , puisque celle perdons , 

Que ne pouvons plus recouvrer par dons ? » 

Ainsi étoit pleurée et regrettée , 

Dont en sera ma Complainte traitée. 

GoMPLAIMTE EI(iÉGIAQUB. 

• 

Oyant les cris , les laments et delas , 

Les pleurs, les plaints, les soupirs et hélas , 

Que pour la mort de celle furent faits , 

De larmoyer mes yeux ne furent las ; 

Mais en laissant tout plaisir et soûlas , 

Et chargée de deuil outre mon faix , 

En recordant les grâces et bienfaits , 

Et sa valeur tant regrettée et plainte , 

J'ai bien voulu dicter une Complainte 

Pour faire ici commémorer son nom , 

Disant à tous : Si sa vie -est éteinte , ^ 

Toujours en los fleurira son renom ! 

Pourquoi doncques n'eut-elle longue vie 
Puisqu'elle^avoit^boj» vouloir et envie 
De profiter en veFt;q^ux propos? 
Elle n'avoit pas la mort desservie , 



1 28 CHRONIQUES 

Ni ne devoit si tôt être ravie , 

Mais tout temps vivre en très-heureux repos ? 

Réponds ici , ô fatale Atropos , 

Qui sans raison , de tes cruentes mains , 

Romps les filets de la vie aux humains , 

Bfalgré Clotho et Lachésis tes sœurs? 

Tes faits sont trop cruels et inhumains, 

Quand sous ta main nuls hommes ne sont sûrs ! 

Par coup soudain celle as rendue morte , 
£n démontrant ta périlleuse sorte , 
Dangereuse , diverse et importune ; 
Mais un remords sur ce me réconforte, 
C'est qu'elle fut constante , ferme et forte. 
Contre l'assaut de perverse fortune. 
On n'en devroit pas louer plus fort une 
Que celle-ci , que chacun dit et vante 
Àvoiç été belle , bonne et savante , 
Sage , riche , gracieuse et bénigne , 
Honorable^ très faconde et prudente , 
£t parangon de grâce féminine. 

Si par larmes épandre et ruisseler, 
Ou richesses tôt désamonceler. 
Était pei*mis de révoquer les âmes , 
Je ne voudrois jà tant dissimuler, 
Que tout ne misse à celle rappeler, 
Comme la plus désirée des dames. 
Or, est son corps transi , entre lés lames 
De ses parents trépassés et amis. 
Hélas ? pourquoi est-il ainsi là mis , 
Pour devenir si vile pourriture , 
£t aux vermets de terre être submis , 
Qui fut le chef des œuvres de nature? 

O Genevois, que ferez- vous ici. 
Si n'est douloir et pleurer de souci , 
Pour la perte qui vous est advenue 



DE JEAN D^AUTON. 

Par le décès du corps qui est transi , 
Que vous voyez en la terre être ainsi , 
Ce qui vous est dure déconvenue ? 
Le temps requiert aussi , l'heure est venue 
Que vous devez porter le noir habit , 
Pour démontrer le funéral obit 
D'une qui fut la plus qu'autre estimée ; 
Celle perdez par un cas trop subit , 
' Qui seule étoit mieiâL digne d'être aimée. 

Que faites-vous , mesdames Genevoises , 
Damoiselles , marchandes et bourgeoises , 
Chambrières , servantes et esclaves ? 
Àpprochez-vous plus près que de deux toises , 
Pour lamenter en lieu de £ûre noises , 
Et ne soyez à plourer ici graves. 
Laissez à sec sur le sablon vos naves , 
Et épuisez toute l'eau de la mer 
Pour la venir en ce lieu consumer 
Par le dégoût de vos yeux larmoyents : 
Celle est morte , qui , pour vous renommer, 
Sur les autres a trouvé les moyens ! 

Vous , Neptunus , qui la mer gouvernez 
Et les voiles faites cingler au vent , 
Venez ici et nous entretenez ; 
Plus ne pourrons saut yons aller avant , 
Car nous avons perdu par ci-devant 
Le gouvernail de notre navigage , 
La conduite de tout notre passage , 
L'appui tenant notre sûre espérance , 
L'intendio du noble roi de France. 

Dame Aurora , qui avez arrosée 
De vos larmes la terre en plusieurs lieux , 
Pleuvez ici celle douce rosée 
Que pour Cygnus dégouttez de vos yeux : 
Vous ne pouvez , ce crois-je , faire mieux , 
i in. 



129 



l30 CHRONIQUES 

CSar celle-là , qui plus étoit louée 
D'excellent prix de beauté avouée , 
Et qui portoit tous les titrer d'honneur, 
A rendu l'âme au céleste Seigneur. 

Vous , Eacus , Minos et Rhadamant , 
Qui de tous droits infernaux décidez , 
€rardez-vou8 bien de faire jugement 
Contre celle , et que n'y procédez ; 
Ou si de tant , certes , vous excédez , 
Tantôt sera'sentence révoquée ; 
Car jà sa cause est mise et évoquée 
Au grand conseil du divin consistoire , 
Où tous les dieux tiennent leur auditoire. 

Tisiphone , Alecto et Mégère > 
' Pluton, Charon, Belidès, Tantalns, 
Et tous ceux qui en lieu de réfrigère 
Êtes plongés es infernaux paluds , 
A cette-ci ne ferez vos saints ; 
Car du gouffre obscur, puant et noir 
Où vous êtes , jusques à son manoir, 
Qui est plus beau que les champs Ëlysées, 
N'a sur chemin adresses ne brisées. 

Laissez les fleurs , ô déesses Napées , 
Et appelez les fontales Naïades , 
Et aux forêts de verdure drapées 
Allez quérir Satyres et Dryades ; 
Sonnez aussi à ces Hamadryades , 
Que trouverez sur les arbres perchées , 
Dessus les monts Oréades couchées , 
Faunes aux champs , en mer les Néréides ; 
Amenez-les ici à mes aides. 

O Narcissus , qui eûtes en dédain 

La douce Écho en bon point jeune et belle. 

Vous n'euBsiez pas dit refus si soudain 



DE JEAN d'aUTON. i5l 

De œtte-ci , ne tant été rebelle : 

Tant de vertus avoit et grâce telle 

Mais qu'elle n'eût parole ou regard chidie} , 

Qu'oncques homme tant fot grand , bel ou riche, 

Ne la snt voir, aviser oa o«ïr, 

Qui n'eût désir de son amour jouir. 

Sus, Terpander, florissant en musique , 
Et ApoUo le doux harmonisant , 
Mettez à part la science et pratique 
De votre chant ; plus n'est ici duisant. 
Yoniy Orphéns, tant bien citharîsant 
Que les Enfers endormez pour vos sons ^ 
Et Arion , qui faites les poissons 
Danser en mer, quand la harpe touchez : 
Fuyez d'ici et plus ne m'approchez. 

Car vraie amour et douloureux regret. 
Dont elle fut jusques au cœur atteinte', 
Pour son seigùeur, intendio secret , 
Le cuidant mort et sa vie être éteinte , 
Pour trop serrer le lien d'amitié , 
C'est un bien-fait et un cas de pitié 
Qui ne se doit à jamais oublier. 
Mais en tous lieux crier et publier. 

Que diront pluscnatenr» et poètes 

De Thisbée , d'Héro et de Phylis, 

De Médée fille du roi iEtes , 

Dont amours ont les corps ensevelis , 

D'Érigone , de Scylla dont je lis^ 

De Julia et Dido de Garthage? 

Celles doivent laisser en bas étage , 

Et à cette fonder un oratoire , 

Où tous ses faits seront mis en histoire. 

Elle a bien fait des couvres tant louables 
Que par écrit se doivent rédiger 



l3a CHRONIQUES 

Et engraveren pierres et en tables, 
Pour les mettre en vue et ériger : 
Elle a voulu les vices corriger, 
Et approuver les grâces et vertus , 
Les affamés repus , les nus vêtus , 
Servi à Dieu et bien aimé l'Église , 
Et tout son temps vécu à cette guise. 

Ennuyeux n'est ce conte à réciter. 
Dont le surplus du dire je révoque. 
Mais toutefois pour mon dû acquitter. 
Vêtus en noir et portant même toque , 
Mes citoyens à ce deuil je convoque , 
A celle fin que chacun soit recors 
De la dame dont ici git le corps , 
Et qu'elle soit tant pleurée et doulne , 
Qu'on connaisse qu'elle étoit bien voulue. 

Le long propos de ce piteux affaire 
Tant me réduit à courroux et à deuil , 
Que je ne sais certes si je dois faire 
Plainte de bouche ou fondre en larmes d'oeil. 
C'est un regret dont si fort je me deuil , 
Que mes soupirs , qui toujours sont en l'air, 
Me syncopent et rompent le parler, 
Tant que je suis à ce moyen contrainte 
Faire silence et finir ma Complainte. 

L'ÉPITAPHE PABLANT PAR LA BOUCHE OS LA OEFUNTB. 

Comme chacun au tour du malheur tombe, 
Ici dessous cette massive tombe , 
Suis morte , hélas ! et périe avant âge , 
Sans nul répit avoir pour l'avantage 
De jeunesse dont j'étois emparée , 
Et de beauté moult richement parée 
De biens mondains dont aussi j'en acquis 
Moult largement , quand à Gênes naquis , 



DE JEAN d'aUTON. i55 

Où j'ai vécu doucement à séjour. 

Et demeuré là jusques à ce jour. 

Auquel lieu vint, conune j'étois en vie , 

Le noble roi de France ayant envie 

De visiter sa superbe cité , 

Où se trouva comme s'il fut cité : 

C'étoit le preux roi douzième Louis. 

Je le vis là , l'entendis et l'ouïs, 

Parlai à lui au mieux que faire pus , 

Et mon regard sur lui à faix repus , 

Si bien qu'amour me fit tôt mettre en quête 

De l'accointer, dont je fis mon enquête 

Et demandai la grâce du bon prince, 

Qu'il m'octroya , disant que je la prinsse ; 

Puis me voulut laisser et retenir, 

L'intendio , sans autre erre tenir. 

Hélas ! j'ai bien ce noble don prou cher. 

Car oncques4)uis ne laissai approcher 

Homme de moi , non certes mon mari 

Qui maintefois en a été marri. 

Deux ans ou plus, j'ai toujours maintenue 

Cette vie et pour lui main tenue , 

Et eusse fait tant qu'au monde eusse été , 

Et pour lui seul tout mon cœur exciepté ; 

Mais Fortune , celle marâtre adverse, 

Disant ainsi qu'elle m'aura traverse , 

Et ne voulut souf&ir ce, ne permettre , 

Comme sera ici touché par mètre : 

Car une voix m'envoya pour me dire 

Qu'il étoit mort, dont fus éprise d'ire 

Et de courroux , tant que lors je m'accouche , 

Ne oncques puis me levai de ma couche. 

Disant : « Hélas ! ah! Mort ! trop est mortel 

Ton dur assaut , si par toi est mort tel ! 

Car s'il étoit, comme on dit, trépassé. 

Mon corps voudroit ce pas être passé.» 

En ce disant, la fièvre continue 

Me vient saisir et tant me continue^ 



1 54 CHRONIQUES 

Qa'à la parfin mes esprits tamt lassés 

Ne parent pins soutenir tel aooès , 

Dont commençai les membres à étendre , 

Tirer du cœur q«i da travail est tendre ; 

Lors vient la mort qui les deux yeux me boudie , 

M'étreint le pouls et me ferme la bovcfae. 

Ainsi laissai les choses temporelles. 

Dont maintes ont souvent mal temps pour elles. 

Hélas ! sire, sojez-ci enseigneur, 

Si vraie amour estoa gk en seigneur, 

Si vous êtes après moi survivant 

En ce monde où n'j a sur vivant , 

Ne mettez pas oelsi corps en onfali » 

Que vous avec tant de grâce ennoMt : 

Puisque pour vous il est mort sons la lame , 

Veuillez avoir souvenance de l'âa 



RbGBET que fait LI EOI POUE la MOET os sa dame IHTEHDIO. 

Cruelle Mort , de dur venin éprise , 
D'amer poison enracinée et prise 
Et de fièvre pestiféré entachée , 
Pourquoi as-tu par celée entreprise 
Celle dame aa dépourvu surprise , 
Et contre elle ta fureur attachée ? 
Elle n'étoit pas encore tachée 
De vieillesse , ne de son gris pelage ; 
Mais au printemps de son florissant âge , 
Belle , honne , sage , riche et discrète , 
Or, est- elle morte par ton outrage: 
Toujours la plains et sans fin la regrette ! 

En fait d'hdnneor étoit si bien apprise , 
Qu'elle lie fut en sa 'vie reprise 
D'aucun méfait, et de mal reprochée. 
Or l'avois-je pour intendio prise , 
Et elle moi, de quoi mieux je me prise , 
Vu les vertus dont cWe étoit merchée. 



DE JEAN d'aUTON. l35 

Tant fut certes de mon cœur approchée, 
Qae pour son bien maintenir en'psage, 
Peusse bien fait à Grénes on voyage ; 
Mais de maie heure est morte la^uvrette. 
Hélas ! c'est bien un merveilleux dommage : 
Toujours la plains et sans fin la regrette ! 

Elle vivant, j'ai sa valeur comprise. 
Tant qu'il ne faut que morte la déprise ; 
Mais est requis que par moi soit cherchée , 
Voire du cœur que regret autorise 
De ce faire; et le cas favorise , 
Disant qu'amour ne peut être cachée ; 
Ce que sait bien ma pensée empêchée , 
Mes sens ravis et mon triste courage, ' 
Qui ne peuvent oublier l'avantage 
Que me fit lors tant qu'ores en sufl&ette : 
Son corps en est en terre pour 6tage. 
Toujours la plains et sans fin la regrette ! 

Prince , j'ai eu son amour en partage , 
Dont elle aura de moi, pour héritage. 
Prière , adieu et oraison secrète ; 
Je ne lui peux donner autre 9u£frage , 
Si n'est qu'ici en ce bas monde et frage , 
Toujours la plains et sans fin la regrette ! 

Celle est morte qui a vécu sans blâmç , 
Et eu le bruit de tant heureuse famé , 
Qu'impossible seroit de trouver homme 
Qui sût nombrer la moitié de la somme 
Des grands vertus qu'avoit la noble dame. 

Qui veut savoir comment elle se clame , 
Je ne la veux certes celer à âme : 
Thomasaine Espinolle se nomme 
Celle. 

Ci finira ma fûteuse épigramme. 



1 36 CHRONIQUES 

Louant les faits et priant pour son âme , 
Gomme regret, de ce faire, me somme^, 
Et vraie amour qui me commande en somme , 
Si j'aimais lors , encore vent que j'ame 

GeUe. 

Après que j'eus cette élégie mise à fin^ j'en 
présentai audit lieu de Tours ce que j'en avois 
fait au roi , pour lui donner de ma part quel- 
que diverse nouvelleté et moyen d'agréable 
passe-temps : ce qu'il avisa de mot à mot , et, 
comme depuis par aucuns me fut dit ^ l'envoya 
à Gènes pour faire mettre sur le tombeau de 
la défunte, en signe de continuelle souvenance 
' et spectacle mémorable. En cette manière se 
passa une partie du temps de cette année , que 
le royaume florissoit en paix et le peuple pros- 
péroit à profit. Quoi plus ? si n'est que le très- 
louable prince, comme chef des vertueux et 
exemple des bons , eut toujours connoissance 
du service de ses gens et souvenance de leurs 
bien*faits , tant que sous sa main le mérite de 
chacun étoit ; selon son état , hautement ré- 
munéré et récompensé dûment : à ses servi- 
teurs lais donnoit grosses offices et bons gages; 
à ceux de l'Église, prélatureset bénéfices, et 
afin que nul demeurât sans en avoir, quand 
de quelque évêché ou abbaye faisoit pourvoir 
ses plus recommandés, de leur dépouille revê- 
toit les autres ; et qui plus est , en grâce, de re- 
connoissance étoit tant clairvoyant, que de 



DE JEAN d'aUTON. iSy 

son propre motif pourvoyoit ceux des siens 
qui n'a voient en cour amis pour les avancer, 
ou audace pour en demander : qui est œuvre 
louée de la bouche de tous et moyen d'at- 
traire le cœur de chacun. En ce même temps, 
encolloquaplusieursdontle bien-fait m'est ré- 
duit à mémoire pour en avoir eu ma part , 
telle que, par son commandement, du cardinal 
de Narbonne, lequel, devant ce, avoit pourvu 
de plus, j'eus lors le prieuré de Clermont de 
Lodève en Languedoc : ce qui de moult ren- 
força l'entretiennement de mon état, et m'o- 
bligea de plus à prier Dieu pour la prospérité 
du donneur. Or avant : ici est à dire que Phi- 
lippe d'Autriche, archiduc, faisoit lors la 
guerre au duc de Gueldre, parent du roi, et de 
tout son pouvoir contrarioit au vouloir dùdit 
seigneur, et mémement pour l'évêché de 
Tournay, dont il vouloit pourvoir un des 
seigneurs de son conseil , nommé Charles du 
Hautbois , et avec ce , faisoit prises et surprises 
sur les droits de la juridiction de Tournay, 
appartenant au domaine de la couronne. Par- 
quoi le roi envoya en ambassade par divers 
lieux Engilbert , monseigneur comte de Ne- 
vers, avec grand nombre de gentilshommes, 
et bien accompagné de gens de conseil, des- 
quels étoient maître Jean Poncher, évêque de 
Paris; maître Pierre de Saint- Andrieu , juge- 
mage de Carcassonne , et maître Jacques Oli- 



1 58 CHR0NIQUB9 

vier, son avocat en p^Lrlement : auxquels ne 
voulut ledit archiduc donner audience j ni te- 
nir paroles d'amitié, ni faire raison de son 
tort. De quoi , le roi , averti , délibéra donner 
secours contre lui au duc de Gueldre , et lui 
£ûre réparer par force le méfait que par ami- 
tié ne vouloit amender. 

Toutes ces choses révolues, le roi s'en alla 
de Tours à Âmboise , où séjourna cinq jours , 
et puis tira droit àBlois , où devers lui vint en 
ambassade, pour le roi d'Angleterre , un che- 
valier anglois nommé messire Charles de Som- 
breset , parent dudit roi d'Angleterre : lequel 
ambassadeur fut du roi honorablement reçu 
et festié à souhait et ouï sur ce qu'il vouloit 
dire et demander, qui étoit que ledit roi d'An- 
gleterre , qui bon pour les François avoit tour 
jours été et étoit, en voulant de plus en plus 
fort être, et, pour accroître l'alliance et renfor- 
cer l'amitié d'entre le roi et lui , demandoit 
avoir en mariage Marguerite d'Angoulême, 
proche parente du roi ; et sur ce , bailla, ledit 
ambassadeur, par articles, l'intention dudit 
roi d'Angleterre, et tout ce qu'il vouloit dire. 
Le roi vit ceux articles et lut de point en point, 
et iceux mit en conseil pour en avoir l'opinion : 
le cas fut débattu à plusieurs fois, et sur ce, 
allégué divers propos et maintes choses, et 
entre autres , dit que si le roi n'avoit aucuns 
hoirs mâles de sa chair procréés, et que si 



DE JEAN d'aUTON. I Sq 

Monseigneur François d'Ângouléme y par dé* 
faut de ce , succédpit à la couronne comme le 
plus proche et aussi que en hoirs mâles défail- 
lit, au moyen du mariage de ladite Marguerite 
d'Ângouléme, sœur dudit Monseigneur, pour- 
roient les Ânglois , en l'avenir et contre l'or- 
donnance de la loi salique, quereller, comme 
par un tel cas ont fait , le royaume de France : 
ce qui pourroit à telle heure mouvoir guerre 
qui seroit immortelle entre les François et 
Ânglois, et à la perte de tout le royaume de 
France. Parquoi fut conclu, à la fin, que celui 
mariage ne se feroit : dont s'en retourna ledit 
ambassadeur sans autre chose faire. 

Le roi s'en étoit allé lors à une petite place 
nommée Madon, à deux lieues de Blois , où fit 
venir la comtesse d'Ângouléme et ses enfants, 
lesquels fit loger au Montils-sous-Blois, et là 
vint aussi la duchesse de Bourbon , bien ac- 
compagnée. Souvent fut le roi à la chasse des 
cerfs et des sangliers en la forêt de Blois , qui 
prés de là étoit, et passa le demeurant de la 
belle saison audit lieu de Madon , où se trouva 
toujours en bon point; puis s'en retourna à 
Blois avec toute sa seigneurie , où tantôt après 
la reine vint de son voyage de Bretagne, toute 
ravie de joie de voir le roi prospérer en état 
et revenu en santé. 

En ce même temps, fut traité le mariage du 
roi Ferrand d'Aragon et de madamoiselle 



l4o CHRONIQUES 

Germaine de Foix , nièce du roi : lequel Fer- 
rand étoit veuf de dame Isabelle de Castille y 
morte quelque peu de temps devant ce \ et pour 
conduire le démené de cedit mariage , celui 
Ferrand, roi d'Aragon, avoit envoyé ses am- 
bassadeurs devers le roi , lesquels y besognè- 
rent tellement, que par le vouloir du roi et 
l'opinion de son conseil le mariage fut conclu 
et accordé , et ladite Germaine de Foix , fian- 
cée et épousée audit roi Ferrand , par procu- 
reur, où furent faits divers ébats et joyeux 
passe-temps, par lequel mariage fut dit et ac- 
cordé que tous les princes et seigneurs du 
royaume de Naples , qui lors étoient en cour 
fuitifs de leur pays pour avoir tenu pour le 
roi , seroient remis en leurs terres et seigneu- 
ries. 

L'archiduc, à qui lors, à cause de sa femme, 
fille de la feue reine d'Espagne , appartenoit 
ledit royaume , fit son armée et amas de gens 
pour aller prendre possession de ses pays d'Es- 
pagne et faire là son entrée; et, premier que 
partir, prit trêve et abstinence de guerre avec 
le duc de Gueldre, duquel il avoit prises quel- 
ques places où mit grosses garnisons et bon- 
nes gardes, et aussi ordonna de ses affaires 
de son pays de Flandre, et laissa gouverneurs 
et lieutenants pour lui audit pays , et ce fait , 
avec grand nombre de Flamands et Allemands, 
bien garni de finances, se mit sur mer, tirant 



DE JEAN d'aUTON. i4i 

vers la terre d'Espagne , et par quelque temps 
lui et ses gens eurent vent à gré ; mais 4 l'ap- 
procher d'Espagne, leur survint une fortune 
de mer tant impétueuse , que tout son navi- 
gage fut soudainement séparé et éparti, les 
uns d'un côté, les autres d'autre, desquels 
périrent par naufrage trois navires et grand 
nombre de galions où noyèrent de trois à qua- 
tre mille hommes; et est à savoir que la plu- 
part d'iceux furent par tempête reculés jus- 
ques à la côte d'Angleterre , où ledit archiduc 
et ceux qui étoient en son navire cuidèrent 
tous périller; car leurdit navire fut rompu 
et éclaté contre les terres, si fut ledit archiduc 
incontinent, avec ceux qui près de lui étoient, 
secouru par légers brigantins et petites bar- 
ques, tant que à sûreté furent menés en terre 
ferme; et pour ce que ledit naufrage s'étoit 
fait en Angleterre, ledit archiduc fut mené et 
conduit à Londres , où le roi d'Angleterre étoit 
lors, lequel le festia honorablement et le 
consola au mieux qu'il put de la défortune de 
sa perte , en le traitant le plus humainement 
qu'il sut faire ; et après que quelque bon es- 
pace de temps eut là demeuré , il demanda 
s'en aller en ses pays , priant le roi d'Angle- 
terre ne le plus détenir, vu. les affaires qu'il 
avoit; auquel dit le roi d'Angleterre, que de 
droit pouvoit être son prisonnier , vu que son 
naufrage avoit fait en Angleterre, mais ne le 



l4a CHRONlQUfiS 

vouloit traiter comme prisonnier; ains lui fe« 
roit cpmme à irère et bon armi , en lui disant : 
(( Vous avez en vos pays Edmond de la Pôle, 
comte de SufFolk , lequel se dit avoir droit à 
la couronne d'Angleterre , et veut quereller 
mes pays. De quoi je le répute moiù mortel 
ennemi , et lui en veux de toute ma puissance. 
Parquoi, si votre délivrance voulez avoir, 
avant ce , vous veux prier que celui comte de 
Suffolk me veuillez mettre entre les mains, et 
ce fait 9 aurez non-seulement franche déli- 
vrance , mais secours de mon pouvoir et aide 
de mon effort. » L'archiduc, voyant que besoin 
lui étoit de ainsi le faire , mit ledit de Sufiblk 
entre les mains du roi d'Angleterre, en lui 
priant de le traiter le plus doucement qu'il 
pourroit , ce que lui promit de faire. Ainsi fut 
délivré l'archiduc, lequel étant en Angleterre 
fit là derechef sa provision pour aller en Es- 
pagne, où s'en alla bien accompagné par mer 
comme devant, et eut le temps doux et la 
mer tranquille , tant qu'en son royaume d'Es- 
pagne fut en bref 9 et là reçu des seigneurs et 
gens du j^ys à grand'solemnité et joyeuse 
fête. 

Après la fête de Noél , madame Germaine 
de Foix, reine d'Aragon, s'en alla de cour 
pour tirer vers Espagne, accompagnée de 
grand'noblesse de France, et avec elle s'en al- 
lèrent les princes et seigneurs du royaume de 



DE JEAN d'aUTON. i43 

Naples qui^ au moyen de ce mariage^ dévoient 
être remis en leurs seigneuries; auxquels le 
roi donna force argent et lettres pour bailler 
au roi d'Aragon^ touchant la délivrance de 
leurs places et possessions. Aussi ordonna 
le roi que y pour icelle conduire jusques en 
Espagne^ l'évêque d'Alby feroit le voyage 
avec plusieurs autres ^ et que par toutes les 
villes et lieux du royaume de France où elle 
passeroit^ feroit entrée et seroit reçue comme 
la personne du rôi ^ ayant grand'puissance de 
donner grâces et rémissions et élargir prison- 
niers; et ainsi s'en alla cette noble princesse^ 
laquelle partit de Tours^ entour la fête des 
Rois f et adressa vers son pays par un temps 
si très-froid à merveille^ qu'en plusieurs lieux 
les arbres gelèrent et mêmement les noyers et 
les oliviers en Languedoc^ les amandiers et 
les châtaigniers jusques à la racine ^ et les vins 
dedans les pipes par les caves et celliers; et 
eût gelé le blé semé en terre, n'eût été la 
neige qui en plusieurs lieux couvroit les champs 
de plus de quatre pieds de haut. Les petits oi- 
seaux, qui pour l'empêchement de la neige et 
par la force du vent et froidure démesurée ne 
trouvoient à pâturer, mouroient sur-le- 
champ, et prenoit-on les perdrix et les merles 
et d'autres assez, à la course par les champs; et 
outre, ceux qui mal vêtus se mettoient en pays 
de plaine, étoient tantôt transis et gelés, et 



l44 CHRONIQUES 

tant que plusieurs^ que j'ai vus depuis, en per- 
dirent les doigts des mains et en furent per- 
clus des membres. 

XXIX. 

tfomnunt^mrHuitmpe^ ianx ^ttaMicmam ie 
&xctafin( furent pr^0 à combattre pour la que- 
rHU Vnne î^anu IruMt pa$0 Ire ^reta^ne» 

Ce temps durant, fut un combat à l'outrance 
mis sus entre deux gentilshommes de Bre- 
tagne, dont l'un étoit de ceux de Châteaugiron, 
et l'autre à la reine , et pour ce que celui de 
Châteaugiron avoit accusé une damoiselle ma- 
riée dudit pays de Bretagne d'avoir commis 
adultère , et qu'il en avoit vu telles enseignes 
qu'il vouloit dire et maintenir qu'il étoit vrai : 
ce que , par ladite demoiselle , fat nié comme 
meurtre, et tant fit, qu'elle trouva ledit gen- 
tilhomme qui voulut soutenir ^a querelle et 
défendre son honneur contre ledit de Château- 
giron ; mais au premier que procéder par fait 
d'armes , la reine voulut que la chose fût mise 
devant son chancelier de Bretagne pour sa- 
voir de la preuve , de laquelle ne fut trouvé 
autre chose que la seule accusation de celui 
de Châteaugiron; parquoi furent remis au 
combat , et le tout devant et à l'ordonnance 
du roi, qui pareillement les envoya à son grand 



DE JEAN d'aUTON. i^S 

conseil; toutefois fut délibéré leur donner le 
champ , et fit faire les lices dedans le château 
de Blois et semer la place de fumier et de sable 
pour soutenir à ferme les chevaux des cham- 
pions^ lesquels dévoient combattre un samedi 
d'après les Rois, où se trouvèrent les gentils- 
hommes de tout le pays et autres à grand 
nombre , et les querelleurs prêts d'accomplir 
leurs armes. Mais premier que passer outre, 
le roi voulut savoir sur ce l'opinion de son con- 
seil; qui fut telle par conclusion que, par une 
telle querelle que cette , ne devoit avoir com- 
bat, combien que tous duels, qui sont combats 
de deux , soient, à la probation de la vérité ce- 
lée, trouvés, et mêmement, à cause de meur- 
tre, de trahison et de crime-lèse, inconnus, 
fors pour indice de seule accusation. Toute- 
fois, selon toutes les lois, sont iceux combats 
réprouvés, qui par nul prince catholique se 
doivent recevoir ne permettre , car en telles 
choses est vu Dieu contre son divin comman- 
dement être tenté , pour ce qu'il est vraisem- 
blable que le plus fort submarche le plus dé- 
bile. Et de tels exécrables combats souloient 
user les Romains , disant aucuns être une dé- 
votion envers Fortune qu'ils avoient, afin que 
icelle, enivrée du sang de leurs citoyens par 
manière de batailles, leur fut en guerre pro- 
pice et aux armes avantageuse : autre raison 
plus à croire est sur ce cas assignée, disant 

III. 10 



]46 CHRONIQUES 

que les ducteurs des légions romaines^ des* 
tinés aux batailles^ deyoient voir dedans 
scènes et théâtres telle manière de combats ^ 
et hommes nus jouter à l'outrance et çx* 
ploiter les glaives et blesser et occire plu- 
sieurs, afin que en mortelle bataille ne trou* 
vassent chose épouvantable de voir leurs 
ennemis armés, et que frayeur n'eussent des 
plaies des navrés, et horreur du sang des 
morts; lesquelles choses furent depuis, selon 
les mêmes lois romaines, réprouvées et défen- 
' dues , pource que tels yeux gladiatoires sont 
préparés pour délecter de sang humain la vo- 
lupté des jeux cruels, où l'homme sans cause 
est occis pour l'appétit désordonné de l'homme. 
Ce qui fut remontré au roi , et plusieurs au* 
très raisons contre ledit combat; parquoi il 
défendit le champ auxdits querelleurs, et 
voulut que, à son grand conseil, en fût de 
tous points décidé ; dont lesdites armes furent 
arrêtées. 

Le roi tint lors à Blois ses Ëtats , et là or- 
donna des affaires de son royaume et entre*- 
tenement de ses sujets, sans guère désem- 
parer la chambre, pour le danger du grand 
froid qui durant ces jours étoit en saison; et 
lorsque le temps se commença à échauffer, 
il sortit à l'ébat, prenant son déduit à ce que 
mieux lui sembloit requis pour sa prospérité 
maintenir. Là passa tout doucement la saison 



DE JEAN d'aUTON. l^j 

du carême et puis très-dévotement célébra la 
joyeuse fête de Pâques : sur laquelle mettrai 
paille à monécritjusquesà temps, en faisant 
fin au récit de ce présent historial volume 
contenant les faits de France de l'an i5oi, 
continuant jusques à l'an i5o6. 



CHRONIQUES 



DE 



JEAN D'AUTON. 



SIXIÈME PARTIE. 



Voyant le los , le bruit et le renom, 
Da roiXiOuis douzième de ce nom , 
Environner le monde et ses'dimats , 
Et que chacun fait recueil et amas 
De ses œuvres dignes et honorables , 
Gomme de faits non ouïs etmirables , 
Dont les fluants orateurs rhétoriques, 
Enrichissent leurs chambres et boutiques, 
Faisant aucuns « sur ce, nouveaux dictés. 
Et louanges de bien-faits mérités , 
Et les autres , par cœur ou par ouïr-dire , 
Gomme ils savent réciter et décrire , 
En composant , par mètres et en vers , 
Ges étranges et maints propos divers ; 
Je , toutefois , comme le moins savant 
De tous autres , voulant mettre en avant 
Plume et papier pour faire mon recueil , 
De ce que j'ai sur ce connu à l'œil. 
Et su par vrai comme le temps s'exploite , 
Pour avoir fait sur les lieux mon empiète , 
En ensuivant mes Annales-histoires , 



l50 CHRONIQUES 

Sur les combats y conquêtes et victoire» , » 

Et autres faits encherchës et atteints , 

Parles Gaules et lieux ultramontains; 

Afin aussi que ceux de l'avenir 

Aient , des faits des présens , souvenir, 

Pk^enant k bien et vertus pour exemple, 

Et le défaut pour un chatî très-ample, 

Et pour donner, selon la vérité , 

Los à celui qui los a mérité , 

Et réprouver, par raisons satiriques , 

Les griefs efforts et excès des iniques ; 

Sacbant le fait de louange ennobli 

Ne devoir pas être mis en oubli , 

Ai présumé mettre les mains à l'œuvre , 

Tout grossement comme rude manœuvre , 

Pour publier, ainsi comme j'entends , 

Les gestes , dits et faits de notre temps , 

Que j'ai voulu rédiger par exprès , 

Comme s'ensuit ci-dessous ci-après^ 



I. 



€t morta^^ Tue maîranu tianift Ir^ Itanu^ ftlle 

du r0t* 

Les Pères romains ^ comme récitent leurs 
historiographes et orateurs^ souloient dire 
que , en regardant les images honorables et 
arcs de triomphe de leurs prédécesseurs, 
ayant souvenance de leurs œuvres magnifi- 
ques et mémoire de leurs bien - faits , étoient 
pour ce plus enflammés à vertus : toutefois, 
selon la sentence du divin Hiéronyme, les 
vrais écrits et approuvées histoires des gestes. 



''''* 
*»"i 



DE JEAN d'aUTON. l5l 

florissans, sont les perpétuels sépulcres et 
éternels monuments des hommes dignes de 
louange ; par lesquels , les corps éteints par 
•temporelle mort revivent en éternelle mé- 
moire y et les noms oubliés par trait de temps 
sont remis en perpétuelle souvenance. A cette 
cause y tenant la doctrine de ceux qui les si- 
mulacres triomphaux laissent pour les ri- 
ches y et la mémoire des vertus poi^r les bons , 
voyant le christianissime roi Louis , douzième 
de ce nom , prospérer en gloire , accroître en 
honneur, et profiter en vertus, et aussi en 
ensuivant mon propos historial sur les gestes 
des François, commençant en l'entrant de 
l'an mil cinq cent six, où j'ai fait fin des 
faits précédents par volumes abrégés; pour 
continuer donc , et afin que la mémoire des 
choses recordables, par défaut de les re- 
cueillir et mettre en lumière, n'évanouis- 
sent comme les temps ou dépérissent comme 
les corps, tout ainsi que au plus vrai j'ai pu 
voir et savoir, ai voulu, par manière de vraies 
chroniques et gestes annales , des modernes 
et futures choses de mon temps faire ample 
description. 

Disant.au premier que le très^chrétien roi 
Louis , douzième de ce nom , au commence- 
ment de l'an susdit mil cinq cent et six, 
étoit dedans sa ville de Blois, la reine avec 
lui, et Madame Claude leur fille, laquelle- 



l52 CHRONIQUES 

étoit en Tâge de sept à huit ans , très-belle et 
moult bien enseignée : et là se passa le temps 
en toute joie et plaisir; car le roi étoit lors 
très-sain et en bon point , et tous ses pays 
heureux en paix et plantureux en biens. 
Advint que , en ce temps , sur la fin du mois 
d'avril y le roi, pensant en ses affaires , s'en 
alla à Tours , la reine et Madame Claude avec 
lui, et fif venir devers lui Louise de Sa- 
voie, comtesse d'Ângoulême, et ses deux en- 
fants, lesquels étoient tant bien appris, que le 
roi les aimoit moult à certes; et tant lui étoit 
agréable le fils, qui le plus proche à venir 
étoit de la couronne, que, pour ce'et autres rai- 
sons appartenantes , délibéra lui donner Ma- 
dame Claude sa fille en mariage : pour la- 
quelle chose traiter, voulut audit lieu de Tours 
tenir conseil. Dont. envoya à tous ses parle- 
ments de France , et à toutes ses villes , pour 
faire venir vers lui de chacun lieu gens sages 
et hommes consultés , et tant , que en peu de 
temps furent en ladite ville de Tours, de cha- 
cune cour de parlement, présidents et con- 
seillers, et de toutes les principales villes de 
France, hommes sages, ordonnés et députés 
par lesdites villes et pays de France , comme 
dit est. Aussi y étoient tous les seigneurs du 
sang, grand nombre de prélats, le chance- 
lier, et tout le grand-conseil, avec la plupart 
de la noblesse du royaume de France. Lors- 



DE JEAN d'aUTON. i55 

que tous les États furent là ainsi assemblés , 
le lundi, le mardi et le mercredi des Roisons, 
dedans la grand'salle du Plessis , le roi tint 
siège royal ; auquel lieu furent assemblés les 
États, c'est à savoir : les prélats de l'Église, les 
princes -et seigneurs du royaume, le conseil 
des parlements et des villes de France; sur 
lesquels dudit conseil présidoit messire Guy 
de Rochefort, lors chancelier de France. Et 
là fut tenu conseil sur le traité dudit mariage, 
et ouï l'opinion de chacun, où plusieurs belles 
choses furent alléguées, et saines opinions 
proposées, comme l'affaire le requéroit, en 
quoi gisoit l'honneur du roi, la sûreté du 
royaume et le salut de la chose publique. 
Parquoi toutes allégations ouïes , fut unique- 
ment conclu et dit, que, pour le bien et utilité 
du royaume de France , ledit mariage se de- 
voit accomplir et parfaire; et de ce faire, 
chacun desdits États, et tous ensemble , priè- 
rent le roi. Et pour faire la proposition au 
roi, pour. les villes et pays de son royaume de 
France, un nommé messire Jean Bricot, doc- 
teur régent à Paris , et chanoine de Notre- 
Dame, fut à ce accordé, lequel montra au 
roi , et à tous les assistants , le grand bien et 
profitable utilité qui, pour les bonnes al- 
liances des amis connus, et le grand péril 
et mortel danger de celles des réconciliés et 
ennemis couverts, se peuvent ensuivre , et ad- 



l54 CHRONIQUES 

venir sur le royaume de France et à toute la 
chose publique, comme autrefois par alliances 
étranges en étoit advenu ; à quoi étoit obvier 
sur toutes choses, et à ce avoir singulier 
égard. Plusieurs autres bonnes raisons et 
propos afférents a ladite matière dit ledit 
Bricot, et tant, que le roi, vu l'opinion de 
son conseil et la prière de chacun , consentit 
ledit mariage; et devant tous, par la main de 
maître Georges, cardinal d'Âmboise, et légat 
en France, les fit fiancer le jour de l'Ascen- 
sion, dedans la grand'salle du Plessis- lès- 
Tours. De quoi, par tout le royaume de France, 
furent faits les feux de joie. 

Après les fiançailles faites, les princes et 
seigneurs de France, et autres gentilshommes, 
à grosses bandes se préparèrent à faire joutes 
et tournois, dont, dessous le Plessis, près le 
collège des Bons-Hommes, entre la muraille 
du parc et la rivière , furent faites les lices. Ce 
jour, le roi fit faire la montre de ses gentils- 
hommes entre la muraille du parc et la ri- 
vière , où furent tous armés et montés , leurs 
chevaux bardés et couverts de drap d'or et 
d'orfèvrerie, dont plusieurs d'iceux menoient 
les uns douze grands chevaux , les autres qua- 
torze, et les autres vingt, tous chevaux de 
prix , et gorrièrement accoutrés , et eux tous 
vêtus de drap d'or et autres riches parements. 



DE JEAN d'aUTON. i55 

Aussi les quatre cents archers de la garde 
firent là leur montre. 

Messire Guy on d'Âmboise tint ce jour un 
combat en foule de douze gentilshommes con- 
tre douze f desquels il en menoit douze y et un 
autre gentilhomme nommé MoUart Suffray y 
les autres douze. Avec eux étoit un nommé 
messire François Daillon, lequel avoit avec 
lui quarante autres gentilshommes , tous mon- 
tés et armés à l'albanoise et à la turque^ 
lesquels, premier qu'assembler, firent leur 
décœuvre , courses et escarmouches de che- 
vau-légers, en manière de mortelle bataille 
et guerre ouverte. Le roi fit là mettre et atî- 
trer force grosse artillerie , qui , durant l'es- 
carmouche y fut tirée et ruée contremont au- 
tour de la bataille, comme en manière de 
donner sur les ennemis. Et ;après lesdites 
courses et escarmouches , les gens d'armes des 
deux batailles, tous en foule, adressèrent les 
uns contre les autres de telle roideur, que au 
choquer toutes les lances allèrent par éclats , 
et puis à grands coups d'épée s'entremêlèrent 
et combattirent longuement, et tant, que le 
roi les fit départir. Ce fait , le sieur de la Crote, 
avec ses chevau-légers , donna sur l'artillerie, 
et lui et ses gens icelle gagnèrent et emme- 
nèrent , en faisant toute la manière de guerre 
mortelle. Ce que la reine regarda, et les dames 
qui avec elle étoient, disant que c'est étrange 



1 56 CHRONIQUES 

chose que la guerre , et merveilleuse à regar- 
der. 

Deux jours après, ledit messire Guyon 
d'Âmboise tint uu pas aux lices, et avec 
lui messire François Daillon, François de 
Maugiron , le seigneur de Gimel , le bâtard de 
Luppe f Chevrières , Rochebaron , le seigneur 
de Beaumont, le seigneur de la Fayette, le 
seigneur de Gastelpers, et un nommé le 
Croc, lesquels tinrent le pas. Les assaillans fu- 
rent, le duc de Bourbon , lequel ouvrit le pas , 
le comte de Vendôme, le prince de Tallemont, 
Guy de Laval , Jacques de Bourbon , comte de 
Roussillon , messire Jacques du Fahy , et Fran- 
çois d'Ârs, lesquels combattirent à cheval, et à 
la barrière à pied; où furent là donnés maints 
coups de lance et d'épée, tellement que chacun 
des combatteurs y eut honneur, et le roi, 
plaisir. Cela fait, les étrangers se retirèrent, et 
la cour demeura audit lieu de Tours. 



IL 



Comment U roi rntioga mtmxt Staxum ^t Ho- 
jci)r(^ouart wtt autr^ m axxô^cmcÂt Irmnrd U 
xox îr^ Eomain0. 

Le mariage fait , comme j 'ai dit , le roi en- 
voya en ambassade^ devers le roi des Romains^ 



DE JEAN d'aUTON. iSy 

messire François de Rochechouart ^ et avec 
lui maîfre Antoine du Prat, maître des re- 
quêtes , et maître Antoine Jourdan , secrétaire 
dudit seigneur^ lesquels^ prêts à partir, dépê- 
chèrent par le commandement du roi un hé- 
raut , lequel envoyèrent devant porter les let- 
tres du roi au roi des Romains, et pour 
l'avertir de la venue d'îceux ambassadeurs. 
Lequel héraut se mit à chemin à toute dili- 
gence, et tant qu'il arriva en Hongrie, où 
trouva ledit roi des Romains en camp , faisant 
la guerre à un conite du pays, nommé le comte 
Estèphe , pour ce qu'il vouloit avoir la fille du 
roi de Hongrie, que le roi des Romains vouloit 
avoir pour le fils du roi de Gastille. Le roi des 
Romains, après avoir reçu les lettres du roi, dé- 
pêcha ledit héraut, et lui bailla un de ses pos- 
tes, pour le mener devers lesdits ambassadeurs 
de France, et iceux avertir de son vouloir. 
Sur ce , se mirent à chemin ledit héraut et la 
poste , pour retourner devers lesdits ambassa- 
deurs, lesquels étoient partis de Tours le vingt- 
cinquième jour du mois de mai en l'an susdit 
mil cinq cent et six, et avoient pris leur 
chemin à Orléans , à Troyes , à Bar-le-Duc , à 
Nancy et à Strasbourg. Or, avoit ledit messire 
François de Rochechouart lettres du roi, 
pour bailler à l'évêque de Strasbourg , frère 
du duc de Bavière; aussi avoit lettres adres- 
sant au marquis de Bade et au duc de Wir- 



l5d CHRONIQUES 

temberg , lequel duc étoit à une sienne place ^ 
nommée Estoquart; d'Estoquart furent à 
Ome^ et là se mirent sur la rivière de la Du- 
noe f et par icelle rivière furent jusques à une 
ville nommée Regensboui^^ es hautes Allema- 
gnes, où illec trouvèrent leur héraut et le 
poste du roi des Romains ^ lequel leur bailla 
lettres par lesquelles leur mândoit qu'il leur 
envoyoit deux de ses gentilshommes^ pour les 
mener en la comté de Carinte en Autriche ^ 
leur mandant que là ouiroient de ses nouvelles. 
Or^ étoit ladite comté de Carinte à plus de dix 
journées loin du lieu où étoit lors le roi des 
Romains. Dont messire François de Roche- 
chouart^ principal ambassadeur pour le roi, 
voyant l'éloing de son chemin et la hâte de son 
message, dit qu'il n'iroit audit lieu de Ca- 
rinte , mais remanda au roi des Romains, par 
son poste , qu'il avoit charge du roi son maî- 
tre de lui dire de bonnes choses et diligen- 
ter son voyage ; parquoi le prioit qu'il lui plût 
ne le renvoyer si loin de lui , mais le voulsit 
dépêcher au plus tôt qu'il auroit temps de ce 
faire. Tantôt que le roi des Romains eut sa 
l'intention de l'ambassade, lui remanda, pui&« 
qu'il ne se vouloit éloigner ne aller en ladite 
comté de Carinte, qu'il s'en allât en la ville de 
Lintz en Autriche assez près de lui , et que là 
sauroit où se devroit trouver pour aller à lui. 
Dont s'en alla avec les autres ambassadeurs le 



DE JEAN d'aUTON. l5g 

long de la Dunoe^ jusques au lieu de Lintz> 
très-belle ville ^ en laquelle le feu empereur 
Frédéric , père dudit roi des Romains , se te- 
noit et y mourut : où là lesdits ambassadeurs 
attendirent l'espace de huit jours, pour cuider 
avoir réponse dudit roi des Romains, lequel ne 
sonnoit mot. A cette fin renvoyèrent par-de- 
vers lui pour savoir qui lui plaisoit de faire sur 
lQ\ir charge. Lequel derechef leur manda, 
qu'ils l'allassent attendre à un autre lieu 
nommé Isenays en la comté d'Estayez, aux 
montagnes d'Autriche, au même lieu où sont 
les minières de fer, dont il tire tous les ans 
plus de cent mille florins de profit. Là arrivè- 
rent lesdits ambassadeurs le premier jour 
d'août. Ce même jour arriva illec un des gen- 
tilshommes du roi des Romains, pour dire 
auxdits ambassadeurs qu'il leur mandoit qu'il 
n'iroit audit lieu, mais qu'ils s'en allassent l'at- 
tendre à un autre lieu nommé Gretz , quatre 
journées plus bas, tirant en la Hongrie à une 
repue près : ce qu'ils firent; et eux étant là, 
furent quatorze jours entiers sans avoir au- 
cunes nouvelles du roi des Romains, lequel 
faisoit toutes ces dissimulationsët éloing de 
parler auxdits ambassadeurs, afin qu'ils n'al- 
lassent par-devers lui, et qu'ils n'eussent vue 
et connoissance de l'armée , qu'il avoit tant 
pauvre et désordonnée , que à iceux François 
ne l'eût voulu montrer pour chose du monde : 



l6o CHRONIQUES 

car ses gens étoient à peu de nombre , et nus 
comme Arabes. Mais pendant ce qu'il éloi- 
gnoit lesdits ambassadeurs , il traita d'appoin- 
tementavec les Hongres, qui plus puissants 
de beaucoup étoient que lui : car étant lesdits 
ambassadeurs à Lintz, iceux Hongres jusques 
à une lieue près du camp du roi des Romains, 
brûlèrent trente et cinq villages de ses pays, 
sans ce qu'il leur donnât un seul alarmée; 
ains traita d'appointement, et après, avec ses 
gens s'en alla à une ville nommée Vienne en 
Autriche ; et *de là , pour conclure dudit ap- 
pointement, envoya devers les Hongres un 
chevalier des siens, bien fort son recommandé, 
lequel s'en alla droit au camp d'iceux Hon- 
gres , à une lieue près du lieu où le roi des 
Romains avoit tenu son camp. Et lorsque le- 
dit chevalier approcha, cuidant faire son am- 
bassade, la commune gentdu camp des Hon- 
gres se mut , et sans avoir égard à la sûreté 
que doivent avoir ambassades, coururent sus 
audit chevalier^ disant : « Nous ne voulons 
appointement ne paix au roi des Romains, 
qui sans juste querelle vient assaillir nos pays, 
et nous faire la guerre; » et ce disant, sans 
vouloir ouïr ledit chevalier , le tuèrent sur-le- 
champ. 

Dedans Vienne étoient lors les ambassades 
des Hongres devers le roi des Romains, qui 
tantôt sut la mort de son chevalier, que les 



DE JEAN d'aUTON. i6i 

Hongres avoient occis : de quoi fut moult 
courroucé y mais dissimula pour l'heure. 
Toutefois le peuple de Vienne se mut , aussi 
voulant tuer les ambassades des Hongres et 
leur faire jeu parti : ce quç ne voulut le roi. 
des Romains, pour l'honnêteté garder, et 
l'envie qu'il avoit d'avoir paix avec eux; par- 
quoi, rapaisa tout, et là conclut son appoin- 
tement tel, que les Hongres lui baillèrent 
deux mille bœufs et trois mille aunes de 
drap, pour nourrir et vêtir ses gens, qui bon 
besoin en avoient , lesquels disoit .vouloir 
mener avec lui à Rome , pour se faire là cou- 
ronner empereur. Ainsi fut conclu le traité 
d'entre lui et les Hongres. Parquoi, fit partir 
ce qu'il avoit de gens d'armes en son armée, 
et les fit marcher le chemin de Rome, jus- 
ques au bout de ses pays, et arrêter en une 
ville nommée Villac, prochaine ville de la 
terre de Saint-Marc; et lui, demeura dedans 
les montagnes d'Autriche, à la chasse des cerfs 
et des chamois, où prit un grand cerf à mer- 
veilles, et plus grand qu'autre communément, 
car il avoit cinq pieds de hauteur ; duquel il 
fit mettre la grandeur en toile, qu'il donna 
pour la nouvelleté à messire François de Ro- 
chechouart , ambassadeur pour le roi ; et de- 
puis, lui, envoya les cornes jusques à Greno- 
ble, lesquelles étoient si grandes et massives 
qu'elles pesoient quarante et deux livres, et 

III. T I 



l6â CHRONIQUES 

ieelles donna pour étrange-présent au cardinal 
d'Amboise. - * 

Or étoient lesdits ambassadeurs audit lied 
de Gretz, auxquels il ennuyoit moult de ce 
qu'ils n'avoient nouvelles du roi des Romains : 
dont messire François de Rochecbouart, grand 
ambassadeur pour le roi^ lui envoya un gen« 
tilbomme des siens , nommé Grermain de Mail* 
léon I pour le prier et requérir que son plaisir 
fût de le vouloir ouïr, ou autrement/ vu laloin** 
taineté, du temps de son voyage et la charge 
hâtive qu'il avoit du roi son maître , s'en re- 
tourneroit jsans lui dire ladite charge. Et sur 
ce.^ inanda le roi des Romains audit ambassa*^ 
deur> qu'i} serendit à uixe ville nommée Loven, 
^, trois journées dudit Greiz^ sur la rivièi^e de 
Meure , qui passe audit lieu de Gretz ; où se 
rehdit ledit messire François de Rochechouaft 
avec les autres ambassadeurs; et Jà trouva les 
gens du roi des Rqmains ^ lesquels les libèrent 
dedan£( une petite abbaye, à un quart de lieue 
de Loven , où depx. jours aprè$ se rendit le roi 
des Romains. Et le lendemain qu'il fut là ar^ 
rivé , manda lesdits ambassa|deurs , et leur en- 
voya cinquante gentilshommes des siens jus* 
ques à leur logis , pour, les conduire et mener 
audit lieu de Loven par-devers lui , lesquels 
se mirent àjçhemin , en devis9.nt ensemble de 
choses joyeuses. Et en approchant la. porte de 
la yille d'un trait d'arc pré;», leur vi|it aunlq- 



DE JEAN d'aUTON. i65 

vant l'archevêque de-TrèveSy fils du marquis 
4fi Pade , un çicRjFrère avec Ipi r. çt g^a^4's^ite 
4 jajitjires gçptiUliomme^ du p^ys, lesquels ;xiçn 

n^ept }Qs4ît;.^p[ibas8a4eursy4Q^eo4i!Q 9# \o^ 
gji&dudit^xçheveque, gt .après cpUgJt^qn f^ite^ 
e(,qu'ils. fqrer^l; prêts ,; le JQi^d^,|ipfnw!?s.tes 
ajiaR^a^ yenir.par-deyçrç lui : cfe qu'ils fipeqtj 
et.a'jeq^ allQren|; isuMi logis,, et imoQtèirept^çp s$^ 
(^^mbrq^ JVlQssi^e. Frapçoi^. dç. Rocheohou^rjl 
mtJf^h premier, où trop y» Je roi d*s,|lpinaias^ 

liaccqmpagoq 4u dup4ft JuiUi.er^, 4u. paW'- 
qui^de.QrfiQdebourg ^i^^. cpiute de $ojne$; et 

dç.réyêqu^deGurce. .,:. ; ,., , . 

.,,A la y^DiU6 dis^dits ambassadeurs, le roi des 
Romw^^s sp. lev^ 4^ sa. ph€Ûr«.^;f^t:^^r4çyapt 
jusques à moitié de la eibajoibre ) islLilàJQit.ia 
main au bonnet, ^eOi demandant À; :imQSâire 
FxancoiS'dQ, Rpchechouart ,.{Meinoipal ambas«* 
M(ieur,i comment se, portait le .roi «de Eranoe 
SQUi frère;, lequel de Rochechouart lulcdk ) 
M.Sirei iLfeit ^rès^bonnechère» et'S&xecom- 
mande à vous. », Et Jors le roi .des Romains Je 
prit {mr la fuain, etle tira à part àunâifenétre 
de la ^chambre , où.lu demanda, sfiL voulek 
dire sa .charge enpublic,.ouàpart; lequel dit 
que tout, aiiisi qu'il lui plairoit , et qu'il vour* 
loit bien 4ire devant tous ; ce qu'il .accorda 
YOlpOlUejrs. £lt lor^jpaaître Antoine du Frati 
un des4it$ ambassadeurs , s'avança, et poucce 
que .tous les as^ta^ts n'entendoient la fran** 



1 64 CHRONIQUES 

çois , commença à dire en haut et rhétorique 
latin la charge de leur ambassade, laquelle 
contenoit comment le roi , pour le bien et uti- 
lité du royaume de France, et à la prière et re- 
quête et par l'avis et délibération du conseil 
des Trois États de France, il avoit donné en 
mariage Madame Claude , sa fille , à François 
d'Orléans, comte d'Ângoulême , le plus proche 
à venir de la couronne : de quoi en vouloit 
bien avertir ledit roi des Romains; et au sur- 
plus., que le roi vouloit et désiroit avoir tou- 
jours bonne paix et amour avec lui, et en 
outre vouloit savoir si le roi des Romains 
vouloit tenir l'accord qu'il avoit fait touchant 
l'investiture de la duché de Milan , pour Ma- 
dame Claude et ses successeurs. 

Autres articles furent là pour le roi dits et 
déclarés par ledit maître Antoine du Prat. 
A chef desquelles choses , le roi des Romains 
demanda auxdits ambassadeurs s'ils avôient 
autre chose à dire : « Si avons, sire, dit mes- 
sire François de Rochechouart , mais s'il est 
votre plaisir, ce sera à vous seul, et à part. 
— Or bien, dit le roi des Romains, je sais 
bien qu'avez prou de choses à dire , mais 
vous venez de loin , et êtes las, et avez métier 
de repos : parquœ vous vous pouvez retirer à 
votre logis quand vous plaira, et demain, à 
l'heure que je serai prêt de vous ouïr, je vous 
manderai. » Et sur ce, s'en allèrent à leur lo- 



DE JEAN d'aUTON. i65 

gis y accompagnés de grand nombre de gentils- 
hommes du roi des Romains. 

Le lendemain y sur les deux heures après 
midi^ furent iceux ambassadeurs transmis 
quérir par ledit roi des Romains. Si s'en allè- 
rent par-de ver s lui, et eux venus en sa cham- 
bre , leur dit : « Or, dites , seigneurs , votre 
charge, quand vous plaira. Mais premier, 
je veux savoir si vous voudrez bien qu'au- 
cuns de ceux de mon conseil soient avec 
mçi pour ouïr votre charge? — Oui, sire, 
dirent les ambassadeurs, qui vous plaira. » 
Dont appela à ce , l'archevêque de Trêves , le 
duc de Juilliers , le marquis de Brandebourg , 
l'évêque de Gurce, le comte de Sornes et 
le chancelier de Tyrol, pour assister : les- 
quels tous assemblés, le roi des Romains se 
mit en sa chaire , son conseil tout autour de 
lui. Lors maître Antoine du Prat, maître des 
requêtes, dit en latin leurdite charge, pour 
ce que autre que le roi des Romains n'en- 
tendoit le françois; disant que le roi leur 
avoit donné charge lui dire ce que paravant 
lui avoient dit; et davantage, que touchant 
les cent mille francs qu'il demandoit pour 
l'investiture de la duché de Milan, laquelle 
il avoit accordée pour les hoirs qui en l'ave- 
nir sortiroient de madame Claude (attendu 
que le mariage d'elle et du fils du roi de 
Gastille, archiduc, nes'accomplissoit), enten-? 



« 



i66 •"' CHROMQUC8 « 

doit y le roi , que dé rïtti né lui ' 6n étôit tènfu ; 
mais que là où il TOudrOft bailler ladite in- 
vefititui^ à Madtime Claude* ' et à ^ céut' qui 
d'elle déscendrof eut, il lui ferôit tailler le» 
cent mille franes qu'il lui itVoit'prébîiê; et 
ieëux déiitirer aU^ lieu et jotir qtlt serbit eW- 
tte eux àvîfté ' et ordo'Éné ;** par uittBi , (fii'il fit 
bâiller le èonsentemetit "des électeurs. Gedit» 
le roi des RomaiUB'demmda auxdits antibafisâ-^ 
dmirs là'ils avoretit autre chosêf'à dire, les* 
quels dirent que si avôièttti'ce*qti'ilffferoienr, 
Aprèd ce qu'ils aurotént «u réponse' de 'lui 
sur ■ les^ Vîhôses par eux alléguées.' 'Sur qifoi 
ne. voulût ledit roi des Roàiains Rendre ré-^ 
ponse/tnais les fit semondre par aucuns' déè 
siens/ et lui-même les sotama par plusieurs 
fois de dire toute leur charge : ce que rfe vouv 
lurent 9 s'ils n'avoient premièremlent réponse 
de lui; lequel ne ' voulut dire autre chose, si 
ft'est, qualht au regard dudit mariage y qu41 
touchoit plus ' au ' petit archiduc qu'à nul 
autl'e', 'et (Jueà.' celui manderoît ce t]fue le roi 
luieti^voitfait direypour y pourvoir cbtnme 
))f sàurôit ^ et aussi , tant qtre touchoit l^inves^ 
titure deMifdame Claude; que atissr il leman- 
démit aux lecteurs de TEmpire , pour en sa- 
voir leur vouhyir , 'et de deen avertiroit le roii 
Et Sût* ce y leëditi ambassadeurs prirent congé 
de lui, lequel au partir leur doima chatte 
faire ses recommandations au roi de France , 



DE JEAN d'aUTON. 167 

son frère; et leur bailla un gentilhomme 
allemand, lequel parloit bon françois, nommé 
ledit gentilhomme Simon de Ferrète. Quatorze 
journées par le pays duditroi des Romains , 
celui gentilhomme mena et conduisit lekdità 
ambassadeurs I et tant, qu'ils arrivèrent à 
Trente , ville près de la terré de Saint-Marc, et 
dé là tirèrent à Milan , où étôit lors lieutenaïit 
du roi messire Charles d'Âmboise , lequel 
avertirent de l'armée du roi des Romains.' Et 
de là, messire ^François de Rochechouart 
manda au roi de tout ce qu'il àvoit exploité 
en son ambassade, et su envers ledit roi des 
Romains. 

. in. 

Cmnttimt U iroi 2r^ tf âdtilU , avchitmt^ apvh mtrit 
m U martage lut Matuame Clause tt tan tmu 
V%nfj0nUmt ^ mal contetA ïat ce , prit alliani;^ 
h plu0irar0^ A Bt \nedaxa mtuvxi im xoii tt in 
la nunrt ïnùait roi ie €aaiïie. 

Le roi de Gastille, étant lors en ses pays 
d^spagne , fut averti du mariage de Madame 
Claude, fille du roi, avec François d'Orléans, 
comte d'Ângoulême , laquelle pensoit être 
pour son fils; dont autrefois par ci-devant 
avoit été paroles. Parquoi, se mal-contenta > 
disant que autrefois promesses avoient été 



l68 CHRONIQUES 

faites de Madame Claude et de son fils; à 
quoi il s'attendoit. Toutefois ne sut autre 
chose que faire sur ce, si n'est user de me- 
naces ^ et dire que tous ses amis et alliés lui 
faudront , ou en France fera telle guerre, que 
maints, qui de ceux ne peuvent -mais, le 
compareront chèrement; et dès -lors prit 
alliances et confédérations à tous ceux qu'il 
put savoir être ennemis couverts du roi : car 
nul pour lors étoit déclaré ennemi de France ; 
et en outre, voulut animer lesi^autres à son pou- 
voir, et tant fit, que le roi des Romains, son 
père, toutes les Espagnes et Angleterre (comme 
se disoit), avec les Vénitiens suivant les plus 
forts, et grande partie des Itales , se tinrent 
de son parti contre le roi. Dont soi voyant de 
lui moult puissant, et de tant d'alliances for-* 
tifié , se déclara ennemi du roi , qui délibéra 
de sa part obvier à tous ces dangers , avec 
Taide souveraine , disant qu'il mettra sus telle 
armée, que ce sera pour devoir rabattre les 
coups à tous ses ennemis. Or advint que le 
roi des Romains, comme prêt de tout temps 
de faire aux François quelque alarme , voulut 
mettre sus grosse armée , pour courir sur la 
duché de Milan ; le . roi de Castille , faire aussi 
une autre armée en Espagne pour vouloir des- 
cendre en Languedoc et en Guyenne ; et les au- 
tres confédérés, chacun en son quartier, met- 
tre sus grosse puissance , pour ennuyer le roi 



DE JEAN d'aUTON. 169 

et assaillir son royaume de France. De quoi 
ne se mut le roi^ que bien à points ains tint 
conseil sur son affaire , et envoya par ses pays 
faire mettre sus tant de gens, que le nombre 
et le pouvoir d'iceux lui sembloient devoir suf- 
fire à garder sa terre et chasser ses ennemis, 
et en outre fit renforcer de gens d'armes sa 
duché de Milan , disant que si le roi dès Ro- 
mains commence par ce côté , que lui-même 
ira en personne , pour lui couper le chemin 
et empêcher le passage. 

Or étoit le royaume de France menacé de 
toutes parts , et le roi , en propos délibéré de 
bien le défendre , et dépendre grand trésor à 
l'afiaire dont en avoit plus que prince de 
chrétienté : ce qui tenoit moult ses ennemis 
en crainte; car il avoit gent et argent , ce qui, 
après l'aide de Dieu et le cœur des amis , fait 
obtenir les victoires, faire les conquêtes , et 
entretenir les royaumes. Combien qu'amas 
de pécune soit , à tout prince libéral , détes- 
table, si est-elle, atout affaire, secourable. 

Or advint , en déduisant le moyen de ses me- 
nées , comme il plut à Dieu qui des royaumes 
dispose , que le roi de Castille , étant en son 
pays d'Espagne , fut soudainement atteint de 
si griéve maladie, que malgré le remède des 
médecins , en moins de huit jours , fut mort : 
dont tous ses alliés baissèrent le nez et fi- 
rent silence, si que de tous points leur entre- 



IJt) ' CHRONIQUES 

prise fut abattue et anéantie. Dont le roi de- 
meura 'en *8on entier, et paisible en son 
royaume de France. 



IV. 



Ccmimnit le roi mnoga mtmxt Charles V%mbùm 
avec fiV0i»t axmét h Holoant^ pùïïtudit mu^ 
mettre à Vobéiminct irn pape , et eomment ^an- 
cm ^e Clenmmt , earirmal IH ïlaxbonnt ^ fttt 
pour ee et autres el)O6e0 ^eners lel^it 6aittt--|)ere 
le pape, 

9 

' En ce même temps et an mil cinq cent 
et six > le pape Julius second mit armée sus 
pîour vouloir soumettre et réduire à son obéi^ 
sânce Bologne-la-Grasse , laquelle avoit été, 
cinquante ans ou plus, hors la bubjedtioh de 
l'Église, à qui elle apparteiïoit d'ancienneté, 
mais étoit lors par force occupée et gôuyerpée 
par tm Bolohois , nommé mesâire Jean BeaT* 
tivole, lequel aussi ^^chant l'armée du pape 
mise su^, à cette cause fit de sa^pârt grosse 
gent d'armée , fortifiélr la ville , etmettre de- 
dans grand nombre die gens d'sirmes , et icelle 
bien garder. Le pape; voyant que difficile chose 
lui seroit venir à chef de son^ iMentioh sans 
autre secours que dô sa main forte, énVôya 
dévers le roi lui prier qu'il lui plût donner 
en son affaire quelque renfort; et que, par le 



DE J£AN *D ilfUTON. ^^l 

pouvoir de son at*mée i^ui-'étoit iorsen^la 
duché de Milan V lui poArjrdit aisément i^ii^è 
telle aide, que Bologne pourrait être remise et 
réduite à la seigneurie apostolique, à qui de 
droit elle appaVtenoit ; et iaussi , que si un ' tel 
service faisoit à rÉglise,-que à toujotir»Hûais 
déplus icelleobligeroit envers lero^autae-de 
Fnaiitcè,^ui'à tout grand besoih et extrême 
nécesEfité avoii tout temps eu lepée au poing, 
pour ieelle augmenter, secourir et* défendre : 
dont, pour le loyer de ses- mérites, en poi^ 
tèît, entre lés autres rôyaum'es chrétiens, Y-ex.^ 
éelient titre' d'honneur souverain du 'nom 
Très^Ohrétien. Et aussi mandort'le pape^aû 
foi, que s'il roulôit passeir les monts > pdur 
voib de ées affairés; et visiter ses pays,* que 
volontiers se*trouVeroit en quelque lièà èri tire 
€?ûx avièé, ^ où bien qu'il- l'attendroît à ïkh 
lôgne^, iK^ur illfec* lé >rôir èl parler tfveô lut: 
0y¥nt le rbi larequêteèt dire dti Sdût-^Péi^ Te 
paj^, et là prt)messé qtfil lui faiisoit ^e^'àt- 
féhdre 6 Bologne ; coiiittie pirince frès-cmhtt- 
Uqile; èdnservateiii» des droits de ï'Égli^é; 
défehteut^ dé' >3a franchise, et fitd 'obéissant 
d-îcéllé, disposa d'etnptoyer'^n pouvoir aii^' 
dit affairé, etf tant quHl ihatïda à ftiessîYcf 
Chartes d'Amt)oise'/ soiflieutétiânt delà léS 
n&Onts , 4ù'il tînt prêts sfeâ gens d'armes , et 
qu'il fit amas dé gens de pied; jtis(|Uës à greLtid 
nombre; et lors qu'il lui manderait, qu'il 



173 CHRONIQUES 

allât en avant ^ là où son plaisir seroit : ce que 
fit ledit messire Charles d'Âmboise, si à point 
que en peu de jours ses gens furent tous prêts 
de marcher. 

Durant ce , le roi transmit devers le pape j 
qui jà étoit sorti de Rome, un nommé Fran- 
çois de Glermont^ cardinal de Narbonne, par 
lequel mandoit audit Père -Saint qu'il lui 
donneroit tel secours en toutes ses choses^ 
que rien n'épargneroit à ce ; et que , des gens 
d'armes siens étant en la duché de Milan ^ se 
tient tout sûr^ lesquels il auroit toutes fois 
que besoin en seroit , et que jà l'avoit mandé 
à messire Charles d' Amboise ^ son lieutenant 
delà les monts. Et en outre mandoit audit 
Saint-Père y qu'il étoit délibéré de s'en aller, 
après l'hiver passé, delà les monts, et que 
très- volontiers aussi verroit sa Sainteté , et se 
trouveroit en quelque ville de par-delà , où 
seroit par lui avisé. Autres charges et créances 
eut ledit cardinal de Narbonne devers le pape, 
que je laisse pour abréger et dire que celui 
cardinal, très-bien accompagné, prit son che- 
min de Rome; et premièrement fut passer 
par Avignon, où séjourna quelque peu de 
jours, puis marcha par la comté de Yenisse, 
puis par le Dauphiné, à Briançon, à Ourse , à 
Suse, en Ast, à Alexandrie et à Pavie, où 
étoit lors messire Charles d'Amboise , lieute- 
nant du roi : et là furent deux jours à courir 



DE JEAN d'aUTON. lyS 

les cerfs dedans le parc de Pavie, où prirent 
un grand cerf. El après ce qu'ils eurent parlé 
de leurs affaires , ledit cardinal monta sur la 
rivière du Pô, et fut par eau jusques à Plai- 
sance en Lombardie, de Plaisance à Parme ^ 
à Modène et à Bologne, où avoit jà grand 
nombre de gens d'armes, que messire Jean 
Ben ti vole, gouverneur d'icelle, avoit là mis, 
sachant que le pape avoit fait armée pour 
venir assiéger ladite ville de Bologne. Or ne 
savoit encore , celui Bentivole , que le pape eût 
demandé secours au roi , et que le roi le lui eût 
promis; parquoi sachant la venue dudit car- 
dinal de Narbonne , voulant à celui faire tout 
l'honneur qu'il pourroit, envoya devant lui 
ses enfans, bien accompagnés de gens d'armes, 
montés et armés , et leurs chevaux bien bar- 
dés, lesquels marchèrent au-devant dudit 
cardinal trois milles hors Bologne , où mirent 
pied à terre, pour lui faire la révérence. Ce fait, 
remontèrent et marchèrent tous ensemble 
vers la ville , où à un mille près se trouva mes- 
sire Jean Bentivole , accompagné de gens d'ar- 
mes à toute puissance , lequel vouloit des- 
cendre pour faire la révérence audit cardinal, 
ce que ne voulut, mais s'entr'embrassèrent 
tout à cheval ; et ce fait , en parlant de plu- 
sieurs choses, marchèrent jusqu'à la ville, où 
ledit Bentivole fit entrer honorablement celui 
cardinal, et le mena descendre et loger dedans 



1 74 CHRONIQUES 

son palais de Bologne ', où le festia grande- 
ment et le défraya avec tout son train pour 
le dîner; et après ce', s'en alla ledit cardinal 
coucher assez près de là , à une ville nommée 
Plenore, terre de Bologne. Le lendemain ^ 
prit le travers des Alpes, tirant legrand ehe^ 
min de Rome jusques à Florence, et là «ut que 
le pape étoit parti de Rome pour s'^i venir à 
Bologne à toute grosse armée, et qu'il tenoit 
le chemin de la Marque d'Âncône. Parquoi> 
celui cardinal, pour adresser, prit le*chemin 
de Pérouse , terre de l'Église , et passa outre 
deux milles loin, où trouva le pape avec grand 
nombre fie cardinaux et gens d'armes; -et là 
lui fit , ledit cardinal , son sajut comme il de-*- 
voit , et lui dit ce que .le roi* lui mandoit de 
par lui , et toutes ses chargess: de quoi , te pape 
iîit moult joyeux, et fit très-bonne chère au- 
dit cardinal, et le festia très4ionorabtement, 
en s'enquérant souvent de la prospérité du roi 
et de ses affaires. Après long propos^ et pa- 
roles joyeuses, chacun se retira,, et le lende- 
main,- le pape fit. son entrée audit Pérouse , 
où les seigneurs et le peuple de la ville le reçu- 
rent à grand triomphe. Là dedans séjourna 
douze jours, durant lequel temps le marquis 
de Mantoue, lieutenant de son armée, se ren- 
dit è lui audit, lieu de Pérouse y^ entour la fifn 
du mois- de septembre, et là fit la montre de 
ses gens d'armes ,' où avoit environ six cents 



DE JEAN d'aUTON. IjS 

hommes d'armes, larmés à la mode dltalie, 
légèf^pxfint ^ .pt. moiités sur çhey^tux légers; 
aussi. y aygit t,roi3 mille hommes die. piecjl, qu 

quelque peuj moins. 

.., Les xûou très. d'iceux gens d'armes faites, le 
pape ayec. aon armée partit de Pérpusfi, et. prit 
sojx adresse vers la ville d'Urbin^ pu.fut.rççu 
et festié par le duc et la duchesse , et traité 
tout à plsûsir, auquel lieu séjourna quatre 

jQurs^ I 

. . I^e roi avoit jà su que le pape marchoit avec 
son ost, parquoi ayoit jnaiidé à mçssire Ch^J^les 
d'Amboise, son lieutenant, que , à toute dili- 
gence, marchât celle part avec huit cents hom- 
mes d'armes , et les gens de pied qu'il avoit 
amassés; et de tout ce, voulut avertir le pape 
IMvrci^»iPOS.tçf^;,gt I4nt,.que. auiJitJiçu. d^'JJr- 
bin sut jl^4jt.iSai)) trière l^es nçj^yf;llej^ ^u i^oi, 
et comment sondit lieutenant avec grosse 
armée se devoit rendre à lui à Bologne , et 
qu'il avoit mandé marcher âou armée , qui jà 
étoit sur les .champs, pj^te de le .secourir>et 9e 
joipdre .avec lui. .J)e quoi le. pape fut mouljt 
joyeux 9 et se dît toujours .être tenu au. roi,, eu 
le Remerciant de tou^t son .pouvoir^ 
. . Après .ces nouvelles sues ^ le pape avec son 
armée^ marcha .droit à Bologne^ et prit son 
phemin vers jGésène^ à,.Forli, ,et.. devant 
Fi(ience, terre d'Église, que les Vénitiens par 
force occupoient.lors. et étoient dedans tous 



1 76 CHRONIQUES 

en armes y tenant les portes doses. Parquoi^ 
le pape passa outre , et marcha jusqu'à Imole^ 
et là demeura trois semaines ^ en attendant 
approcher Tarmée du roi , qui jà étoit à la 
route. Et aussi ce pendant fit marcher son 
arméejusquesà une ville nomméeCastel-Saint- 
Pierre, terre de Bologne, étant à huit milles 
dlmole. 

Tantôt après que l'armée du paEjpe fut de- 
vant Castel- Saint -Pierre, ceux de la ville 
parlementèrent , et à la parfin se rendirent 
à la merci dudit Père-Saint. 



V. 



Comment mtmxe Cl)arle0 VTixabmt^ Itratetiont 
îru roi Ma Ue mont0^ fit marel)er wn axmit 
îrroit à Holofyxt^ pour Beamnv U pape. 

Messire Charles d'Amboise, lieutenant du 
rpi delà les monts, sachant qu'il étoit heure 
de partir pour aller au secours du pape, avoit 
fait assembler ses gens d'armes à Parme , et 
mis en marche, comme le roi lui avoit mandé; 
et tenoit ordre tel , que , nonobstant l'empê- 
chement de pluies et l'ennui de l'hiver qui 
lors avoient cours, gens d'armes, piétons 
et artillerie , et tout le sommage n'avoit arrêt; 
car sous ledit lieutenant du roi, avoit capi- 
taines experts, et lieutenants avisés en faits 



OE JEAN d'aUTON. 1*}^ 

d'armes; et pour ce que j'ai su les noms 
desdite capitaines qui là étoient , je les ai 
voulu commémorer, afin que si bien-fait y a, 
que ce soit à la louange d'eux et à l'exemple 
des futurs. Premièrement, y étoit présent 
messire Charles d'Âmboise, général lieutenant 
du roi, lequel avoit à.lui centhommes d'armes; 
messire Jacques de Cliabannes, seigneur de 
La Palice, lequel avoit cinquante hommes 
d'armes; messire Yves d'Âlègre, cinquante 
hommes d'armes; messire Robert Stuart, 
cent hommes d'armes écossois ; Adrien de 
Brimeu , lieutenant des cent hommes d'armes 
du marquis de Mantoue ; messire Jean de 
Durfort , seigneur de Duras , cinquante hom- 
mes d'armes ; messire Rogier , baron de Béart, 
cinquante hommes d'armes; messire Galéas 
Palvesin, quarante hommes d'armes ; messire 
Ântoine-Màrie de Saint-Severin, cinquante; 
messire Philibert de Glermont , seigneur de 
Montoison, cinquante; le seigneur d'Orose, 
quarante ; le seigneur de Ghâtellart, quarante; 
le seigneur de Fontrailles , trente ; le comte 
de Misoc , cinquante ; messire Mercure ^ cent 
Albanois. Les capitaines des gens de pied 
étoient Mollart, allemand; Jacques d'Âlègre;' 
Péralte , espagnol ; Gossains et un Italien , 
nommé le marquis Bérnato , lesquels avoient 
sous leur charge quatre mille hommes , Alle- 
mands , Dauphinois et Piémontois, Aussi y 

III. 12 



iy8 CHRONIQUES 

avoit quinze pièces d'artillerie sous la main 
de messire Jean de Bessey, gruyer de Bour- 
gogne. Et ainsi fîit mise l'armée de France 
aux champs, tirant le droit chemin de Bo- 
logne, et tant, que devant une place bolonoise, 
nommée Castelfranc, furent les François, et 
là mirent le siège. Puis commencèrent à tirer 
quelques menues pièces d'artillerie, pour voir 
que ceux de la place voudroient dire, les- 
quels se Refendirent tout lâchement, en ti- 
rant bien peu de coups , et sans attendre sur 
eux plus grand effort, se rendirent, leurs 
bagues sauves. Ce fait, ledit lieutenant du 
roi , avec ce qu'il voulut de ses gens d'armes , 
entra dedans : ce que tantôt sut le pape , qui 
lors étoit à Imole; de quoi fut bien joyeux, 
pensant que, au moyen dudit secours, Bo- 
logne seroit bientôt à lui soumise. 

Messire Jean BentivoUe, qui lors étoit à 
Bologne , sachant la venue de l'armée du roi 
et la prise de Castelfranc, Ait bien ébahi, 
disant qu'il ne pourroit longuement tenir 
contre ladite armée, et que de deux maux lui 
Êilloit échever le pire , ne voulant pour rien 
choir entre les mains du pape , qui de mort 
lui en vouloit. Parquoi avisa que mieux étoit 
pour lui se rendre aux François , pensant être , 
entre leurs mains et soiis la clémence du roi, 
humainement traité; et pour y ouvrer som- 
mairement, envoya ambassades à Gastelfrano 



DE JEAN DAUTON. 179 

par-devers messire Charles d'Âmboise^ lieu- 
tenant du roi , pour lui dire que si son plaisir 
étoit de prendre à merci lui et sa famille, et 
tous ses biens saufs , que à lui volontiers se 
rendroit, et lui mettroit Bologne entre les 
roani9. Lesdits ambassades portèrent leur pa- 
role , et firent sur ce tout ce que enchargé 
Içur étoit 9 et, avertirent ledit lieutenant du 
roi du vouloir dudit messire Jean Benti- 
voile y et comment entre ses mains se vouloit 
rendre , et mettre ladite ville de Bologne en 
son obéissance. A quoi fit réponse , que pour 
l'heure ne pou voit avec lui rien composer y et 
qu'il n'avoit autre charge du roi ^on maître, que 
de vqnir au sisoours de l'Église et faire ce que le 
pape lui commaqderoit , parquoi ne pouvoit 
de lui rien conclure, sans en avertir ledit 
Père-Saint. Ce nonobstant , vu le parti humaii) 
de celqi Bentivolie, lui manda que s'il vouloit 
bailler sauf-copduit pour quelqu'un de ses 
gens , qu'il enverroit devers le pape , et que 
à son pouvoir traiteroit de la paix. Dont le- 
dit BentivoUe , voyant que la chose ne pouvoit 
pour l'heure prendre meilleure fin pour lui, 
bailla ^auf- conduit et sûreté, pour passer 
par ses dangers et aller vers le pape. Ce fait, 
ledit lieutenant du roi transmit à Impie un 
sien secrétaire , trésorier des guerres de Mi- 
lî^n , pour avertir le pape comment messire 
Jean Beptivolle se vouloit rendre et mettre 



l8o CHRONIQUES 

entre les mains du roi, et la ville de Bologne 
en son obéissance , pourvu que lui , sa famille 
et tous ses biens fussent saufs et gardés , et 
comment , sur ce , ledit lieutenant n'avoit 
voulu rien conclure , mais avoit le tout remis 
au vouloir et à l'ordonnance du pape; en 
fui mandant que sa Sainteté y avisât^ pour 
y besogner selon son plaisir et commande- 
ment , et que tout ainsi leferoit sans faillir, 
et qu'il lui plût sur ce lui faire savoir son 
vouloir. Oyant le pape les choses susdites, 
fut content de la réduction de Bologne; mais, 
quant à ce que ledit BentivoUe et ses choses 
demeureroient saufs, ne lui vint pour l'heure 
à plaisir, et avoit si bonne envie de le traiter 
autrement ; car, durant leur discord , ledit 
BentivoUe avoit fait mourir le père du dataire 
du pape : dont avoit conçu haine mortelle 
contre lui. Mais, après avoir pensé atout, 
et que user de vengeance étoit contre le 
commandement de Dieu, consentit que ledit 
BentivoUe seroit mis entre les mains du lieu- 
tenant du roi, pour en faire à son plaisir, 
et ses biens saufs ; et ainsi dépécha ledit 
trésorier des guerres, et le renvoya devers ledit 
lieutenant du roi, lequel étoit à Gastelfranc. 
Tantôt après qu'il eût renvoyé ledit mes- 
sager françois, lui souvint de quelque chose 
qu'il avoit oublié à mettre en ses lettres : par- 
quoi dei*echef transmit après un autre des 



DE JEAN d'aUTON. i8i 

siens y qui étoit son chambrier; et pouree 
qu'il ne savoit parler François , demanda au 
cardinal de Narbonne^ qui aveclui étoit^ un 
de ses gens , pour accompagner son homme 
et rapporter la parole , lequel lui bailla un 
sien chapelain^ qui chantoit devant lui. Si 
s'en allèrent iceux ensemble, et passèrent par 
le camp du pape , dont étoit chef le marquis 
de Mantoue , lequel avertirent de leur affaire; 
et voyant qu'ils n'avoient sauf-conduit, leur 
dit que sur leur chemin n'avoient nulle sûreté 
pouree que ce jour avoit envoyé devant Bo- 
logne cent de ses Âlbanois , qui ne sa voient 
rien du traité de la paix. Mais pour ce, ne 
s'arrêtèrent, pensant qu'ils passeroient au 
moyen dudit chambrier, qui savoit parler 
italien, et qu'ils diroient aux Bolonois, que, 
pour le bien et profit de la ville , étoient en- 
voyés du pape au lieutenant du roi. Or ad- 
vint que, à l'approcher de ladite ville, 
comme à deux milles près, ou environ, ren- 
contrèrent les Âlbanois du marquis de Man-« 
toue venant de leur course, lesquels avoient 
trouvé un capitaine de Bologne avec trente 
chevau-légers, sortis pour découvrir, des- 
quels ne s'étoit sauvé que ledit capitaine, que 
tous ne fussent tués ou pris. Dont celui capi- 
taine, tout effrayé , s'en étoit retourné à bride 
abattue jusqu'à Bologne, où là fit asavoir 
aux Bolonois comment les gens d'armes du 



1 83 CHRONIQUES 

pape leur avoient couru sus^ et leurs gens 
défaits y dont les uns étoient morts, et les 
autres prisonniers, tellement que de tous n'en 
étoit échappe que lui tout seul , qui à force 
de courir àvoit gagné la ville. Oyant les 60- 
lonois ces nouvelles, grand nombre d'iceux 
s'armèrent , et montèrent à cheval , puis se 
mirent aux champs à la suite desdits Âlbanois, 
qui jà étoient près de leur camp, dont ne les 
rencontrèrent ; mais trouvèrent le chambrier 
du pape et son compagnon, courant la poste. 
Et pource que ledit chambrier étant mieux 
monté que le prêtre du cardinal de Narbonne 
étoit devant plus de deux jets d'arc, or ad- 
vint que celui chambrier fut pris par les Bo- 
lonois, lesquels le voulurent tuer; mais il 
leur dit comment le pape l'envoyoit devers lé 
grand-maitre de France , lieutenant du roi , 
pour le profit de la ville et traiter de la paix, 
et aussi que s'il étoit question de guerre entre 
le pape et eux, qu'ils ne le fissent mourir : car 
il avoit de quoi payer cent écus pour sa ran- 
çon. Tant joua de doux parler, que autre mal 
ne lui firent, mais le prirent et gardèrent 
très-bien. Son compagnon, qui tout de loin 
voyoit les Bolonois jouer de force , ne sut 
que faire , si n'est tourner le dos , et se voulut 
mettre à fuir; mais fut avisé par aucuns 
d'îceux Bolonois, dont l'un d'iceux bien 
moiité se mit seul à la course après lui , et 



DE JEAN d'aUTON. i85 

tant y que bientôt Teût atteint y en lui voulant 
courir sus. Le prêtre , voyant son cheval las , 
et qu'il ne se pouvoit sauver à fuir y et aussi 
qu'il n'avoit à besogner qu'à un homme seul^ 
mit la main à l'épée , et se défendit en ma- 
nière que la javeline de son ennemi saisit, et 
la lui ôta du poing; et de fait, l'eût tué et dé- 
fait, n'eût été que sept ou huit des autres, 
qui virent la défense de celui prêtre, bâti-' 
vement coururent là ^ et sans le vouloir ouïr 
parler ni écouter sa raison, donnèrent sur lui 
à tous côtés , et tant que , en se défendant , 
l'abattirent et le tuèrent sur le champ. Le 
chambrier du pape fut mené à Bologne , et 
présenté à messire Jean BentivoUe, auquel 
dit celui chambrier la charge qu'il avoit du 
pape : parquoi fut incontinent délivré, et à lui 
baillée sûreté, pour aller faire son message. 
Durant ces jours, la pluie étoit en ce lieu 
.continuelle , nuit et jour , et dura tant lon- 
guement, que les fanges étoient si grandes par 
les chemins , que gens et chevaux y étoient 
jusquesaux genoux, tellement que l'artillerie 
ne se pouvoit charrier ; et la falloit tirer à 
force de gens et de chevaux , qui à toute la 
peine du monde la menoient de lieu en lieu. 
Ce nonobstant, messire Charles d'Âmboise, 
lieutenant du roi, mit tel ordre à tout ce, que 
pour l'empêchement de celui temps ne de- 
meura rien en arrière , mais partît de Cartel- 



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184 CHRONIQUES 

franc avec son armée et artillerie^ et tira vers 
Bologne^ de tant qu'il fut à un pont^ deux 
mille près dudit lieu de Bologne. Là le trouva 
le messager du pape, et lui présenta ses let^res^ 
desquelles fut bien joyeux, mémement pource 
qu'il consentoit que messire Jean BentivoUe 
fôt mis entre les mains du roi , et ses biens 
être saufs. Lorsque ledit messire Jean Ben- 
tivoUe sut le vouloir du pape et l'armée de 
France être si près de> Bologne , partit dudit 
lieu, et à l'aube du jour se rendit audit pont; 
et là s'en alla mettre entre les mains dudit 
lieutenant du roi, comme avoit promis de 
faire , et avec lui un de ses fils nommé messire 
Alexandre BentivoUe : lesquels reçut douce- 
ment, eticeux bailla en garde à un Lombard, 
nommé messire Antoine-Marie de Saint-Se- 
vérin, auquel donna charge de les mener à Mi- 
lan , et les faire garder tant que seroit le plaisir 
du roi. Et au partir, ledit messire Jean Ben- 
tivoUe bailla les clefs de Bologne à messire 
Charles d'Amboise, en lui recommandant sa 
pauvre femme désolée et ses biens, la face 
toute couverte de larmes , et le cœur serré 
de douleur , en faisant les plus piteux regrets 
et douloureuses plaintes qu'onc fit pauvre 
chevalier, disant 2 « Hélas ! Fortune , ennemie 
de gloire et marâtre de prospérité , que t'ai- 
je méfait, quand en mes jours florissants, et 
au temps de ma douce ju vente, m'as laissé 



DE JEAN d'aUTON. i85 

quelque temps féliciter à plaisir ^ et^ aux en- 
nuyeux ans de ma chenue vieillesse, me mets 
en exil perpétuel ? Or, me fais-tu à clair con- 
noître, que le plus malheu|[*eux gourre de tes 
adversités est avoir été longuement prospère, 
et puis déchoir sans ressource! » Plusieurs 
autres lamentations désolables fit le pauvre 
chevalier, et tant, que le lieutenant du- roi 
même fut mu de telle pitié , que des yeux lui 
sortirent les larmes, mais pour rentrer, en- 
voya ledit Benti voile à Milan. La femme et 
un des enfants dudit Benti vole, après ce, s'en 
allèrent avec" huit cents chevaux hors Bo- 
logne, ettirèrentversladuchédeFerrare, où 
portèrent la plus grande partie de leurs ba- 
gues et choses portatives. 

Le lieutenant du roi , ayant les clefs de 
la ville de Bologne, pensant sans nulle ré- 
sistance entrer dedans, transmit là un 
nommé mes^e Galéas Viscomte, avec ses 
fourriers, pour faire les logis: lesquels four- 
riers, cuidant marquer lesdits logis, furent 
assaillis de la commune de Bologne, qui fit 
un cri sur eux, et un tel hutin, que ce 
fut jusques à charger, en manière qu'iceux 
fourriers furent, les uns blessés, et aucuns 
tués , et menés tellement , que à grand'peine 
se put sauver ledit messire Galéas Viscomte, 
avec partie de ses fourriers , lesquels s'en allè- 
rent d'effroi au-devant du lieutenant du roi. 



l86 CHRONIQUES 

qui «vec son armée approchoit la ville; et 
sachant la reBellion susdite , comme ennemi 
d'icelle , fit là droit marcher l'armée^ et met- 
tre le siège devant , et à toutes mains faire 
péter artillerie 9 et abattre tours et murailles, 
en l'assaillant si vivement, qu'il n'y eût de- 
dans si hardi qui n'eût frayeur de ce bruit. 
Et ce voyant, aucuns de ceux de la ville, qui 
jà savoient l'appointement du pape et de Ben- 
ti voile, envoyèrent en, poste devers ledit Saint- 
Père , et devers aucuns des citadins de la ville , 
qui jà s'étoient allés rendre au pape, pour 
iceux avertir du siège et de la continuelle 
batterie que faisoit le lieutenant du roi de- 
vant Bologne, et que, si tôt n'y étoit pourvu, 
ladite cité étoit en danger d'être prise d'as- 
saut et pillée par les François, qui tous ef- 
forts mettoient en avant pour y entrer. 

Oyant le pape ces nouvelles , fut tant émer- 
veillé que plus ne pouvoit, et ébahi de cet 
affaire, vu les lettres que, peu devant, lui 
avoit envoyées ledit lieutenant du roi , di- 
sant que, après que messire Jean Bentivolle 
seroit entre ses mains , il s'en iroit loger de- 
dans Bologne. Or savoit le pape jà que le- 
dit Bentivolle avoit rendu les clefs de la ville, 
et que à Milan l'avoit envoyé le lieutenant 
du roi. Sur quoi, ne savoit que penser, si 
n'est que quelque nouvelle rébellion eussent 
fait les Bolonois, ou que les François vou' 



DE JEAN d'aUTON. 187 

lussent piller ladite ville ^ qui étoit moult 
riche et pleine de tous biens : parquoi ^ pensa 
que si ladite ville étoit ainsi prise et pillée y 
qu'il seroit double perte, et que son entre- 
prise lui seroit plus dommageuse que profi-* 
table : car il auroit perdu les frais et mises 
qu'il auroit faites pour soutenir son armée , 
oùjà avoit grand trésor dépendu, et aussi, 
que la cité qui étoit sienne seroit détruite et 
désolée; ce qui dedans étoit, pris et pillé; 
le peuple mis à sac , et les biens d'icelle ra- 
vis et emportés : ce qui seroit totalement à 
son désavantage. Dont pour à ce vouloir met- 
tre provision, transmit hâtivement le car- 
dinal de Narbonne devers messire Charles 
d'Âmboise, lieutenant du roi, lui prier et 
dire qu'il cessât de battre la ville , et qu'il fît 
tenir cois ses gens. Si s'en alla ledit cardinal , 
et lui étant par chemin , couroient incessam- 
ment postes de Bologne , pour hâter les mes- 
sagers du pape, disant que les François avoient 
jà tant battu la ville d'artillerie, et fait telle 
ouverture, qu'on n'attendoit que l'assaut, et 
que sans faillir elle seroit emportée et prise , 
qui ne mettroit sur ce hâtif remède et som- 
maire provision. Le cardinal de Narbonne, 
qui du pape avoit charge de hâtivement aller 
faire cesser l'armée de France , voyant que as- 
sez tôt ne pouvoit courir, et aussi que plus de 
quinze milles de chemin avoit encore à faire, 



l88 CHRONIQUES 

transmit là un de ses gens nommé Jean Vous- 
sart^ accompagné d'une des postes de Bo- 
logne, pour avertir le lieutenant de roi, du 
vouloir du pape et de la venue dudit cardinal, 
et pour faire cesser le siège jusques à ce que 
ledit cardinal eût parlé à lui. Or se mirent les 
coureurs en voie , et tant que les chevaux pu- 
rent aller, tirèrent vie , en manière que , après 
qu'ils eurent chevauché huit milles de pays 
le cheval dudit Youssart fut déferré , et tant 
las qu'il demeura tout court : parquoi, la 
poste de Bologne qui sans celui François ne 
pou voit faire bon message pour les Bolonois, 
se mit à pied , et lui bailla sa monture, en lui 
montrant son adresse , et lui priant bien fort 
qu'il se hâtât, car long chemin avoit à faire : 
ce qu'il fit, et tant, que sur les deux heures 
de nuit arriva ledit Youssart devant la ville de 
Bologne , du côté d'Imole , où là trouva gros 
guet et les gardes de ladite ville en armes, 
lesquels salua, et leur dit comment de par le 
pape venoit là pour les affaires de Bologne, 
et iceux avertit de la venue dudit cardinal son 
maître que le pape envoyoil là à toute grand^ 
hâte; et que, pour plus avancer l'affaire, ledit 
cardinal l'avoit transmis devant à diligence ex- 
trême. Parquoi, pria lesdites gardes, que pour 
plus tôt être au siège des François , et pour le 
profit de la ville , le laissassent passer par là 
dedans , qui étoit pour le plus court : ce que 



DE JEAN d'aUTON. 189 

ne voulurent, pource qu'il étoit François, et 
aussi que sûrement n'eût su passer, vu que 
guerre mortelle se faisoit lors entre eux et les 
François, et que Fun n'épargnoit l'autre. 
Mais icelui adressèrent hors la ville, par un 
chemin touchant le long des fossés, et l'aver- 
tirent d^ crier en passant : V Église! qui étoit 
le cri commun de la ville; ou autrement, ceux 
du guet lui pourroient tirer quelque coup 
d'artillerie ou de trait. Si se mit à passer le 
long dudit chemin tout coiment , en criant : 
V Église^ et ne lui demandèrent rien les enne- 
mis, jusques il approchât le camp François; 
et lorsque aux rais de la lune qui étoit claire, 
le virent adresser vers le camp , lui tirèrent à 
la passée plusieurs coups de hacquebuttes et de 
trait, et tant, qu'il fut contraint, pour se sau- 
ver, de mettre pied à terre, et abandonner 
son cheval, pour gagner les haies et jardins, 
qui là-dessous étoient : et ainsi comme il put , 
se rendit au siège, où trouva sur les pieds le 
lieutenant du roi , armé de toutes j^ièces, fai- 
sant tirer artillerie aux rais de la lune contre 
la ville , et abattre murailles, sans cesser, dé- 
libérant le lendemain donner l'assaut. 

Par ledit messager fut averti de la venue 
du cardinal de Narbonne , que le pape lui en- 
voyoit pour faire cesser le bruit; et tantôt 
qu'il sut les nouvelles de ce, fit arrèter l'ar- 
tillerie et accoiser le siège; mais pourtant fit 



igo CHRONIQUES 

faire ses approches et tranchées , et mit guets 
de toutes parts, Jusques à l'heure de la mi- 
nuit, des deux cotés firent silence , sans tirer 
ni faire bruit. Mais après ce , Bolonois com- 
mencèrent le butin , et à tirer coups d'artille- 
rie sur le camp des François, lesquels aussi ne 
leur faillirent, mais tirèrent de plus.j^lle^ et 
plus que onc; car ils avoient jà approché 
leurs pièces près des fosséa de la ville. Et 
ainsi tirèrent l'un contre Fautre^ jusque^ à une 
heure après minuit , que le cardinal de Nar- 
bonne survint au camp, et là avertit le lieute* 
nant du roi comment le pape ne voulpit que 
ladite ville fat prise par force, en priant ledit 
lieutenant qu'il cessât de faire plus tirer con-^ 
tre ladite ville : parquoi la batterie fut cessée 
et le siège arrêté, combien qu'il ennuyât moult 
audit lieutenant et aux François, qui là étoient, 
vu la défense que içeux Bolonois , après l'ap- 
pointement, faisoient; mais pour obéir au 
pape , tout fut arrêté* 

Tantôt après, vinrent ambassades de la ville 
devers ledit lieutenant du rpi; disant qu'ils 
avoient charge dçs citadins et peuple de ladite 
ville, de dire au lieutenant du roi que icelle 
dite ville et les habitants avec tous leurs biens 
étoient au pape, et de l'Église ; et vu que le-r 
dit lieutenant , qui là se disoit poqr le pape , 
Youloit icelle prendre et détruire, s'ébahis- 
soient, en le priant, pour l'honneur de leqr 



DE JEAN D AUTON. IQI 

souverain seigneur le pape, qu'il se voulsit 
désister de plus leur courir sus , et que de leur 
part feroient leur devoir et viendroient à la 
la raison. Sur quoi^ fit ledit lieutenant ré- 
ponse , en disant : « Vous savez assez com- 
ment f par le consentement du pape , messire 
Jean Bentivolle , lors votre chef et gouver- 
neur , s'est rendu au roi, lui, sa famille et ses 
biens saufs; et comment ^ après qu'il m'eut 
baillé et rendu les clefs de Bologne, mes four- 
riers , en voulant marquer dedans les logis , 
ont été ^ par vous et votre commune , les uns 
occis y les autres blessés et chassés; et aussi 
comment, nonobstant tout autre appointe- 
ment entre le pape et aucuns de vos citadins 
fait , votre cité s'est rebellée et fait tout l'ef- 
fort de guerre qu'elle a pu faire contre l'armée 
du roi qui ci est : qui est mal montré à vous , 
que soyez ou veuilliez être sujets au pape, 
pour lequel ladite armée est ici venue. Dont à 
cette cause, de ma part, je suis délibéré de 
vous faire réparer tous ces méfaits et d'entrer 
dedans Bologne, veuillez ou non. » Sur ce, 
ne répliquèrent lesdits ambassadeurs autre 
chose , doutant avoir pis ; mais après plusieurs 
autres raisons, conclurent que ledit lieute- 
nant et ses gens de cheval entreroient de- 
dans , et les piétons demeureroient hors , aux- 
quels seroit de la ville transmis force vivres. 
Toutefois ne fut du tout la conclusion arrê- 



192 CHRONIQUES 

tée ^ pource que encore p'avoient le consente- 
ment de tout le peuple de la ville ^ mais fiit 
dit que le lendemain à quatorze heures^ qui 
sont huit heures en France , viendroient ren^ 
dre réponse sur cet affaire. Ainsi retournè- 
rent lesdits ambassadeurs pour rapporter ce 
qu'avoient fait et conclu , et besogner au sur^ 
plus. Pendant lequel temps, messire Charles 
d'Âmboise, lieutenant du roi, et le cardinal 
deNarbonne, parlèrent de leur afiaire,^et 
après, délibérèrent entre eux aller dîner' au 
pont , deux milles près de là. Les ambassa- 
deurs de Bologne retournés en la ville, après 
leur rapport fait, murent la ville de tenir con- 
seil , où les seigneurs et la plus grand'partie 
dé la commune furent assemblés ; et là furent 
débattues plusieurs choses. Toutefois à la par- 
fin, par commun assentiment, fut dit que le 
lieutenant du roi, avec ses gens de cheval, 
comme avoit été appointé par lesdits ambas- 
sadeurs, entreroit en ladite ville. Donts'enre- 
tournèrent iceux ambassadeurs devers ledit 
lieutenant du roi , et lui dirent que , lorsqu^l 
lui plairoit , lui et ses gens de cheval pou voient 
entrer en ladite ville, et que aux piétons se- 
roient transmis vivres et provisions à suffi- 
sance. A quoi fît réponse ledit lieutenant du 
roi, que à l'heure qu'il se trouveroit délibéré; 
il y entreroit. Et sur ce , lui et ledit cardinal 



DE JEA.N d'aUTON. IqS 

se mirent à chemin , pour aller dîner au pont, 
comme devant avoient entrepris. 

Lesdits ambassadeurs se mirent au retour, 
et tantôt qu'ils furent en la ville , une partie 
de la commune, qui n'avoit été appelée au 
conseil susdit, sachant celui appointëment, 
dirent qu'il étoit à leur préjudice, et que c'é- 
toit chose qui touchoit à tous; pour ce, de 
tous de voit être approuvée. Autre chose allé- 
guèrent, où peu de propos raisonnable avoit. 
Et ainsi cette méchante commune , prompte 
à mettre aux champs et aisée à effréner, fit 
une insulte , et avec grand tumulte mirent la 
main aux armes, montèrent sur les murailles 
de la ville , et recommencèrent à tirer coups 
de trait et artillerie contre tes François, et les 
François à eux; somme, chacun recommença la 
guerre de nouveau , et tant, qu'iceux Bolonois 
fif ent une saillie de quatre à cinq mille hommes 
sur les François, qui se tinrent pied coi , saisis 
de leurs armes. Si grand fut le bruit, que le 
lieutenant du roi , étant au chemin pour cui- 
der aller dîner au pont , comme celui qui de 
ce ne se doutoit, vu l'appointement devant 
fait , oyant cet effroi , tout à course de cheval 
s'en retourna jusques au camp, où là trouva 
ses gens d'armes tous en ordre, près de char* 
ger sur leurs ennemis. Et sans 'autre chose 
dire, lui qui étoit légèrement* armé et monté 

sur un courtaud, mit pied à terre, et prit une 
III. i3 



194 CHRONIQUES 

pique ^u poing ; pui^ se mit «v^c deux mik 
cinq cents Âllemapdsy qui étoieut Mk pour U 
roî| et. adressa à ceux qui étoieut sortis^ en 
manière qu'il \m repoussa jusque dedatt^ U 
ville, tautque sur la foule , à l'entrer des por^ 
tQs^ furent d'iceuxBolauoÂs (di^applés et i^ssom^ 
mes pJius de deux ceutsi; et n'eût été que oeui 
qui sur les murailles étotent, à coups^ de trait 
et d'artiUerio donnèjreut sur les Allemands et 
recueillirent leurs geus , peu eu fût réchappé. 
Après la retraite d'iceux Bolouois , voyaixt^ 
le lieutenant du roi, la déloyauté d'icew^ yi-^ 
la^ns tant codtiuuer^^ fut délibéré de leur dour^ 
uer l'assaut et fsiire tout mettre à sacu IVIais 
aus$Â sachant que le pape se maleouteaaieroit ^ 
vu ce qu'il lui a voit mandé, dôlfi^ara^ et voi»-^ 
lut sur ce tenir conseil, où appela les capitai- 
nes de i'armée qui là étoieut» et autres, 
Qomme le cardinal de ^rbonne et l'arcbe-» 
yèque d'Aix et plusieurs^ autres j, lesquek cqi><^ 
clureut que le pape seroit desdites choses 
avwti,. et de la d^lw^uté d'ioeux^Bolouois^ et 
com^vent au moyen de^ faux tours et a^poi^ 
tements par eux enfreints , le. lieuteuaut du 
roi ^ypit juste cause et bou^e querelle contre 
eux , parquoi étoit délibéré de leur fair^ mor-^ 
telle gwrre. Toutes ces choses iurent mises 
par lettre^ ,, pour icellesi démoutrei? au i^pe. 
L^idit cardiual -de Narbonue: s'en ret<>uri»a 
par^devers lui,, et lui bailla lesdites Lettres que 



DE JRAN d'aUTON. IqS 

lui envoyoit ledit lieutenant du roi , desquel- 
les choses fut très-mal content et très-animé 
contre les Bolonois, disant qu'il les détruira^ 
s'il faut qu'en armes aille sur te lieu , et qfue 
àbon.droitavoîentdeasenn cmelle punition. 

Aucuns des principaux de Bologne , lesquels 
s''ëtoient}à rendus au pape , mirent si bonne 
diligence à râpai ser le défaut^ que la chose 
ftit adoucie, moyennant ce que ceux de Bo- 
k^ne Fur Huadèr^r^t que , quand hA plairoit 
d^'entrer dedans la rUie , toutest les portes lui 
sennent ouvertes , et au lieutenant du roi pa- 
reillement : ce qui pacifia tout. 

Le pape , sachant Bologne aTdîr dit le mot, 
Hianda à messire Charles d'Aoiboise, tieute^ 
nant du roi , que dedans, trois jours aprè& oe » 
qui étoit le huitième du mois de novembre , 
il iroil foire son entrée à Bologne, ^i le 
priant que avec tous ses gens d'^armes de ehe« 
▼al lui voulût tenir compagnie : ce qu'il 6t, 
ciar lors qu'il sut que le- pape marehost, et 
qu'il approchoit Bologne ^ avec toute son ar« 
méeftit au-devant. Et là lui fit, le pape, joyeux 
recueil et très-bonne duère, en remerciant le 
roi de son bon secours, et h», de la peine que 
pour lui avoit prise , soi offrant à lui faire tout 
le plaisir de qaoi te voudroit requérir. 



igÔ CHRONIQUES 



VI. 



Ainsi s'en alla le Père-Saint à Bologne avec 
ses gens de cheval ^ et ledit lieutenant du roi^ 
aussi avec ses gens d'armes ; et ainsi accom- 
pagné^ entra dedans ladite ville de Bologne > 
à grand triomphe. Après qu'il fut ainsi entrée 
et qu'il se vit maître de la ville , il fit com- 
mander, à peine de la hart, que tout le harnois 
de la ville fût apporté et mis dedans une 
maison ordonnée à ce faire : ce qui fut fsdt, et 
puis commit gens de par le pape pour la- 
dite maison garder, et disposer des armes, 
comme plairoit à sa Sainteté. Là dedans fut 
festiéet entretenu le pape, par les citadins et 
seigneurs de la ville, honorablement. Et ainsi 
plusieurs jours durant , il festia et traita ledit 
lieutenant du roi, tellement que toujours le 
fit seoir à sa table, et servir tout à souhait, 
en lui faisant tant familière chère, que à toute 
heure parloit à lui ; et lors qu'il s'en voulut 
aller , lui fit grands dons et présents , et con<- 
tenta à la raison , et fit en manière que lui et 
les capitaines de l'armée du roi tout ample- 
ment se contentèrent de sa bénédiction. 

Ce fait, ledit lieutenant du roi et les capi- 



DE JEAN D AUTON. 197 

taines de l'armée prirent congé du Saint-Père, 
puis s'en retournèrent en la duché de Mifan, 
chacun à sa garnison. 

VII. 

timmtnttn la nUU ie f^ènts^ en ceini t^mp0^ U 
pnipU et leei nobleB îr'icHU entent Vimion 
^n^nnbU ^ et comment cenxin pntpU c})mkent 
tes nobles et d'armhr^nt contxe le rm. 

La superbe cité de Gênes, qui lors étoit 
entre les mains du roi , et sous son pouvoir 
gouvernée par messire Philippe de Clèves, sei- 
gneur de Ravestain , ayant paix à tous ses 
voisins et vie prospère en son état; tout ainsi 
que grand'aise foule le trop séjourné, non 
pouvant endurer le bien de félicité , à soi 
même , comme forcenée , se voulut prendre , 
et mutiner, par guerres civiles et plus que ci- 
viles : car citoyen contre citoyen, et parent 
contre parent, furent commus, en manière 
que les nobles et le peuple de ladite ville 
eurent division mortelle entre eux ; et ce , 
pource que les nobles voulurent suppéditer le 
peuple , et le peuple se faire égal aux nobles 
et iceux mépriser. 

Or est à savoir que ladite ville de Gênes , 
entre les autres villes du monde, est excellente 
estimée^ tant en état de noblesse qu'en fait 



1^8 CHRONIQUES 

de marchahAse ; en laquelle sont grandes et 
ancfennes maisons^ desquelles sont les priiH 
cipaleSy comme je l'ai su étant sur le lieu : (les- 
quelles, pour vérifier mon histoire , j'ai voulu 
nommer , et partie des noms des seigneurs 
desdites maisons qui en ce temps étoient, ) et 
premièrement la maison noble de flisco , qui 
lors étoit la plus renommée de Gênes , de la- 
quelle étoient messire Jean«*Louis de Flisoo , 
seigneur d'icelle, Paul de Flisco ^ Paris de 
Flisco, Francus de Flisco et Manuel de Flisco; 
puis étoit la noble maison Doria , dont étoient 
HiéronymeDoria, Stépbanus Doria, Marcus Do- 
ria y Constantin Doria et Raphus Doria ; aussi 
étoit l'autre noble maison de Spinula , de la^ 
quelle étoient Lucas Spinula , Baptiste Spi- 
nula , Jean Spinula , Stépbanus SjfHUula , 
Obertus Spinula, Garolus Spinula, Christo- 
phorus Spinula et Jean-Jacques Spinula; la 
quarte maison des nobles de Gènes étoit de 
Grimaldi , dont portoient le nom messire Jean 
de Grimaldi , Âmsaldus de Grimaldi ^ Georges 
de Grimaldi et )ean de Grimaldi. Autres 
maisons riches étoient du peuple de Gènes , 
qui se nomme le peuple gras , c'est à savoir 
ceux qui tenoient plus d'avoir : entre lesquelles 
étoit la maison des Justinian, de laquelle 
étoient Sylvestre Justinian , Stéphanus Justi- 
tfiian , Lucas Justinian , Bricius Justinian , 
Paul -Baptiste Justinian, Simon Justinian, 



DE JEAN d'AUTON. f^Q 

Démétrius Justiniati; de la maison de Fur- 
nariii»> ét20iëntManfrédus deFurtiariis^ Flaidiôàl 
de Fiimariis et Raphaël de Fumariis; dé 
Francis, aussi étoient Lazarus de Francis, 
Jdannes^Baptista de Francis et Bernardn^ de 
Francis. Husieurs autnes grosses maisons des 
nobles et du peuple grad étoient dedans 
Gènes, cotnme la maison de Sauli, des Lb^ 
mellins , des Cathanëes, de Nigrono , de Usu^- 
Maris, des Centurions, et plusieurs autres ; sur 
toutes lesquelles étoient préékninentes et de 
renom les tnaisdhs d'Âdourne et de GatnpefVir- 
gqse, desquelles étoient Âugustinus Âdourne , 
le plus grand de tous lesdits Âdoùmes > lequel 
avoit été gouverneur de Géneâ sous le duc 
Ludovic , lors qu'il tënoit la duché de Milan ; 
Jean - Baptiste Âdourne, Bernardus Âdôuruis 
et Balthaxiar Âdourne. De la maison de Cam-^ 
pefurgose, étoit seuièment un nommé Pietrus 
de Campefurgose , duquel le père avôit été lôrâ 
duc de Gènes , et se tenoient iceuit hors Ifii 
ville , dedans grosses places et forts châtêiâLûiSi 
qu'îb avoient i et ct)mbien qu'ils fassent du 
peuple gras, si vi voient-ils noblement, sans 
user de marchandise que par leurs facteurs. 
Or étoient iceux Adournes et FurgoSeS tant 
autorisés en ladite ville de Gènes , que toutê^ 
les autres maisons dessus nommées, tant dés 
nobles que du peuple , voire et toute la com^- 
mune de la ville, tenoient, les tins pôlir F^r^ 



:iOO CHRONIQUES 

gose et les autres pour Âdourne^ tellement 
que par ci-deyaot s'étoient plusieurs fois mis 
en armes Génois contre Génois , et fait meur- 
tres et occisionSy avec grands tumultes et 
séditions populaires ^ l'un contre l'autre; et 
tenoient à Gènes leurs cris : Adourne et 
Fur gose , comme à Rome : Colonne et Ursin , 
ou à Milan : Guelphe et Jubellin : sur quoi 
avoit le roi mis telle police , et si bon ordre , 
que de son temps n'avoient eu^ iceux cris 
concursoires , lieu autorisé en manière que 
nouvelles en fût , à peine de la hart. 

Pour entrer en propos historial sur le ré- 
voltement de la ville de Gènes ^ est à réciter 
que iceux Genevois , ayant le tenxps à plaisir 
et l'heure à souhait, ne purent longuement 
souffrir l'aise de la paix , ne soutenir la du- 
reté de la guerre , comme sera dit par après. 
Car, au premier, le peuple gras tout énoint de 
richesses et boursoufflé d'orgueil , avec le po- 
pulaire effréné qui ne demande que mutation 
de seigneurie et cas de nouvelleté , voyant les 
nobles vouloir seigneurier et prendre autorité 
sur eux, dirent que telle injure ne souffri- 
roient. Les nobles, de leur part, disant que à 
eux appartenoit honneur et prééminence sur 
marchands et mécaniques , se tinrent fermes, 
et tant que là où ils trouvoient ceux du peu- 
ple mal apparentés, les souffletoient à toutes 
mains et outrageoient à leur pouvoir. Ceux 



DE JEAN d'aUTON. 201 



du peuple pareillement leur faisoientde méme^ 
et eussent plus; mais autres que les nobles n'a- 
voient loi de porter épées ou armes par la 
ville : parquoi , iceux nobles se trouvoient là , 
plus de fois , les plus forts ; dont s'échauffè- 
rent de plus , et firent , iceux nobles , forger 
épées et dagues , où firent engraver et mettre 
sur les manches et lumelles de leurs glaives en 
écrit : Castigue-vilain. Le peuple gras et la 
commune se mirent à gronder contre les no- 
bles ^ et à grosses bandes cheminèrent par les 
rues, et marchèrent devant eux en les mépri- 
sant y et voulurent prendre les honneurs , et 
eux autoriser par tout, devant lesdits nobles. 
Et ainsi chacun d'eux faisoit commencement 
de mutin. Et pour continuer, un Genevois 
du peuple gras , nommé Manuel de Ganalle , 
durant ce temps , rencontra par la ville un des 
gentilshommes de Gênes , nommé Martin Spi- 
nula, auquel demanda quelque chose qu'il 
lui devoit, comme il disoit: lequel gentil- 
homme, en lieu d'autre paiement, haussa la 
main, et donna à celui de Ganalle tel souf- 
flet sur la joue , que le sang lui en vint au nez 
et à la bouche; puis passa outre, sans dire mot. 
Celui qui avoit eu la buffe étoit mal accom- 
pagné et sans bâton, dont ne se put revan- 
cherj si s'en va avec cela, disant entre les 
dents : « Vous m'avez prêté votre mitaine, gen- 
tilhomme de bran, que de fièvre quartaine 



202 CHitONlQUBS 

soyefiL-YOus épouôé , et moi , ù à quelque heure 
ne la vous rends ! » Toutefois , pour l'heure 
n'en fut autre chose. Dedans peu de jours 
après ce, advint qu'un autre des gentilshom- 
mes de Gênes ^ fils d'un nommé Dominique de 
Migrono, fut à la maison d'un notaiire nommé 
Bernard Ragius ; et là celui gentilhomme pria 
la femme dudit Ragius de déshonneur^ la-^ 
quelle ne voulut par amour à son désordonné 
vouloir obéir : dont se voulut celui prendre à 
elle par force. Si se prit à crier ^ et à défendre 
sa pièce , tant qu'elle échappa de ses mains ^ et 
lors que son mari fut venu de quelque lieu » 
où il étoit ce jour allé, elle lui dit^enplorant, 
comment ledit gentilhomme s'étoit pris à elle 
et l'avoit voulu forcer. Dont celui notaire s'en 
alla plaindre à messire Philippe de Glèvesi 
gouverneur de Gênes pour le roi , lequel s'en- 
quit de l'affaire ; et sachant la vérité du fait , 
voulut faire prendre et punir ledit de Ni- 
grono^ mais il s'ôta du chemin et s'abseiita 
de la ville pour un temps , et demeura hors^ 
jusque son père et aucuns autres ses atais 
eussent adouci le forfait et apaisé partie : ce 
qu'ils firent. Ce fait , ledit gentilhomme s'en 
revint à la ville , lequel n'eût là été guère de 
jours qu'il ne se trouvât à un autre bruit ^ 
tel qu'il eut paroles injurieuses aveô un du 
peuple^ nommé Peregrum de Leonardisj et 
tellement que de paroles a patacs vint la diofie^ 



. DE JBA.N d'aUTON. J03 

en manière que ledit gentilhomme , qui avoit 
un poignard au côté ^ occit ledit Peregrum : 
dont s^en alla , et avec le secours d'aucuns au-^ 
1res gentilshommes ses amis^ fut mis hors la 
yille. Ce fait^ voyant le peuple que à toute 
heure étoient les nobles de Gènes en querelle 
contre eux ^ s'assemblèrent à grosses troupes 
le long des rues ^ et là où ils rencontroient les 
gentilshommes, ils leur couroient sus; et de 
là en avant , furent déUbérer que la première 
fois qu'iceux gentilshommes feroient bruit, 
que tout le peuple s'élèveroit, et avec grand 
tumulte occiroient tous les gentilshommes de 
Gènes. Messire Philippe de Clèves , comte de 
Ravestain, et gouverneur de Gènes pour Je roi, 
voyant le différend et la division des nobles et 
du peuple , adressa sur ce sa parole à l'un et à 
l'autre , en leur disant : « Messeigneurs , la di^ 
vision civile d'entre vous, qui vient d'une 
chose de petite occasion, vous pourra por- 
ter dommage irréparable et perte sans re- 
cœuvre. Entendez que toutes les plus grandes 
et plus renommées cités du monde sont 
tombées en ruine et demeurées en désertion, 
par les seules divisions et guerres intestines et 
civiles de leurs mêmes citoyens ; et sachez que, 
par le lien de concorde , petites choses s'aug- 
mentent grandement ; mais par l'effort de dis^ 
corde, les grandes seigneuries sont anéanties : 
et vous souvienne que tous royaumes, ou pays 



204 CHRONIQUES 

divisés y choient sans ressource , et viennent à 
ruineuse désolation. Ne faites donc que, par 
vous-même , vous et votre cité soyez détruits 
et exilés ; car c'est la fin du paiement du salaire 
de division. » Plusieurs autre» remontrances 
et avertissements de profit leur fit ledit sei- 
g;neur de Ravestain; mais pour ce, ne se ra- 
paisèrent : dont voyant leur obstination , s'en 
alla devers le roi , pour l'avertir desdites cho- 
ses. Et ce pendant, iceux tant suivirent leur 
malheur, que le quinzième jour de juin, en 
Tan susdit mil cinq cent et six, advint qu'un 
des gentilshommes de Gênes, nommé Yiscomte 
Doria , se trouva en la place Doria , où se ven- 
doient la fruité et les herbes , de quoi se repais* 
sent souvent les Genevois; et là fut un autre 
Genevois nommé Guillon, de ceux du peu- 
ple, lequel marchanda à quelqu'un qui là 
étoit, des potirons, que les aucuns appellent 
champignons, et iceux voulut emporter; ce 
que vouloit avoir aussi ledit gentilhomme , et 
mit la main au panier où étoient lesdits po- 
tirons. Celui Guillon, qui encore ne les avoit 
payés, les voulut emporter, disant que premier 
les avoit marchandés et qu'il les auroit. Et 
voyant ce, ledit gentilhomme hausse la main 
et donne un grand coup de poing au travers 
du visage dudit Guillon, en disant : c< Emporte 
cela, vilain, et j'emporterai les potirons!» 
Et ce fait, tira une dague qu'il avoit, et vou- 



DE JEAN d'aUTON. 2o5 

lut frapper ledit Guillon , qui tantôt quitta le 
gage^ et comme outragé d'avoir été battu, 
tout pfein d'ire et de courroux , commence à 
crier : Pople ! pople ! sur les gentilshommes. 
Dont tout à coup se mut le peuple , et même- 
ment ( comme j'ai su audit lieu de Gènes ), fu- 
rent t:*ois du peuple nommés Paul-Baptiste 
Justinian^ Bricius Justinian^ et Manuel de 
Ganalle^ qui premier firent le bruit ^ et muti- 
nèrent le peuple contre les nobles ^ tant que , 
au cri dudit Guillon ^ chacun courut aux ar- 
mes, si que, en moins d'une heure, plus de dix 
mille vilains furent armés par les rues, criant 
tous : Pople! pople! à haute voix , adressant aux 
maisons des gentilshommes , dont plusieurs en 
tuèrent. Les autres , voyant ainsi contre eux le 
peuple ému, abandonnèrent leurs maisons et 
s'enfuirent hors la ville. Or étoit demeuré ce- 
lui Yiscomte Doria en ladite place, où se trou- 
vèrent aucuns marchands , et lui dirent : 
(c Otez-vous d'ici , Doria ; ne voyez-vous le 
peuple en armes contre vous autres gentils- 
hommes ? sachez que , s'il vous trouve ici , 
votre vie est hasardée au plus périlleux dan- 
ger qu'elle fut onc, et pour ce, avisez à votre 
affaire, car le plus tôt ne sera pas assez. » 
Desquelles paroles ne fit compte ledit Doria , 
mais dit qu'il ne craignoit les vilains ne toute 
leur puissance , et les attendit en l'heure que 
son malheur ne lui fuit ; car iceux vilains sans 



:io6 CHRONIQUKft 

nul i^epit le taillèrent en (Meces^ et tous ceux 
qu'ils en purent rencontrer. 

Le seigneur Jean-JLcuis de Flisco , oyant oe 
bruit y se fortifia en sa maison^ où mit grand 
nombre de gens armés , pour le garder ; mais 
nul de ses gens osoit aller par la yîlle quérir 
yiyreset ce qu'il lui étoit nécessaire ^ parquoi 
lui &llut à la parfin déloger et laisser sa mai* 
son ; et le plus secrètement cp'il pi^t , issit de 
de la ville. Si s'en alla à un ehàinui rien 
nommé Montaubyou ^ à dôme milles de (vénes» 
où demeura quelque peu de temps^ en attend 
dant si le peuplé ce pendant se paeifieroit : ce 
que ne fit^ car lors que lesdits gentilshommes 
eurent abandonné la ville ^ ceux du peuple 
entrèrent dedans les maisons d'iceux^ et 
comme si de bonne guerre tout leur fût abaiH 
donné ^ mirent la main au f»llage , et empor^ 
tèrertttout ce que dedans trouvèrent , et d'^it* 
cunes d'icelles s'emparèrent. Dont ledit se^ 
gneur Jean-Louis, de ce averti, ne s'en osa 
retourner, mais s'en alla à une petite ville 
nommée Gavi , terre des nobles de Gênes , où 
illec s'assemblèrent tous les chassés, et tinrent 
conseil sur leur affaire : dont la eond>usion lut 
d'envoyer devers le roi , pour l'avertir de Tîn- 
surrection du peuple, qui avoit ainsi tué et 
chassé les nobles de sa ville de Géiles, et lui 
prier qu'il lui plût y mettre bonne paix et 
douce union , ou autrement sadite ville, |4eine 



DE JEAN DAUTON. 20J 

de peuple effréné , se pourroit par elle-nieme 
détruire , ou faire quek{ue rébellion contre sa 
majesté; à quoi étoit besoin de mettre ordre 
sanunairemeiit. Et pour lesdites choses rap* 
porter , envoyèrent iceux gentilshommes un 
des nobles de leur parti, docteur, nommé mesr 
sire Etienne. Ceux du peuple sachant que ks- 
dits gentilshommes envoyoient devers le, roi 
pour faire plainte d'eux , pareillement y en- 
Yoyèrent de leur part un autre docteur^ 
nommé nxessire Nicolas, pour lui dire et re-* 
montrer les grièves^ injures et continuelles ex- 
torsioi^s que le& nobles par ci*-devant leur 
aveÂent faites; disant que , de|leur part, il& s'en 
¥Ouloient du tout soumettre à son bon vouloir 
et arrêtée ordonnance. Lesdit$ messagers ouïs 
par le roi , et mise la ehose en conseil , fut ap- 
pointé, par ledit seigneur, que messire Phi- 
lippe de Clèves, comte de Ravestain , retour- 
neroit audit lieu de Gênes; et pour assister 
avec lui, deux docteurs hii lurent baillés, 
iu>iiimés mcssire Etienne Olivier de Vienne, 
seigneur en parlement de GrenoMe, et mes- 
sire Falque d'Aurillae, pour ouïr et ordonner 
du différend d'iceux Genevois. Et sur ce, 
furent par le roi ieeux dépêchés, lesquels s^en 
petottrnèrent à Gênes. Et en tirant celte part, 
ledit comte de Ravestain , prit pour sa sûreté 
miUe hommes , pour le conduire audit lieu ; 
et aussi, afin que ladite ehose fîSit toujours 



208 CHRONIQUES 

mieux éclaircie et consultée , envoya à Seine 
quérir un docteur qui là étoit conseiller de 
justice, nommé, ledit docteur, messire Etienne 
de Gernerieu , lequel se trouva audit lieu de 
Gènes avec les autres. Et là tous ensemble 
commencèrent à faire inquisition de ce qui 
leur étoit enchargé y et consulter leur affaire. 
Messire Jean-Louis, qui étoit à Gavi, sa- 
chant la venue du comte de Ravestain et de 
ceux que le roi avoit là transmis y pensant que 
sûrement pourroit aller à Gênes, se mit à 
chemin pour tirer celle part, et, à toutes aven- 
tures, prit cinq cents hommes de pied pour le 
conduire et mener plus sûrement. Si s'en entra 
avec son infanterie dedans la ville, et s'en alla 
à sa maison. Le peuple de ladite ville , qui ne 
l'avoit pas agréable , voyant que à grosse bandé 
étoit entré, et aussi que le seigneur de Raves- 
tain avoit là amené grand nombre de gens, se 
doutant que quelque force lui pourroit être 
faite , à ce moyen ne voulut entendre au con- 
seil; mais comme suspectionneux d'iceux gens 
d'armes , commencèrent à crier pople! poplel 
et s'armèrent à grosse route , et firent un con- 
curse tumultuaire contre ledit seigneur Jean- 
Louis, en le voulant assiéger en sa maison. Et 
voyant ce bruit, le comte de Ravestain fut de- 
vers le peuple ému, pour le cuider adoucir, 
en disant : ((Messieurs, voulez-vous faire con- 
tre ce que vous avez mandé au roi , votre sou-^ 



DE JEAN d'aUTON. 20g 

verain seigneur , qui en voulant obtempérer à 
votre prière et remontrance , ci fait assembler 
tout plein de sages hommes et gens de con- 
sefl, pour vous faire droit et justice contre 
ceux qui tort vous auront fait^ \et remettre 
votre cité en paisible état et tenir en franche 
liberté? Ne lui avez-vous mandé que à> son 
vouloir étiez prêts d'obéir, et faire ce qu'il lui 
plaira aviser sur le différend de vous et des 
nobles de cette cité? Quel rapport lui pour- 
rai-] e faire de vous et de votre obéissance, 
que je vois contrarier du tout à raison , vu 
que , en lieu de traiter de la paix , vous mettez 
la main aux armes? Je vous prie, Messieurs, 
que, pour le bien de vous et de votredite cité , 
toutes vos divisions soient dorénavant as- 
soupies et anéanties , et que par l'avis du con- 
seil du roi, et du vôtre qui ci est, toute la ru- 
meur et dissension d'entre vous soient amen- 
dées. » Autres remontrances raisonnables leur 
mit devant les yeux, mais tout fat pour néant ; 
car ladite commune , toute pleine de premier 
motif, tout à une voix fit réponse, que jà ne 
laisseroient ceux du peuple leurs armes, ne 
n'entendroient à propos de conseil, que pre- 
mièrement ledit messire Jean-Louis avec ses 
piétons ne fût hors la ville, et que jamais 
gentilshoàimes n'auroient pouvoir sur eux. 
Sur quoi ne sut ledit seigneur de Ravestain 
de quel moyen savoir user , si n'est qu'il s'en 

. m. i4 



3IO CHRONIQUES 

alla devers ledit seigneur Jean-Louis, et lui dit 
qu'il étoit besoin que hors la ville s'en allât , 
autrement le peuple ne laisseroit les armes 
et n'obéiroit à raison; ce qui pourroit être 
cause de convertir division civile en rébel- 
lion publique; disant : (c Parce que celui peu-* 
pie, jà presque révolté , pourroit penser que à 
l'aide des gens d'armes y que vous et moi avons 
ci amenés, on leur voudroit faire quelque 
force y et que le roi donneroit contre eux fa-^ 
veur aux nobles , à ce moyen se pourroit toute 
la ville rebeller : ce qui seroit tant difficile à ra- 
mender, que pour le moins ennui ou dom- 
mage s'en ensuivroit pour le roi , et pour la 
cité, servitude ou désertion. Parquoi, dit-il, 
me semble pour le mieux, en obviant à ces 
dangers, que devez désemparer pour un temps. 
Et ce pendant, le roi pourvoira à rafiaire,.en 
manière que les nobles seront remis et main- 
tenus en leurs autorités , et le peuple gardé et 
tenu en son droit, n Oyant ledit seigneur Jean- 
Louis celle remontrance raisonnable, dit : cr II 
m'ennuie bien que , pour la menace des vilains 
et le danger d'un peuple ému, je sois contraint 
d'abandonner ma maison; mais pource que 
c'est ores pour le mieux, faire le me fauti » 
'Et ce dit , fit trousser ses bagues , et se mit à 
chemin pour sortir hors la ville; lequel fut 
en passant menacé des vilains , et en danger 
d'être d'eux assailli. Mais il sortit, et s'en alla 



DE JEAN d'aUTON. 211 



à sondit château de Montaubyou , où fit faire 
à ses gens le guet toute la nuit , comme celui 
qui se dfNitoit d'avoir suite : ce qu'il eut, car 
celle même nuit saillireut de Gènes plus de dix 
mille hommes en armes, et le suivirent jus- 
ques à un lieu nommé Carie, une place sienne, 
à six milles près de Gênes , le pensant là trou- 
ver. Mais il avoit passé outre , et étoit allé à 
Montaubyou, comme j'ai* dit, dont bien lui 
en fut; car ils avoient délibéré et juré tous 
ensemble de l'assiéger et prendre d'assaut , et 
tuer lui et tous ses gens, sans en répiter un 
seul. Advint qu'iceux Genevois ainsi muti- 
nés, voyant que ledit seigneur Jean-Louis étoit 
à Montaubyou , dirent que là l'iroient assaillir, 
et proposèrent d'y aller mettre le siège. 

Le comte de Ravestain , gouverneur de Gê- 
nes, sachant la saillie et l'exploit d'iceux Ge- 
nevois, et le vouloir qu'ils avoient d'aller met- 
tre le siège devant le seigneur Jean-Louis , prit 
quant et lui aucuns des conseillers qui avec 
lui étoient , quelques marchands aussi et cita- 
dins de la ville , et s'en alla au-devant desdits 
Genevois, qui jà tiroient vers ledit lieu de 
Montaubyou , délibérés de J'assiéger; et iceux, 
par douces paroles et belles remontrances, 
quelque peu adoucit, les voulant faire retour- 
ner à Gênes : ce que ne voulurent , mais s'en 
allèrent à un lieu nommé Ghabéri, au port 
de Lespèce, et aux autres appartenances des- 



Vtl2 CHRONIQUES 

dites places que tenoit ledit messire Jean-Louis^ 
et icelles prirent par force , et mirent gens de- 
dans pour les garder^ Sachant le seigneur de 
Ravestain la prise desdites places, fuit sommer 
les gens de ladite commune d'icelles rendre 
et mettre entre les mains et à Tobéissance du 
roi , à qui elles appartenoient : ce que ne vou- 
lurent, mais dirent qu'ils les garderoient à qui 
elles appartenoient , et ne voulurent par com- 
mandement, ni autrement, rendre au roi 
lesdites places. Dont le seigneur de Ravestain 
en avertit le roi , et de tout le bruit qu'avoient 
fait iceux Genevois , et comment ils n'avoient 
voulu entendre au conseil , ni ouïr parler de 
l'appointement d'eux et des gentilshommes; 
et qu'il ne pouvoit plus donner ordre en leur 
affaire : car ils étoient presque tous révoltés 
et en voie de faire quelque rébellion, et que, 
s'il plaisoit au roi qu^il s'en allât par-devers 
lui , qu'il l'avertiroit du tout. Le roi,oyantces 
nouvelles, manda audit seigneur de Raves- 
tain qu'il s'en retournât par-devers lui : ce 
qu'il fit; et premier que partir, voulant au 
mieux pourvoir, laissa son lieutenant audit 
lieu de Gênes, un nommé Philippe de Roque- 
bertin , gouverneur de Plaisance , et avec lui 
un autre , nommé messire Etienne de Cerne- 
riéu , docteur, lesquels y au mieux qu'ils pu- 
rent , mirent peine de rapaiser le peuple , et 
les citadins entretenir , en manière qu'il n'y 



DE JEAN d'aUTON. 21 3 

eût plus de bruit dedans Gènes. Mais toujours 
tenoient^ ceux de la commune^ les places par 
eux prises, sans les vouloir rendre, et pour 
chose du monde ne vouloient que les gentils- 
hommes chassés tournassent dedans la ville. 
Parquoi messire Jean-Louis et grand nombre 
des autres se retirèrent vers le roi, et le priè- 
rent, comme ses pauvres sujets exilés, de les 
vouloir recevoir en sa garde, et leur aider à les 
remettre en leurs maisons , dont étoîent, par 
la force du peuple de Gênes, sans raison dé- 
chassés et mis hors. Le roi , voyant ces pauvres 
gentilshommes plaintifs et chassés de leurs 
maisons, les accueillit doucement, et les traita 
en sa maison , comme prince humain doit 
faire, en leur promettant de leur secourir en 
leur affaire , en sorte que si par douceur n'y 
pouvoit pourvoir, que par force y mettroit la 
main ; vu aussi que le peuple de Gênes avoit 
jà commencé contre lui-même le butin, en 
prenant et détenant aucuiles places de sa sei- 
gneurie de Gênes , comme avoit été averti par 
messire Philippe de Clèves. 

Et ainsi passa le temps sans bruit, jusques 
en tour la fête de Noél , que derechef lesdits 
Genevois s'émurent, disant que le roi avoit 
retiré les gentilhommes de Gênes , et contre 
eux les vouloit défendre et soutenir. Sur quoi 
tinrent leur tourbe populaire, où fiirent appe- 
Içs Paul-Baptiste Justinian , Demetri Justi-v 



ai4 CHRONIQUES 

nian, Manuel de Canalle, Antoine de Ciuli, 
Bricius Justinîan , Benedict Ponsono , Marc de 
TeriUi 9 Bernard de Topolli^ et plusieurs au- 
tres mutins. Et par iceux fut dit et allégué, 
devant le peuple, comment jadis la cité de 
Gènes avoit été en si haute réputation , et de 
tant estimée 9 que empereurs et rois, et tous 
princes du monde, la redoutèrent; et com- 
ment tant de victoires et triomphes avoit ob^ 
tenus par mer et par terre , qu'il n'y avoit au 
monde si puissant qui contre elle osât pour 
la guerroyer lever la main ; et que tant heu- 
reuse avoit été en ses entreprises , que onc n'a- 
voit en mer ni en terre été domptée , vaincue, 
ne soumarchée : et vu donc ses titres tant 
pleins de glorieuse renommée, en ensuivant 
les louables œuvres de leurs vertueux devan- 
ciers , pour augmenter les honorables gestes 
d'iceux, et acquérir à eux nouveaux titres 
d'immortel los, dévoient cpntre tous défen- 
dre leur querelle, et abandonner leur vie à 
tous dangers, pour soutenir la réputation 
excelse de leur superbe cité de Gênes, voire 
contre le pouvoir immodéré du plus redouté 
roi , le roi de France , si contre eux vouloit 
guerre entreprendre, ou iceax fouler, pour 
soutenir les nobles. Tant d'autres propos 
d'avis inconsulté furent là mis en avant, que 
tout le peuple gras et maigre , c'est à savoir, 
marchaùds, mécaniques et gens de bras, tous 



DE JEAN d'aUTON. 3j5 

ensemble levèrent les mains , disant que pour 
mourir ne faudroient à tel besoin, mais étoient 
prêts et appareillés de non-seulement défen- 
dre leur ville, mais de saillir aux champs et 
tenir bataille contre tout venant. Or étoient 
là Genevois de leurs principaux, nommés 
Faul-Baptiste Justinian , Manuel de Ganalle 
et Antoine de Giuli , lesquels voyant le vou- 
loir du peuple, dirent, oyant tous : « Mes* 
sieurs, vous savez comment les gentilshom* 
mes , par nous chassés et exilés de cette terre , 
se sont retirés vers le roi de France; que 
très-bénignement a retirés et long-temps jà 
entretenus; et est à penser que oontre nous 
leur donnera quelque secours, et qu'il se 
voudra efforcer de nous soumettre, et lier à 
quelque nouvelle servitude , ce que ne famés 
onc, ni notre cité domptée. Parquoi et pour 
obvier à ce danger, nous est besoin d'y pour- 
voir; et la façon, nous avons jà le port de 
Lespèce , et d'autres fortes places entre les 
mains, qui nous pouvoient nuire. Et pour 
amender notre affaire, besoin nous est d'en 
avoir une qui sur toutes autres nous est né- 
cessaire et propice, sans laquelle ne pouvons 
tenir en sûreté notre cité de. Gênes , et nos 
ennemis en crainte : c'est la place de Moni- 
gue , qui est assise sur la mer, et marchissant 
à nos terres , entre la comté de Nice et nos 
fins, tirant vers la Provence, forte à mer- 



2x6 CHRONIQUES 

veille, et tellement, que si une fois pouvoit 
être entre nos mains , le roi de France, par 
sondit pays de Provence , ne pourroit avoir en- 
trée sur nous, ne prendre mer parce côté, que 
à nos dangers ne se soumît. Parquoi nous est 
besoin, si nous voulons contre lui tenir et 
ses ennemis nous déclarer, d'avoir ladite place, 
et pour ce, mander nos alliés et amis, afin 
que à cet affaire nous veuillent donner aidé 
et secours. Et pour mieux faire sûrement no- 
tre cas, et que en ce ne soyons par le roi de 
France empêchés, nous faut dissimuler notre 
intention , en portant l'enseigne de France et 
la livrée du roi , et criant : FYance ! France ! 
disant que nous sommes tous bons et loyaux 
François , et que sous la main et seigneurie 
du roi nous voulons réduire et mettre ladite 
place de Monigue, et ses appartenances à la 
seigneurie de Gênes : et ainsi le roi n'aura 
occasion de nous empçcher notre entreprise, 
vu que ses ennemis ne nous serons déclarés. 

VIII. 

Comment Ire iS>émms (nxmt mrttre U Biét^t an 

())àteau ie iSloni^ue* 

Toutes ces choses dites, le peuple de Gênes, 
tout à une voix , dit que tout prêt étoit d'y 



DE JEAN DAUTON. 217 

aller^ et jusques à la mort employer son pou- 
voir pour prendre ladite place. Lorsque la 
commune et le peuple gras furent unis en 
cet affaire, transmirent à Pise , qui lors étoit 
alliée et confédérée de Gênes, pour avoir se- 
cours des Fisains , lesquels sachant l'affaire de 
Gênes, comme alliés d'icelle, y envoyèrent 
deux mille cinq cents hommes levés à Pise , à 
Lucques , et par leurs autres pays alliés , sous 
la charge de deux capitaines pisains, nommés 
l'un Ternatin, et l'autre Gambecourte, et 
deux grosses pièces d'artillerie, nommées le 
Buffle et le Lizard. Les nouvelles de cette 
entreprise furent tôt semées par les Itales , et 
en Lombardie, et tellement que plusieurs vil- . 
les mutines et mêmement de la duché de Mi- 
lan,* pensant que Gênes dût tout confondre, 
y envoyèrent soldats à grand nombre : des- 
quels- me voulus enquérir (étant à Gênes 
après la prise d'icelle), et pour en savoir et 
donner à connoître desquels on se doit défier, 
en demandai à plusieurs, qui diversement 
m'en parlèrent; et à la fin tant y besognai, 
que j'en sus à Gênes, par un mien hôte et 
familier nommé Antonius de Luzardo , lequel 
m'en parla et dit, comme celui qui pou voit 
avoir été à toutes les consultations et vu tout 
l'affaire : car il étoit du peuple gras, et bien 
autorisé en ladite ville de Gênes. A tant m'é- 
claircit la chose, qu'il me bailla par écrit les 



2l8 CHRONIQUES 

noms des premiers mutins , la manière de la 
division des nobles et du peuple, l'occasion 
de l'insurrection de la commune, les noms 
des capitaines et commissaires de leur ar** 
mée , le nombre des gens qu'il y avoit , d'où 
et de quelles villes ils étoient, les noms des 
maisons nobles et du peuple gras et de ceux 
qui lors en étoient, et en somme de tout 
l'affaire de Gênes. Pour rentrer donc et par- 
ler de ceux qui furent avec lesdits Genevois, 
est vrai que grandVoute de Plaisantins, 
Alexandrins et Bosquins de la duché de Mi* 
lan , s'assemblèrent avec les Pisains, lesquels 
étoient en nombre de trois à quatre mille , 
et tous ensejfnble s'en allèrent à Gênes. Et 
eux là venus, le peuple de Gênes, pour ren- 
forcer ladite armée , mit sus trois mille hom- 
mes de guerre genevois , et pour iceux me^ 
ner, élurent entre eux, pour commissaires 
de la guerre, Paul Justinian, Manuel de Ca- 
nalle et Antoine de Ciuli, et les capitaines 
genevois; Jean de Las, Basque; Manuel du 
Castellas , Lombard ; un marquis de la mai- 
son de Sforze, parent du seigneur Ludovic, 
et un autre nommé René Guyton , de Tours, 
lesquels furent ordonnés pour gouverner et 
conduire ladite armée des Genevois, et aller 
audit lieu de Monigue ; et pour battre la place, 
pource que par teri'e , au moyen de Tempe-- 
chement des montagnes , ne pourroient aisé- 



DE «AN D AUTON. aiQ 

ment charrier, mirent sur mer leur artillerie, 
c'est à savoir vingt etdeuxgrosses pièces d'ar- 
tillerie, toutes jetant boulets de fer avec force 
d'émerillons et autre menue artillerie ; et aussi 
armèrent et avitaillèrent en mer une cara- 
que, deux galères, deux grosses barques et 
cinq brigantins , avec tout plein de petits luz 
à douze rames, pour aller assiéger ladite 
place du côté de la mer. Et tout cela prêt , 
huit mille homnles paysans des environs se 
mirent sus, pour eux assembler avec ladite ar- 
mée de Gènes , où pouvoit avoir de douze à 
quatorze mille hommes , que gens de guerre 
que paysans. Aussi élurent les Genevois un 
duc du peuple, lequel étoit teinturier, et 
nommé Paul de Nove, auquel baillèrent gens 
et état, et à lui du tout soumirent leur af^ 
faire, pource que à leur mutin s'étoit montré 
toujours pour la querelle populaire. Et com- 
bien que sa femme , qui sage et avisée étoit , 
lui défendit et détournât la charge de l'office 
qu'on luibailloit, toutefois il l'accepta, dont 
lui en advint ce qu'il devoit, comme sera dit 
par après. 

Ainsi , comme cesdites choses s'exploitoient 
en Ja manière dite , messire Lucien de Gri- 
maulx, seigneur de Monigue, fut, par au- 
cuns de ses amis, de l'entreprise averti : dont 
à toute diligence fit avitailler et fortifier sa 
place, et manda quérir soldats en ses pays^ 



320 CHRONIQUES ' 

et ailleurs , et aussi en avertit messire Charles 
d'Amboise^ lieutenant du roi delà les monts, 
en lui demandant secours pour le roi , de qui 
se disoit serviteur, et sadite place avec tous 
ses biens être à lui et de sa seigneurie. Tant 
fit ledit seigneur de Monigue, qu'il eut, par 
le commandement dudit lieutenant du roi, 
dix hommes d'armes et vingt archers de ceux 
de la compagnie de messire Yves d'Alègre , 
lors gouverneur de • Savone ; lesdits gens 
d'armes menés par un nommé Jean de Sainte- 
Colombe, lieutenant de ladite compagnie. 
Aussi y fut un autre nommé Arigoys , Basque, 
qui portoitleur enseigne; pareillement y fu- 
rent envoyés dix archers de ceux du seigneur 
Jean-Jacques. Plusieurs gentilshommes, pa- 
rents , et autres amis et sujets dudit seigneur 
de Monigue, sachant son affaire, le furent 
secourir et servir à leurs dépens, et se trou- 
vèrent en nombre de deux cents hommes des 
siens bien armés audit lieu. Deux cent cin- 
quante autres soldats françois , biscaîens , pié- 
montois , pisains et lombards, mit le seigneur 
de Monigue dedans sadite place, où pou voient 
être en tout environ de cinq à six cents hom- 
mes. Or étoit celle place moult bien artillée : 
car il y avoit dedans* vingt et deux grosses 
pièces d'artillerie , toutes à roues , et pour 
battre murailles , d'autres moyennes et petites 
y avoit trois cent et dix-huit; comme j'ai su 



DE JEAN d'aUTON. 221 



par un des frères dudit seigneur de Monigue, 
qui dedans ladite place étoit durant le siège ; 
et me dit celui ^ que telle munition de poudre 
y avoit, que c'étoit pour un an à tirer de cha- 
cune desdites pièces six coups le jour. Pour 
, ladite artillerie exploiter^ étoient dedans ladite 
place trente et deux bons canonniers et 
soixante hacquebuttiers. Ainsi étoit la place 
de Monigue garnie, et si très-forte, que pour 
y entrer n'y avoit qu'une passée d'étroite 
avenue. Dont des quatre parts d'icelle , étoient 
les trois environnées de mer, et Tautre ceinte 
de haut rocher encis d'amont jusques en bas; 
laquelle attendoit en cette manière la venue 
du siège desdits Genevois. 

Le roi fut de ces choses averti par Philippe 
de Roquebertin , qui lors étoit au Palais de 
Gênes , lieutenant dudit seigneur de Raves- 
tain, où n'étoit pas à grande sûreté. Car, de 
jour en autre, n'attendoit que l'assaut d'iceux 
vilains; mais il adoucissoit au plus qu'il pou- 
voit, et à belles paroles, dont sa voit assez bien 
jouer, comme besoin étoit, les entretenoit, 
et tant, que toujours entre eux avoit sûreté 
d'aller et de venir. Toutefois le roi, après 
avoir 'su lesdites nouvelles, lui manda que si 
plus grand bruit survenoit à Gênes , que lui 
et ses gens se retirassent au château , le plus 
doucement qu'ils pourroient , et que là atten- 
dissent de ses nouvelles : ce que encore ne 



222 CHRONIQUES 

firent, doutant que, s'ils se retiroient, les 
Genevois, suspectionneux de ce, ne se re- 
tournassent du tout, et aussi qu'ils crioîent 
toujours France! France ! et ne se déclaroient 
ennemis. Aussi manda le roi à messire Charles 
d'Amboise , son lieutenant delà les monts , et 
à messire Yves d'Alègre, gouverneur de Sa- 
vone , que si lesdits Genevois alloient assiéger 
Monigue, que quelque bon nombre de gens 
d'armes, étant lors en garnison vers le côté 
duditlieu de Savone plus près de Monigue, 
avec un autre nombre de gens de pied , fus- 
sent mis sus et envoyés audit lieu de Monigue, 
pour lever le siège , s'il venoit à tant. Ce qui 
fut fait , comme sera dit ap^ès. 

Mais faut Ores continuer propos sur l'en- 
treprise des Genevois, qui par mer et par 
terre avoient leur armée prête, pour aller 
mettre le siège à Monigue : dont advint que , 
sur la fin du mois de novembre , ladite ar- 
mée se mit en voie, et prit son chemin la 
côte de la mer, et au plus droit qu'elle sut. 
Et sitôt qu'elle fut aux champs, sept bu 
huit mille paysans des marchissans et confins 
de Gênes s'assemblèrent là, et tous ensemble 
marchèrent vers Monigue, criant toujours 
France et populo. Et adressèrent iceux Ge- 
nevois à Menton et à Roquebrune, deux 
petites places, lesquelles ils prirent légère- 
ment: car elles n'étoient fortes, ni fournies 



DE JEAN d'aUTON. 225 

de gardes; et aussi en tenoit le seigneur de 
Monigue peu d'estime : mais qu'il pût bien 
garder Monigue , laquelle étoit forte à mer- 
veilles et bien armée, étant à six vingt milles 
de Gênes, qu'elle tenoit en sujétion, et à 
l'avenue de Provence. Parquoi avoient iceux 
Genevois moult grande envie de la soumettre 
à leur seigneurie. Si firent tant par leurs 
.erres, qu'ils approchèrent ladite place de 
Monigue. Et voyant la venue, un nommé 
Barthélémy de Grimaulx , capitaine de ladite 
place, fit artiller grande force d'artillerie à 
leur passée; et pour les vouloir attraire, fit 
sortir cent hommes, et iceux contre eux mar- 
cher trois à trois, comme pour leur vouloir 
donner la bataille. Les Genevois , voyant la 
saillie de ceux de la place, s'adressèrent à eux 
à grosse route; et là, commencèrent une 
bonne escarmouche, et s'entremêlèrent sf à 
point, que de quinze à vingt d'iceux Gene- 
vois demeurèrent morts sur le champ, et 
trois du château fort blessés. Et en escarmou- 
chant , c'eux de la place se retiroient toujours, 
pensant que les Genevois les suivroient , pour 
leur donner une meute d'artillerie. Mais 
quand fiit à l'approcher, jusques à la portée 
de l'artillerie, ils se doutèrent de l'amorce; 
parquoi s'arrêtèrent , et laissèrent les autres se 
retirer. Ce fait, avisèrent les lieux plus à main, 
pour mettre leur siège ; et tout bien avisé , 



324 CHRONIQUES 

premier qu'asseoir ]eurdit siège, sommèrent 
le seigneur de Monigue de rendre la place , 
en lui promettant tant d'argent qu'il voudroit 
demander/ si le trésor de Gênes pou voit suf- 
fire à ce. Lequel fit réponse qu'elle étoit au 
roi et à lui, et que si bien la garderoit, que 
jà vilain par force n'y mettroitle pied dedans. 
Ce dit , les Genevois bien marris firent crier à 
son de trompe devant ladite place , que celui 
du dedans qui voudroit tuer ledit seigneur de 
Monigue auroit trois mille écus, et celui qui 
mettroit le feu dedans les munitions de l'ar- 
tillerie, en» auroit- cinq cents. Et ainsi s'es- 
sayèrent par argent d'avoir icelle place, mais 
ce fut pour néant. Dont assirent leur siège, 
et mirent leur artillerie en onze lieux , tant 
sur les montagnes, qui autour de là étoient, 
que sur les côtés, et au plain, où firent onze 
re/hpjfirts. 



IX. 



]Du eitfic et ie la batterie Iru rt)dtmu iie AXo- 

nigae par U$ (Sl>énevùx^. 

Du côté de la marine assiégèrent aussi la- 
dite place, en manière que de leurs barques, 
caraques et galères pouvoient tirer contre 
les murailles et tours dudit château de Moni- 
gue; et tant commença ladite artillerie à 



DE JEAN d'aUTON. 225 

bruire et tempêter, qu'il sembloit que les ro- 
chers éclatassent. Les canonniers du dedans 
leur rabattoient tellement leurs coups , que 
homme d'eux n'osoit montrer le nez, qu'il 
ne fût mouché jusques au sang. Somme, 
la batterie fut tant mortelle, que à toute 
heure sans cesser dura plus de six jours, si 
que les coups du dehors furent estimés plus de 
six mille. Et tant ruèrent gros boulets , que 
en trois parts abattirent cent toises de mu- 
raille, ou plus, tant du côté de la mer que 
de l'avenue de la place. 

Durant cette batterie, messire Yves d'Alè- 
gre, gouverneur de Savone, transmit Jac- 
ques d'Âlègre , son fils , avec six cents laquais , 
à une ville près d'illec , nommée La Turbie , 
pour icelle garder et secourir ceux de Mo- 
nigue , pour* empêcher les vivres par terre , 
et ennuyer le siège par alarmes : ce qu'il fit 
souvent, et tant, que un jour, durant ledit 
siège , neuf enseignes de Genevois se mirent 
aux champs pour ruer sur ses gens , lesquels 
mit pareillement aux champs, et donna au 
trîivers, en sorte qu'il les mit en roupte et les 
défit. Plusieurs y demeurèrent, les autres 
furent pris, et les autres s'enfuirent. Au- 
dessus , et près de La Turbie , avoit une forte 
tour du duc de Savoie, où pareillement étoit 
grosse garnison de Savoisiens , lesquels aussi 
donnèrent souvent ^larmes aux Genevois : 
III. i5 



:i26 CHRONIQUES 

ainsi étoient ennuyés de tous cotés; toutefois 
battoient par terre et par mer la place de 
Monigue, et à tout pouvoir s'efforçoient de l'at- 
térer. Et ce durant, le second jour du mois 
de janvier, ceux de la place firent une saillie 
sur ceux qui étoient à la garde de l'artillerie 
des Genevois, et se mirent hors jusques au 
nombre de vingt-cinq hommes armés , lesquels 
soudainement chargèrent sur lesdits gardes, 
qui étoient deux cents ou plus , et donnèrent 
si rudement, qu'iceux Genevois, pensant être 
surpris, abandonnèrent leur artillerie et s'en- 
fuirent tout le cours. Et ce voyant, les soudards 
du château sortirent environ quatre-vingts, 
et se joignirent aux autres, lesquels tous en- 
semble approchèrent l'artillerie de leurs en- 
nemis; et voyant qu'ils étoient foibles pour 
l'emmener, et que les Genevois à toute puis- 
sancie les approchoient , ce nonobstant , avec 
gros clous de fer étoupérent les trous par 
où se met le feu en l'artillerie, et en enclouè^ 
rent quatre des plus grosses pièces, en ma- 
nière que un mois durant ne tirèrent plus. 
Durant ledit siège , plusieurs assauts y don- 
nèrent les Genevois , mais toujours furent re- 
poussés et battus ; et pour ce , ne cessoient de 
ruer coups à toutes mains. Si étoient-ils sou* 
vent réveillés par ceux du dedans; car, le plus 
souvent des jours, faisoient courses et sail- 
lies, et en attéroient toujours quelqu'un. 



DE JEAN d'aUTON. 327 

Jacques d'ÂIègre ^ seigneur de Millau y étant 
lors à La Turbie y voulut aller pour quelque 
affaire à Nice^ et prit avec lui partie de ses 
gens de pied et laissa le surplus pour garder 
le logis. Mais tantôt qu'il eut désemparé le 
lieu , les Genevois à grosse puissance ^ sachant 
le chef être absent , assaillirent La Turbie ; et 
combien que bien fût par les gens dudit sei-» 
gneur de Millau défendue ^ si fut-elle empor-* 
tée y et les gardes prises et mises à sac. 

Messire Yves d'ÂIègre^ sachant toutes ces 
choses y et que le siège de Monigue àvoit jà 
duré plus de trois mois^ délibéra d'y aller 
pour vouloir lever le si^e; si prit avec lui 
huit vingts hommes d'armes des siens ^ de 
ceux du marquis de Montferrat, de ceux de 
Montoison, et de ceux du capitaine Fon- 
traillesy avec deux mille hommes de pied^ 
sous la charge des capitaines Féralte^ Espa- 
gnol; Hiérome Barnabo; Cossains^ Estrelin; 
et quelques autres qui là étoient y et messire 
Mercure , Grec y avec cent Albanois ; et ainsi 
se mit à la route ^ tirant vers Monigue ^ qui 
toujours étoit battue et assaillie des Genevois : 
ce qui moult ennuyoit à messire Lucien de 
Grimaulx^ seigneur dudit Monigue, lequel 
leur faisoit souvent alarmes et ennuis. 

Sur le commencement du mois de mars > 
ledit seigneur de Monigue fit une saillie de 
deux cents hommes sur le camp des Genevois ; 



238 CHRONIQUES 

et premièrement adressa sur le plus proche 
rempart^ auquel étoient environ cent hommes 
des Genevois, lesquels furent surpris; car ils 
ne se doutoient de ladite saillie , pensant ceux 
de ladite place assez embesognés pour garder 
leurs murailles , et remparer les brèches d'i- 
celles, qui étoient moult grandes. Si advint 
que le seigneur de Monigue avec sa bande se 
trouva contre ledit rempart, où Genevois sor- 
tirent garnis de leurs armes; et là s'entremê- 
lèrent tellement, que lesdits Genevois furent 
outrés ; et après assez long combat , tournè- 
rent le côté, et se retirèrent à un autre rem- 
part, delà près un jet de pierre, lequel rempart 
étoit fort, et gardé par aucuns des François 
qui s'étoient mis à la solde des Genevois. 
Aussi y avoit audit rempart Fisains à force, 
lesquels pouvoient être en nombre de trois à 
quatre cents. Avec le seigneur de Monigue 
étoit un homme d'armes basque, nommé 
Arigoy s , porteur de l'enseigne de messire Yves 
d'Alègre, lequel Arigoys étoit hardi homme, 
et là se mit des premiers. La noise fut grosse , 
car ceux du dedans ne faillirent à charger à 
grands coups de pique et de hallebarde. Le 
seigneur de Monigue, qui étoit en la mêlée, 
enhardissoit ses gens, en donnant à tour de 
bras. Quoi plus? Si à point se battirent, que 
cinq de ceux du seigneur de Monigue furent 
là pris, et un tué, et le capitaine Arigoys 



DE JEAN D AUTON. 22Q 

blessé. Du parti des Genevois moururent de 
vingt à vingt-cinq , et plusieurs blessés. Ce fait, 
après qu'alarmes furent faits par tout le camp, 
ledit seigneur de Monigue, avec tous ses gens, 
se retira le petit pas , et fut suivi des Genevois ; 
mais furent iceux repoussés à coups d'artil- 
lerie et de trait , tant que sans autre dom- 
mage entra dedans sa place , à toute sa bri- 
gade. 

Les Genevois, qui espies et découvreurs 
avoient par tout le pays , surent pour vrai que 
messire Yves d'Alègre , avec grosse route de 
gens d'armes étoit jà sur les champs, pour 
aller secourir Monigue et leur lever le siège. 
Lors furent envoyés de Gênes à Monigue deux 
commissaires nouveaux , c'est à savoir, Paul 
de Nove, leur duc, et un nommé Silvestre 
Justinian; et dirent tous les Genevois audit 
Paul de Nove, leur duc , que s'il pouvoit pren- 
dre Monigue , que à sa venue seroit reçu en 
curre triomphal, à la manière antique de 
Rome. Iceux arrivés audit lieu de Monigue, 
sachant la venue dudit seigneur d'Alègre , et 
que besoin étoit de mettre briève fin à leur en- 
treprise, dirent: « Seigneurs Genevois, vous 
voyez que jà quatre mois entiers sont, que te- 
nons ici le siège, où n'avons exploité chose à 
nous honorable , ni profitable à la chose publi- 
que; et tant plus y demeurerons , et moins y 
acquêterons, si, de meilleur vouloir et plus 



:a5o CHRONIQUES 

haut courage , ne mettons mains en besogne. 
Assez êtes avertis de la venue du seigneur d'A- 
lègre f qui à toute grosse puissance vient pour 
lever notre siège, s'il est le plus fort. Mais^ pour 
obvier à tout inconvénient^ nous est surtout 
métier de prendre cette place : ce que en bref 
nous fout exploiter, ou demeurer frustrés de 
notre intention , de laquelle est jà le roi de 
France assavanté. Parquoi donnons- y telle 
provision , que de plein assaut soit par nous 
ladite place emportée. Et ce fait , soyons sûrs 
de demeurer tout temps seigneurs en terre y 
et rois en la mer. » A chef de ces mots, cha- 
cun desdits Genevois reprit cœur, disant qu'ils 
mourroient tous ou qu'ils auroient la place; 
et firent recommencer une batterie , qui dura 
trois jours et trois nuits, sans cesser, du côté 
de Serranal , un lieu ainsi nommé dedans Mo- 
nigue ; et là attérèrent plus de cent toises de 
murailles; et à la ruine et chute d'icelles , les 
défenses basses furent étoupées , en manière 
que l'artillerie du dedans ne pouvoit nuire 
aux ennemis , et ne s'osoient montrer ceux de 
la place à la défense de la brèche : car elle 
étoit sujette aux montagnes où les Genevois 
avoient fait leurs remparts , et là leur artil- 
lerie atitrée ; et si étoient ceux de Monigue de- 
vers le côté de la mer tout à découvert : dont, 
des caraques et galères, tiroient les Gene- 
vois sur eux , en manière que homme ne s'o- 



DE JE4N d'aUTON.* ^Si 

soit là arrêter, sans sa vie trop hasarder. Tou- 
tefois le seigneur de Monigue délibéra de 
mourir là avec tous ses gens , ou repousser 
ses ennemis. Voyant les Genevois que brèche 
à suffire avoient ,- pour devoir donner l'assaut, 
ordonnèrent le lendemain icelui être donné 
par quatre mille hommes, lesquels Paul de 
Nove, duc des Genevois, voulut mener et 
conduire; ayant souvenance du triomphe que 
les Genevois lui ont promis, s'il gagne la 
plape. Or vint le jour que lesdits Genevois, 
avec leurs échelles et crampons, s'apprêtent 
de donner l'assaut; lesquels sur l'aube du 
jour font sonner trompettes et gros ta- 
bours de Suisses, et sortent en place pour 
commencer le butin. Et eux ainsi en camp, 
Paul de Nove, leur duc, devant tous commença 
à dire : « A cette fois , se montreront le vouloir 
vertueux et pouvoir invincible du peuple 
genevois, qui onc par puissance d'homme 
vivant ne furent surmontés, ni à servitude 
soumis. Sus donc. Seigneurs! évertuez vos 
cœurs , et exploitez vos forces à cet affaire ; 
car à ce fîl pend le prix de votre los , l'avan- 
cement de votre honneur, et le rabais de votrp 
réputation. Si à ce coup êtes vainqueurs, vie 
prospère acquêterez et immortelle renom- 
mée! Si lâchement êtes vaincus, la fin de vous 
sera reprochable à votre nom et honteuse à vos 
amis! Si fortune vous est adverse, mieux est 



:i32 CHRONIQUES 

mourir en bataille ^ que fuir vaincu! c< Ces pa^ 
rôles dites , chacun des Genevois , et tous en*^ 
semble^ levèrent la main, disant que, pour 
crainte de mort, ne reculeroient un seul 
pas. 

X. 

B'tin ûsmnt qat U0 (S>inttoxB Irotmtrmt au cï^à- 
tean ïne Monigat^ oh fntevA xcmx xepcnmh 
tl plmimn Vtn% acm. 

Messire Lucien de Grimaulx, voyant que 
l'assaut étoitprêt à donner, ordonna, pour la 
défense de la brèche , sept postes, chacune de 
trente hommes : desquelles il en prit une pour 
lui, ordonnée à être mise au milieu des au- 
tres; à un sien frère, nommé messire Charles 
de Grimaulx , bailla l'autre; à Barthélémy de 
Grimaulx , son lieutenant , une autre ; au ca- 
pitaine Arigoys, à Christophe Royer d'Ast, à 
AntonyBence, et au commis de ses galères, 
à chacun d'iceux une desdites postes , ordon- 
nées être mises tout le long de ladite brèche, 
qui étoit grande à passer cent hommes de 
front. Eticeux avertit que, au besoin et à re- 
lais , ceux desdites postes qui seroient les plus 
frais secourussent les lassés. Au seigneur de 
Sainte-Colombe, lieutenant de messire Yves 
d'Alègre, bailla une brèche près une des portes 



DE JEAN d'aUTON. 255 

du château à garder^ avec trente hommes 
François. Et ainsi assit ses postes , pour atten- 
dre l'assaut f en disant à ses gens : « Mes bons 
seigneurs et amis, le temps est venu que 
chacun de nous doit déplier la force du bras 
et la vertu du cœur, pour son honneur dé- 
fendre et sa vie garantir, qui sont les choses 
entre autres plus dignes de recommandation» 
Dont mieux nous est ici mourir à la défense 
de ce, et en gardant notre place, que nous 
rendre à la merci des vilains, comme lâches 
et méchans : qui nous seroit à jamais un décri 
de voix commune et un reproche de vilenie. 
Si nous sommes peu. de nombre au regard des 
ennemis , nécessité , qui , à besoin , renforce 
les craintifs^ par vive raison nous doit rendre 
invincibles. Si nos murailles sont bréchées , il 
n'est forteresse que de gens vert|jeux. Et vous 
souvienne qu'audacieux vouloir est un rem- 
part inexpugnable.» Ce dit, chacun prit cœur, 
en sorte que la mêlée leur tardoit à venir. Et 
est à savoir que sur le lieu ayoit provision de 
grosses pierres , pour ruer sur ceux. qui vou- 
droient écheller la muraille , huiles bouil- 
lantes , lances de feu , chaux vive , poix , et 
soufre ardent, pour donner à ceux qui ap- 
procheroient ladite muraille, et force ar- 
tillerie dedans les tours et défenses de la place, 
pour tirer à la traverse. 

Et ainsi tout autour de la brèche, atten- 



234 CHRONIQUES 

doient ceux de Monigue la venue de l'assaut, 
lequel fat commencé un matin , sur le point 
du soleil levant, que Paul de Nove, duc du 
peuple de Gènes , avec quatre mille hommes , 
Genevois et Pisains , approcha la muraille , à 
tout grand nombre d'échelles. Et à rappro- 
cher, l'artillerie des deux cotés commença à 
tonner comme tempête. Des montagnes, et de 
la mer, tiroient les Genevois sur ceux de la 
place, dont plusieurs en affolèrent. Mais pour 
ce, nul désemparoit , pour doute de mort. Et 
tant fut, que main à main se combattirent, les 
uns à la brèche, les autres sur les échelles, 
tant mortellement , qu'on ne voyoit que gens 
ruer par terre. Ceux du dedans, à grands 
coups de piques repoussoient ceux qui les ap- 
prochoient. Les Genevois s'efforçoient à relais 
de gagner la^place ; et là étoit Paul de Nove , 
qui fit ses efforts , et très-hardiment le fit. Car 
toujours, combien qu'il fut vieil et ancien, 
si étoit -il des premiers qui encourageoit 
moult les autres, et tant qu'un Pisain, du parti 
des Genevois, monta, l'enseigne au poing , 
par une échelle , jusque sur le bord de la 
muraille, laquelle n'étoit du tout mise à bas, 
et mit un pied dessus voulant entrer, et criant 
populo! populo ! Là eut merveilleuse foule : car 
les Genevois de toutes parts échellèrent ]a 
muraille, et assaillirent la brèche : à quoi 
résistèrent les Monigois de telle force, que des 



DE JEAN d'aDTON. ^55 

Genevois plusieurs furent renversés. Celui qui 
portoit leur enseigne s'efForçoit d'entrer, et 
donnoit sur le côté , où un nommé Antony 
Bence^ Monigois, tenoit sa poste, lequel se 
défendit avec force immodérée; et lui, voyant 
l'enseigne des Genevois un pied sur la mu- 
raille, adressa là si à point, que d'un coup 
de pique , qu'il rua de toute sa force , le ren- 
versa du haut en bas , lequel fut à la chute 
tout accravanté. L'enseigne ainsi par terre, 
ceux de Monigue se ravigourèrent , et s'effor- 
cèrent de nouveau, en jetant huile bouillante 
et soufre ardent , à tout lances de feu , sur 
ceux qui assailloient la place, tellement que les 
Genevois furent repoussés , et abandonnèrent 
la muraille toute enrougie de leur sang. Dont 
fut cessé l'assaut, qui plus de cinq heures 
avoit duré. Leurs échelles demeurèrent là, 
qui servirent de bières pour emporter les 
morts , dont il y en avoit de trois à quatre 
cents. Et ne moururent de ceux de la place 
que trois seulement , mais grand nombre y 
eut de blessés. 

Durant l'assaut , les Genevois voulant amu- 
ser partie des soudards de la place , afin que 
tant de gens ne fussent à la défense de la 
grande brèche, prirent barques couvertes, 
brigandins et autres bateaux , jusques au 
nombre de vingt; et dedans mirent quatre 
cents hommes de guerre, lesquels abordèrent 



256 / CHRONIQUES 

leurs bateaux à Tentrée du port^ vers une tour 
nommée TÉperon^ et là avec leurs échelles 
descendirent et prirent terre, comme pour 
vouloir assaillir ladite place, de celui côté. 
Dont ceux qui étoient aux défenses de celle 
part , voyant iceux Genevois descendus , tout 
soudainement donnèrent coups d'artillerie 
contre leurs barques et brigandins, si qu'ils 
les percèrent, en manière que l'eau entra 
dedans , tant qu'ils allèrent à fond : et ainsi 
demeurèrent ceux qui étoient descendus , en- 
tre la muraille de la place et le bord de la 
mer, au danger de leurs ennemis. Or avoient- 
ils grand nombre d'échelles, lesquelles dres- 
sèrent contre la muraille , et s'essayèrent de 
monter; mais à grands coups de pierre et de 
hacquebuttes , furent repoussés et battus, en 
sorte qu'ils furent contraints d'abandonner 
leurs échelles. Et voyant que leurs barques 
et brigandins étoient à fond, ne surent où 
prendre sûreté, si n'est derrière une grosse 
tour, où se mussèrent pour le danger du trait, 
et demeurèrent jusques à ce que l'assaut fût 
du tout fini , que le seigneur de Monigue sut 
leur piteux affaire ; qui de ce fut bien joyeux; 
et pour en faire la raison , fît sortir par une 
poterne , du côté où ils étoient , cent hommes 
des siens, lesquels les allèrent réveiller, et don- 
ner au travers , en manière que , sitôt qu'ils 
cuidoient prendre plaine , l'artillerie les affo- 



DE JEAN d'aUTON. 25j 

loit : dont en furent aucuns tués , et les autres 
noyés à la rive de la mer, et tous occis, quatre- 
vingts d'iceux réservés seulement, lesquels fu- 
rent pris et menés au château de Monigue. 



XL 



Commet Itô (èénetm Uvivtnt leur Biéj^e Ire 
tenant le et)dteau ie Monigae. 

Durant ce, messire Yves d'Alègre appro- 
choit de tant, que les Genevois surent sa 
venue ; et voyant qu'ils ne prendroient la 
place de Monigue, deux jours après ledit as- 
saut, brûlèrent leurs loges etbarraques; puis 
mirent leur artillerie en mer, et s'en allèrent 
partie par mer et partie par terre. Les uns 
tirèrent vers une place sur la marine , nom- 
mé Port-Morice, l'autre partie des Genevois 
s'en allèrent droit à une place nommée Vin- 
timille, laquelle ils tenoient, et de là à Gènes. 
Messire Yves d'Alègre , sachant leur déloger, 
les suivit avec ses gens d'armes, et reprit 
Menton et Roquebrune, qu'ils avoient pris 
en allant mettre le siège à Monigue , lesquelles 
places se rendirent sans nulle défense; et 
aussi prit Port-Morice , laquelle se rendit par 
composition de dix mille ducats. Ce fait, le- 
dit seigneur d'Alègre s'en retourna à Sa- 
vone , et ses gens , chacun à sa garnison. 



258 CHRONIQUES 

XII. 

9ht xévoiUvxttA ie (S>itM^ tt comment nuddir^ 
i^aliaB ïae 6ala^ar prit auntns (S>tnej^0iB m 
(oiiijie Ire f^int-Stand^ne à (6èntB. 

Avant le temps du siège de Monigue , de- 
dans la ville de Gènes , au Palais d'icelle, étoit 
pour le roi un nommé Philippe de Roque* 
bertin , lequel entretenoit le plus doux qu'il 
pouvoit le peuple de la ville , qui , durant le- 
dit siège , ne s'étoit encore déclaré contre 
le roi^ mais crioit toujours France et po^ 
pulo. 

Or advint lors que le huitième de février^ 
à un jour de quelque féte^ grand nombre de 
Genevois furent à Saint-Francisque , un col- 
lège de cordeliers , assis au pied de la cita- 
delle du château de Gênes , où illec ouïrent 
le commencement de vêpres. Là fut messire 
Galèas de Salazar, eii voyant iceux Genevois 
en ses dangers , dit qu'ils étoient de bonne 
prise ^ vu que jà avoient commencé la guerre^ 
et assailli aucunes places du pays du roi , et 
que encore tenoient le siège à Monigue^ terre 
dudit seigneur : parquoi fit garder les portes 
de l'église^ et iceux prit, et envoya dedans le 
château prisonniers^ lesquels traita rude- 
ment , et les enferma dedans un heu , où avoit 



DE JEAN d'auton. a5g 

un moulin à bras ; èsquels faisoit tourner 
ledit moulin ^ et moudre le blé à grand'peine 
et travail y sans leur donner que du pain 
et de l'eau, ce que n'avoient iceux Gene- 
vois accoutumé ; auxquels demandoit grand'- 
somme d'argent pour leur rançon , de la- 
quelle ne vouloient fîner, disant qu'ils étoient 
pauvres et que de tant grosse rançon ne sau- 
roient faire paie, parquoi furent pour un temps 
mal traités. Dont ceux de la ville s'en allèrent 
plaindre à Philippe de Roquebertin, lieute- 
nant du gouverneur pour le roi , auquel di- 
rent que le capitaine du château n'avoit que- 
relle contre eux^ et qu'il ne devoit prendre 
ni détenir les gens de la ville, qui tenoient 
pour le roi et étoient ses sujets, et beaucoup 
d'autres raisons alléguèrent. Dont celui de 
Roquebertin, pour complaire au peuple, et 
pour doute de commune insulte , leur promit 
d'en parler au capitaine , et de lui remontrer 
spn tort , en façon que lesdits prisonniers se-^ 
roient rendus , ou pour le moins traités très- 
bien et humainement , ce qui adoucit quelque 
peu le peuple. Si s'en alla ledit Roquebertin 
au château , et dit au capitaine comme la ville 
étoit presque révoltée , au moyen des prison- 
niers qu'il détenoit; parquoi avisât qu'il eu 
devroit faire , en façon que le profit du roi et 
son honneur y fussent gardés. Sur quoi ré- 
pondit ledit capitaine , qu'ils étoient ses vrais 



a40 CHRONIQUES 

prisonniers^ et qu'ils étoient de prise ^ va 
qu'ils avoient commencé la guerre et assailli 
les places du roi : parquoi ne les rendroit, si 
le roi ne lui mandoit expressément. 

Tandis que ces choses s'exploitoient , le roi 
averti du tout, et sachant la révolte de Gènes , 
dit qu'il pourvoirait à ce : dont pour vou- 
loir mettre provision de plus à la garde de son- 
dit château de Gênes , qui étoit la principale 
place et meilleure défense , ^transmit celle 
part un nommé AUabre de Saule , son huissier 
de chambre^ par lequel écrivoit et mandoit 
par créance à messire Charles d'Âmboise, 
son lieutenant-général delà les monts ^ à Phi- 
lippe de Roquebertin^ lieutenant du gou- 
verneur de Gênes, et à messire G aléas de 
Salazar , capitaine du château de Gênes , son 
vouloir touchant son affaire de delà. Lequel 
AUabre s'en alla en poste , et si tôt, que en 
moins de six jours fût à Milan devers le lieu- 
tenant du roi , auquel, en ensuivant sa charge, 
bailla ses lettres et dit sa créance. Après que 
le lieutenant du roi eut vu et ouï ce que 
mandé lui étoit , au plus tôt qu'il put dépêcha 
ledit AUabre, auquel bailla gens et moyens 
pour le guider jusques à Gênes, ainsi que le 
roi lui mandoit par ses lettres, et lui bailla 
un chevaucheur d'écuyerie, pour lui rap- 
porter nouvelles de l'exécution de son fait. 
Ainsi s'en va ledit AUabre son droit chemin, 



DE JEAN d'aUTON. !24 I 

tirant à Gênes; et premier adressa à un lieu , 
nommé le bourg de Busale , à quinze milles 
près de Gênes ^ et là trouva un nommé mes- 
sire Robert Spinole, frère du seigneur de 
Sarraval , Genevois. Auquel dit ledit ÂUabre , 
que ledit de Sarraval^ son frère ^ l'adressoit à 
lui^ avec un sien serviteur^ qu'il lui avoit baillé 
pour le conduire , et prioit ledit messire Ro- 
bert que , le plus tôt et le plus droit que pos- 
sible seroit , le fit adresser et mener à Gênes. 
Ce qu'il fit par un marchand dudit bourg , 
qui savoit le plus couvert chemin et sûres 
adresses pour aller audit lieu. Si le mena 
celui marchand tout sûrement jusques à l'en- 
trée d'un lieu nommé Poulceuvre^ qui est 
l'avenue des détroits des montagnes de Gênes^ 
et lui dit celui marchand , que là étx)it le plus 
dangereux de leur passage; car delà étoient au- 
cuns des capitaines et chefs des Genevois mu- 
tins^ et mêmement un nommé Guillon^ capi- 
taine de Poulceuvre ^ par lequel étoit venu le 
moyen delapremièredivision deGênes^ comme 
j'ai dit dessus. Toutefois passèrent outre , sans 
autre danger^ et approchèrent la tour de la 
Lanterne^ nommée la tour de Godefa, assise 
en mer, entre la ville de Gênes et un bourg 
nommé le bourg de Saint-Pierre- d'Arène, 
regardant sur le môle. Et eux étant au droit 
de la Lanterne , pour ce que lors faisoit froid , 

ledit AUabre enchaperonné pensa que lui 

III. 16 



^42 CHRONIQUE» 

en cette manière ne (Misseroit , sans être de 
plu^urs regardé , enquis , et par aventure 
arrêté de ceux de la yille , ota son ebaperon , 
et mit une chaîne d'or au coi, qu'il aroit baillée 
à garder à sa guide ; et ainsi passa tout sùre^ 
ment jusques au Palais, où descendit et en- 
voya loger ses cheyaux. Puis demanda k quel^ 
qu'une des mortes-paies dudit Palais , où étoit 
un nommé Philippe de Roquebertin, lieu-^ 
tenant du seigneur de Raveàtain, lequel le 
mena en la chambre de celui Roquebertin , 
qu'ils ne trouvèrent là; car il étoit allé ce 
jour au sermon , et devoit dîner en ville avec 
auctlDS des citadins, lesquels il entretenoit tou- 
jours de douces paroles, comme besoin lui 
étoit. Ledit AUabre, au plus tôt qu'il pût, manda 
à Roquebertin qu'il étoit là venu de par le roi, 
et qu'il avôit affaire hâtivement à lui : dont ce- 
lui Roquebertin à toule diligence s'en alla au 
Palais , où ledit Allabre lui bailla les lettres^ 
que le roi envoyoit, et celles de messire Charies 
d'Amboise, et lui dit la créance qu'il avoit à lui 
dire, contenant que , tout incontinent les let-' 
très vues, ledit Roquebertin s'en allât à Milan 
devers ledit messire Charles d'Amboise , lieu-' 
tenant du roi y et que premier eût à bailler au« 
dit Allabre les mortes -paies du Palais,, où 
pouvoient être trois cents hommes, pour les 
mettre où le roi lui avoit mandé* Lequel Ro- 
quebertin dit : « Volontiers accomplîrai-je le 



DE JEAN d'aUTON. 245 

mandement et vouloir du roi ; mais difficile 
diose seiroit à faire promptement , et sûre- 
ment me déloger : car si les mortes-paies aban- 
donnent le Palais, le peuple de Gènes pourra 
penser que le roi se défie d'eux et que leur 
machination est clairement découverte , par- 
cpiaî moi et tous les François qai devant eux 
noQS trouverons , serons en danger de la vie : 
dont est besoin diiFérer la chose quelque peu 
de temps, n A quoi ne voulut entendre ledit 
AUabre, disant : h Non > il est besoin dé faire le 
vouloir du roi , qui est de promptement re- 
tirer ses mortes-paies , et les mettre à la garde 
du château , qui grand besoin en a; et si par 
aventure ils sont défaits ou empêchés par les 
Genevois , et que guerre soit du tout ouverte , 
à grande difficulté pourra être ledit château 
garni de gens d'armes. Et en outre vous devez 
savoir que, au moyen de la prise d'aucuns 
Genevois que le capitaine dudit château dé- 
tient, tout le peuple de Gênes en est mutiné, 
et prêt à dire le mot contre le roi : dont est 
métier, au plus tôt que faire se pourra, et avant 
que plus de bruit se lève, de renforcer le 
château; et tant y a que jà pense le roi 
que vous soyez avec lesdites mortes-paies au- 
dit château, ainsi que jà long-temps vous a 
mandé, comme il m'a dit à mon partemeiit, 
et que là vous trouverois. Pour ce, n'est 
heure de plus différer, mais foire le vouloir du 



^44 CHRONIQUES 

roi. » Oyant celui Roqnebertin ce que dit est^ 
pria ledit AUabre ^ que au moins voulsit pre- 
mier demeurer illec deux ou trois jours, et 
que ce pendant il trouveroit moyen de sortir 
de la ville et échever le danger des vilains : 
ce que ne voulut ledit AUabre , mais dit que 
plus ne demeureroit au Palais. « Car j'ai, dit-il, 
lettres adressant à messire Galéas , capitaine 
du château , lesquelles faut à toute diligence 
à lui présenter; car j'ai, de ce, commandement 
exprès du roi , auquel me faut , toutes choses 
laissées, obéir. » Ce dit, voyant celui Roque- 
bertin que autre chose ne pou voit, et qu'il 
étoit force que ledit AUabre s'en allât au 
château, dit: «Or allez en la garde de Dieu; je 
vous baillerai une mule et un gentilhomme, 
pour vous conduire et accompagner jusques 
au château , afin que la ville ne se doute de 
notre affaire. Allez le plus celément que pour- 
rez, et par voies obliques, que la guide que 
je vous baille vous saura mener. Et au sur- 
plus, je vous transmettrai toutes les mortes- 
paies du Palais, de nuit, afin que par les 
vilains ne soient avisées ou arrêtées. » Ce dit, 
ledit AUabre avec sa guide monta à cheval , 
et dit à sa guide qu'il le menât vers la marine 
à l'opposite de là où il vouloit aller, afin que 
les Genevois ne sussent où il tiroit. Et ainsi 
s'en alla vers la marine à quartier, et retourna 
par rues secrètes et foraines, tant que sans 



DE JEAN d'aUTOW. 2^5 

empêchement se rendit au château , où trouva 
messire Galéas de Salazar, capitaine de la- 
dite place f auquel bailla les lettres du roi > 
et lui montra mandement dudit seigneur^ 
comme il faisoit et ordonnoit ledit ÂUabre 
capitaine de Saint- Francisque^ qui est un 
collège de cordeliers^ assis au pied de la cita- 
delle du château^ bien renfermé et fort à 
merveilles^ lequel peut secourir le château , et 
être du château secouru contre la ville : dont 
étoit besoin mettre garnison dedans ledit col- 
lège. Aussi mandoit le roi^ par lettres auxdits 
soudards du Palais^ qu'ils eussent à obéir audit 
AUabre en cet affaire^ comme à sa personne, 
après le département de Roquebertin. 

Celui messire Galéas , capitaine du château 
de Gênes, voyant les lettres que le rqi lui 
écrivoit, et le mandement susdit, reçut joyeu- 
sement ledit Allabre. Et sommairement tous 
deux ensemble parlèrent sur leur affaire , di- 
sant, pour conclusion, que métier étoit que 
Philippe de Roquebertin, lieutenant du Pa- 
lais, montât jusques au château, pour parler 
plus amplement de leurs besognes*, et savoir 
à lui de l'état et manière des vilains de Gê* 
nés, et quel vouloir ils avoient; pour y pour- 
voir selon leur possible. Ainsi transmirent 
message secrètement devers ledit Roqueber- 
tin , le priant qu'il voulsit aller par-<levers eux, 
pour parler d^aucunes choses, touchant les 



• » 



^46 CHRONIQUES 

afikires du roi; et qae le capitaine du cfaâ-» 
teau fût allé parler à lui , mais il n'osoit aban^ 
donner le château j parqnoi le prioit bien fort 
qu'il lui plût monter jusques audit lieu : ce 
que ne voulut ledit Roquebertin , disant que , 
pour la doute de la commune qui grande- 
ment étoit émue y n'oseroit, et que %*i\ faiaoit 
semblant d'y aller^ le peuple l'assommeroit , 
car il étoit tout effréné , et en branle d'où- 
yrir la guerre aux François. Quoi plus? Si 
n'est que ledit Allabre manda à Roopiebertin ^ 
s'il ne pouvoit monter au château ^ qu'il lui 
envoyât les mortes-paies du Palais , comme le 
roi lui avoit mandé : ce que promit de feire 
celui Roqud^ertin^ dedans quatre jours après; 
pendant lequel temp6 , il pratiqua aucuns des 
plus autorisés de Gênes ^ par douces paroles et 
moyens exquis, pour envoyer à Milan ambassa-* 
deurs par-devers messire Charles d'Amboise y 
lieutenant du roi, lequel avoit puissance sur 
touts affaires y et que avec lui pourroient 
telle ehose traiter, que ce serait au profit 
de la ville et bien de la chose puUîque; et 
que , de sa ^part^ il y faesogi^roit en manière , 
que Gènes pourroit oonnoître qu'elle aurait 
un ami en lui. Toutefois ces belles choses 
leur disott ledit Roquebertin, pour trouver 
moyen de sortir de la ville avec eux, et se 
retirer à Milan, pour la sûreté de sa per- 
sonne : auxquelles choses s'accordèrent les 



DE JfiA,N d'aUTON. ^7 

Genevois, et à chef dexjuaCre jours , lui ba^ 
lèreat ambassades , pour aller avec lui à 
Milan devers ledit lieutenajit du noi. Et sur 
ce propos , se mettent en avant lesdits de Gê- 
nes ^ accompagnés de traite chevaux , et pren- 
nent leur chemin vers le bourg de Busale. Or 
avoit ledit Bx>quebertin, prenxier que partir de 
Gênes, dépéché une poste, et ieelle envoyé à 
Milan , pour avertir le lieutenant du roi 
comment il menoit les ambassades de Gênes 
parrdevers lui. A quoi fit réponse ledit lieu- 
tenant du roi, que de lui il n'ayoit commis 
3ion ni puissance aucune de faire avec les- 
dits Genevois quelque traité , ni de les ouïr : 
à celle fin , leur renvoya la même poste pour 
4e œ les avertir. Lesquels Genevois oyant la^ 
dite réponse, très-omàl contents s'en retour^ 
nèrent à Gênes, et ledit Roquebertit^ avec son 
train prit son chemin droit à Milan. 

Le même jour qtue celui Roquebertin {par- 
tît de Gênes, dit à un nommé Maubouvier, 
et à un autre nommé François de la Fuste , 
des soudards du Palais de Gênes, que , la nuit 
ensuivant de son parlement, eussent à «ne^ 
ner et conduire les autres soudards dudit Palais 
à Saint-Francisque , dont étoit capitaine ledit 
Allabre, car ainsi l'avoit mandé le roi. Dont 
icelle nuit se rendirent lesdits Maubouvier et 
Frangois de la Fuste à Saint - Francisque , 
Itvec six vingt et sept d'iceux soudards. Les an-^ 



^8 CHRONIQUES 

très, qui étoient en nombre deux cents ou 
environ , demeurèrent avec un nommé Ayer- 
luch , Allemand , qui portoit Tenseigne du 
seigneur de Ravestain, leur capitaine, lequel 
Averluch ne voulut servir le roi , ains "fit mu- 
tiner lesdits compagnons, dont y avoit jdu- 
sieurs François , lesquels se mirent au service 
et à la solde des Genevois. 

Dedans le Palais de Gênes, étoit demeuré 
un nommé messire Etienne de Cernerieu, 
docteur, lequel avoit Jà laissé Philippe de Ro- 
quebertin, pour être son lieutenant. Mais 
voyant la retraite des soudards dudit Palais, 
et le peuple de Gênes ému, dit qu'il s'ôte- 
roit du chemin , comme les autres : ce qu'il 
fit; car la nuit ensuivant, il délogea sans trom- 
pette, et s'en alla d'emblée devers le lieutenant 
du roi , qui lors étoit à une petite ville nom- 
mée Gamallo, terre de Milan. Et de là s'en 
alla audit lieu de Milan , pour être plus à sûr. 

Lorsque lesdits Maubouvier et de la Fuste 
eurent mené ce qu'ils purent de leurs gens 
devers l'huissier, AUabre, au matin, dedans 
ledit collège de Saint-Francisque, reçut le 
serment d'iceux, de bien et loyaument sous 
sa charge servir le roi. 

Le même jour que les soudards eurent ùit 
le serment, comme dit est, ledit . Allabre, 
capitaine de Saint-Francisque, voyant grand 
nombre de frères être léans, doutant long 



DE JEAN 9'aUTON. 2^^ 

siège ^ et que y au moyen de trop de gens, les 
vivres se pussent diminuer et défaillir, et ve- 
nir autres inconvénients, appela le gardien, 
auquel dit que pour les causes susdites étoit 
requis d'en envoyer partie, et retenir ceux 
seulement qui métier faisoient pour le ser- 
vice divin : parquoi ledit gardien en envoya 
tous lesdits frères, réservés cinq, et lui sixième. 
Tout cela fait, ledit capitaine se prit garde 
de sa place, et l'environna de tous côtés, pour 
icelle aviser ; et aux lieux qu'il vit besogneux 
d'aide fit faire forts et remparts, où lui et 
ses gens mirent la main à l'œuvre, en ma- 
nière qu'ils n'eurent doute de la force des 
Genevois, ni crainte de leur siège. 

XÎIL 

• 

Comment le^ (S>éntvm Bt mirent sm rentre U 
roi ^ A MBiég^tvtnt U CodtHlot lut iS>ine^^ tt 
privent par rompoeitûmj tt tommt mv ladite 
rompodition ^ ite ocdvent int)ttmaitimunt les 
^anrob qui itiaam étoitnU 

Tantôt que les ambassadeurs de Gênes fu- 
rent retoi^rnés du bourg de Busale audit lieu 
de Gênes, sans avoir été ouïs du lieutenant 
du roi; et sachant aussi les Genevois com- 
ment le capitaine du château de Gênes avoit 
pris aucuns de leurs citoyens , que encore te- 



:253 CHRONIQUES 

souillèrent les mains dedans le sang des morts 
inhumainement; les autres taillèrent en piè- 
ces sans pitié, avec les femmes qui là étoient, 
lesquelles firent mourir de tant cruelle et 
étrange mort, que l'horreur du fait me défend 
d'en dire la manière. Somme, de tous ceux 
n'en échappa qu'un tout seul , nommé Nico- 
las de Noyers , Laonnois , lequel , après la prise 
de la place , et ainsi qu'on tuoit ses compa- 
gnons , fîit pris par aucuns marchands de Gè- 
nes étant là, qui le connoissoient et avoient 
eu avec lui quelquefois paroles familières : 
dont celément firent tant qu'ils le mussèrent 
et déguisèrent , puis lui baillèrent de l'argent, 
et tellement firent qu'il se sauva et se retira 
au château de Gènes, où depuis me trouvai 
et parlai à lui, par lequel je sus lesdites cho- 
ses , et les noms d'aucuns de ses compagnons 
morts, nommés Regnault de Nouaille, leur 
capitaine , Nicolas d' Angu , le bâtard du Ghil- 
lou, Guillaume du Groq, Fied-d' Argent , 
Jean de Saint -Ouyn, Gounon et un sien 
fils, Artus, Morterre, Claude du Fin, Grand- 
Jean, d'Qzillac, Jannot, le canonnier, un 
nommé Robert, et trois autres, avec trois 
femmes, qui furent tous mis à sac. 



DE JEAN d'autow. a53 

XIV. 

Commntt les (S>in(t^m améj^ïtent U tolléj^e ïne 
SBaint-StanciBunt V ^^mb tt le (t)dteatt Irtt- 
Irit lieu* 

Après qu'iceux Genevois eurent pris le Gas- 
tellat de Gênes, et occis les François qui là 
étoient, dirent qu'il falloit faire encore plus; 
et conclurent d'assiéger le château , qui étoit 
fort à merveille y bien avitaillé, et garni de 
bons soudards , avec grand nombre de grosse 
et bonne artillerie, étant assis entre le sommet 
de la montagne et la ville de Gènes , comme 
à mi-Hîhemin desdits lieux. Entre lequel châ-^ 
teau et ladite ville, avoit deux forts, c'est à 
savoir : la citadelle, dont l'issue regardoit de- 
vant la grande porte de l'église de Saint-Fran- 
cisque devers la ville , tout en pendant , et de 
mal-aisée advenue ; laquelle citadelle étoit 
fortifiée de bastilles et remparts, force gens, 
et bonne artillerie ; l'autre fort étoit le col- 
lège de Saint-Francisque, par lequel on des- 
cendoit en la ville par diverses rues , tirant au 
Dôme et au Palais de Gênes ; lequel collège étoit 
enceint et fermé , du côté de la ville ,de bonnes 
et grosses murailles, bien tournellées, et gar- 
nies de bonne artillerie, avec bons soudards 
prêts d'attendre le siège et les assauts desdits 



254 CHBONIQUE9 

Genevois , qui étoient tous en armes par les 
rues de Gènes, et tant émus, que tous d'une 
voix dirent qu'ils prendroient le château de 
Gènes d'assaut, ou que toui y demeûreroieBU 
Mais premier s'en entrèrent ao Pakds, d'où 
s'étoient retirés les François, comme sages; et 
là dedans ne trouvèrent à qui méfaire, si n'est 
qu'iceux vilains , voyant les armes du roi là 
partout semées, avec lances et pufÊes le» 
égratignèrent et effacèrent de tou» points. 
Et^ ce fait, fermèrent et barrèrent toutes le» 
rues, ruettes, cbcaEDÎns^ passées, et avenues, 
pour aller du château à la ville ; et avisèrent 
de tout côtés l'assiette du château^ pour y 
mettre le siège , qui leur sembla mal à main 
de tous côtés, fors devers Saint-Francisque, 
pource que de celle part ils pourroient faire , 
dedans aucunes maisojis qui près de là étoient, 
leurs taudis et remparts, et être toujours au 
couvert > et avoir à tout besoin gens à relais. 
Et pour mieux à sûreté approcher^ ils percèrent 
les rues et maisons de lieu à lieu , pour aller à 
couvert hors le danger de l'artillerie du châ- 
teau, jusques encontre les murailles dudit 
collège de Saint-Francisque } et assirent leur 
artillerie en divers lieux : entre autres , firent 
un rempart devers Besagne, touchant à un 
lieu nommé Fa vie, près d'un collège de non- 
nains; et là atltrèrent un gro&canou, nommé 
le LÂzard , qu'iceux Genevois avoient em- 



DE JEAN d'àUTON. 255 

pronté de la seigneurie de Pise; près un autre 
lieu, où autrefois avoit eu un château , du 
côté devers Saint-Roch , atitrèrent une autre 
grosse pièce d'artillerie, nommée le Buffle, 
laquelle aussi avoient eue de» Pisains. En plu- 
sieurs autres lieux de la ville, et du côté de 
Besagne, avoient fait boulevards et forts, 
pour mettre leur artillerie grosse et menue , 
pour tirer contre le château et Saint -Fran- 
cisque, aux lieux plus à main pour leur siège. 
Et ordonnèrent entre eux • gens pour tenir 
ledit siège nuit et jour, et y obéir à relais, 
sans jamais cesser de tirer artillerie et donner 
assauts, jusque la place ftït prise, et les sou- 
dards, morts ou affamés « 

Messire Galéas de Salazar, capitaine du 
château , voyant le siège d'iceux Genevois 
assis devant lui, fit emboucher plus de cent 
pièces d'artillerie grosse et menue droit à la 
venue du siège ; et en fit mettre hors le châ- 
teau, à l'entrée de la citadelle, au sommet 
d'un haut terrier, une grosse serpentine, la 
bouche dessus la ville , et au droit du môle de 
Gènes , pour défendre le passage aux ennemis, 
et ruer sur les maisons et au travers des 
rues de Gènes. La citadelle et le collège de 
Saint-Francisque furent pareillement garnis 
de soudards, de vivres et d'artillerie, et chacun 
prêt d'exploiter la guerre, laquelle fut com- 
mencée par les Genevois, qui, de première 



^56 CHRONIQUES 

avenue^ chargèrent sur ledit collège de Saint- 
Francisque^ et là ruèrent coups d'artillerie^ 
à toutes mains. Ceux du château , qui étoient 
au-dessus^ commencèrent à rendre leur meute 
d'artillerie aux Genevois^ et tirer droit à leurs 
remparts, et au travers des rues et maisons 
de la ville , tellement qu'il sembloit que tout 
tremblât. Les femmes et petits enfants aban- 
donnèrent les hauts étages de leurs maisons, 
pour l'horrible bruit et dangereux coups 
que l'artillerie des François donnoit autour 
d'eux , et se mirent sous les chambres basses 
voûtées de leursdits logis. Pareillement les 
Genevois ruoient coups, sans cesser, contre 
les tours et murailles du château, et le plus, 
souvent contre les défenses de Saint-Fran- 
cisque et au travers de Téglise, pource que 
les soudards et les frères dudit collège tiroient 
aux ennemis par grands trous et larges per- 
tuis , qu'ils avoient faits au travers de la mu- 
raille de ladite église , dont endommageoient 
fort les Genevois. Parquoi n'épargnoient icelle 
église , mais tiroient au travers, de tous côtés; 
et tant , que tantôt après ce , je étant dedans 
ladite église, vis partie du chœur et piliers 
d'icelle par terre, et les voûtes percées en 
plusieurs lieux, et entre autres coups étranges, 
vis une image de crucifix , étant sur la porte 
du chœur dudit collège , ayant le bras dextre 
percé près du coude d'un coup d'une pièce 



DE JEAN d'aUTON. 25j 

d'artillerie, et plusieurs autres images brisées 
et rompues. Somme, la batterie étoit merveil- 
leuse de tous côtés; car nuit et jour, duroit 
le bruit. 

Lorsque les Genevois eurent battu longue- 
ment ledit collège , dirent qu'il y falloit don- 
ner un assaut, pour voir la résistance des 
François et leur manière de défendre; et eux 
à tout grosse brigade , un lundi après la mi- 
carême, garnis de crampons et échelles, avec 
grand bruit de peuple et son de gros tabours 
de Suisses, approchèrent la muraille dudit 
collège, du côté d'un fort jardin qui là étoit 
à main senestre, au-dessous dudit collège, 
près d'un lieu nommé Fontaine- Amoureuse; 
et là commencèrent à dresser leurs échelles , 
et donnèrent le combat main à main aux Fran- 
çois, lesquels à tour de bras reçurent les Ge- 
nevois , tellement que du haut en bas plu- 
sieurs furent renversés et à grands coups de 
piques et hallebardes furent renvoyés; et deux 
de leurs échelles sur eux, gagnées, et vingt 
hommes d'iceux, morts au pied de la muraille, 
avec grand nombre de blessés. Des François y 
moururent deux hommes seulement, et huit 
y furent blessés. 

Ce fait , voyant , lesdits Genevois , que a ce 
lieu ne pouvoient rien faire de leur avantage, 
dirent que par un autre côté assaudroient le 
fort : dont furent quérir, par les maisons delà 

m. 17 



:i58 CHRONIQUES 

prés, gros monceaux de fagots secs, et antres 
fastes graissées d'haile et de soufre; et à 
grosse foule approehèi*ent la première porte 
de rentrée dudit collège, laquelle fat dé- 
fendue des François , et la herse abattue , qui 
fut incontinent environnée de fagots, pleins 
de soufre parmi , tellement que ladite herse 
ftit à coup brûlée et en flammes. Ce fait ^ là eut 
combat à outrance ; car les Genevois mirent 
tout leur effort de gagner celle entrée, et les 
François tout leur pouvoir pour la défendre , 
comme ceux qui à ce hasard voyoient leur 
honneur branler, et aventurer leur vie : ce 
qui tant les hardia, que à coups immodérés 
repoussèrent les Genevois, et malgré eux re- 
fortifièrent leur entrée. Jusques à temps ferai 
silenoe de ce siège , pour toucher d'aucunes 
choses que le roi lors exploitoit en son 
royaume de France. 

XV. 

tmmml U roi ^ Mci^ant la r^beUi0ti ^^ m rîfcr 
ife ièinn^ et Ue ixi^iotia pat et-ïneioant faite ^ 
M mit à tï^tmin pour tir^ ctiU part 

De la rébellion de Gènes , et de tous les ef- 
forts qu'elle avoit jà faits, fut incontinent le 
roi par ses postes averti : de quoi ne se mut 
que bien à point j mais bien pensa d'y pour- 



DE JEAW d'auton. aSg 

voir à l'aide de Dieu ^ et en faire telle raison 
que ce seroit au châti d'icelle pour jamais , et 
à la crainte des mutins ; disant que lui-même 
iroit en personne , pour voir à l'œil le défaut 
des méchants y et dûment le réprouver^ et 
connoître le bien-fait des vertueux^ pour à 
temps le rémunérer. Mais premier que dés- 
emparer^ mit ordonnée police aux afiaires de 
son royaume^ tant à l'état delà justice qu'à 
la sûreté des pays; voulant que à la garde de 
son pays et duché de Bourgogne ^ messire 
Louis de la Trimoille , en qui avoit singu- 
lière fiance y avec huit cents hommes d'armes 
et grand nombre de gens de pied , son lieu- 
tenant-général demeurât. 

Ce fait, entour la fin du mois de janvier, 
en l'an susdit mil cinq cent et six , se mit à 
chemin tirant droit à Bourges. Tous les gen- 
tilshommes de sa maison , archers de la garde, 
Allemands, et généralement' tous ses pension* 
naires, le suivirent. Maître Georges, cardinal 
d'Âmboise, qui plus d'autorité avoit envers 
lui que nul autre, étoit toujours avec lui; le* 
quel avoit le maniement de toutes ses affaires , 
pour iceUes voir , connoître et dépécher. La 
reine pareillement , voyant l'entreprise du roi 
touchant le voyage de delà les monts , pour le 
vouloir, si elle «eût pu , détourner, le suivit ; et 
lorsqu'elle ne lui osoit dire, par douces remon- 
trances ou amiables paroles, son intentioh sur 



riÔo CHRONIQUES 

rempechement dudit voyage ^ par contenance 
de face triste et chère marrie^ lui faisoit en- 
tendre souvent le secret de sa* pensée. Mais 
tout ce dissimuloit-il très-sagement ^ tant que 
toujours fut ferme en son propos; combien 
que plusieurs nelouoient ledit voyage^ disant 
qu'il n'étoit métier que la personne du roi, 
pour une seule rébellion de vilains, se dût 
partir du royaume, ne prendre si lointain 
voyage. Mais tout ce fut pour néant ; car à 
toute diligence fera, ce dit, son entreprise. Et 
lui étant à Bourges , transmit devant à Lyon le- 
dit cardinal d'Âmboise, légat en France , pour 
faire dépêcher ses postes sur son afiaire et ouïr 
les ambassades , si aucunes en venoit , et icel- 
les dépeèher sur-le-champ, afin que pour elles 
ne retardât son voyage. 

Le pape , qui lors étoit à Bologne-la-Grasse , 
où avoit mandé et promis au roi de l'atten- 
dre et parler à lui , sachant son partement 
pour aller delà les monts , feignit d'être mal 
disposé et malade. Parquoi , au moyen de ce 
que le roi des Romains faisoit publier et dire 
que le roi alloit delà les monts pour occuper 
les Itales et faire du siège apostolique à son 
vouloir à cette occasion (comme se disoit), le 
pape n'attendit le roi à Bologne, comme lui 
avoit mandé, mais s'en alla à Rome. 

Alors, ainsi que le roi des Romains sut que 
le roi se délibéroit de s'en aller à son voyage 



DE JEAN d'aUTON. 201 

de Gênes, voulant celui empêcher à son pou- 
voir, pensa la manière comment il le pourroit 
faire au plus couvert. Or, avjoit-il un gentil- 
homme des siens, bailli deCharolois, lequel 
avoit son hôtel en Bourgogne, près de la mai* 
son d'un nommé François de Chesnoy, sei- 
gneur dudit lieu, étant des gentilshommes de 
la maison du roi, duquel le bailli de Gharo- 
lois avoit quelquefois parlé au roi des Ro- 
mains. Et à ce propos, lui en souvint, disant 
à celui bailli : « Il est besoin que vous ayez à 
parler à celui de Chesnoy , qui est de la mai- 
son du roi de France , et que entre autres cho- 
ses lui disiez que de ma part je voudrois bien 
avoir au roi de France bonne amitié et sûre 
confédération; et que à moi ne tiendra que 
amour et paix ne soient tout temps entre lui et 
moi parfaitement unis. » En quoi s'acquitta 
celui bailli , en manière que au moyen de ce 
que leursdites maisons étoient assez près l'une 
de l'autre et confines, trouva, celui bailli, fa- 
çon d'aller voir ledit seigneur de Chesnoy ; et 
eux ensemble se firent très-bonne chère, et de 
parole à autre , entrèrent en propos de leurs 
maîtres; disant, ledit bailli, que, au regard de 
son maître, le roi des Romains, de sa part 
auroit volontiers amitié au roi de France, et 
que à lui ne tiendroit. Sur quoi fit réponse ledit 
seigneur de Chesnoy : « Si le roi des Romains, 
votre maître, veut avoir paix et amitié avec le. 



^2 CHRONIQUES 

roi mon maître^ de son côté ne tiendra que bons 
amis ne soient; car c'est une chose qu'il de<- 
sire bien fort. » Tant allèrent paroles en avant, 
que ledit bailli, après ce, s'en alla devers le roi 
des Romains , son maître , et l'avertit desdites 
paroles; lesquelles ouïes par le roi des Ro- 
mains, voulant I sous ombre d'une paix four- 
rée , retarder ou arrêter le voyage du roi, ren* 
voya derechef à toute diligence ledit bailli 
devers le seigneur de Chesnoy, pour lui dire, 
de la part du roi des Romains , que la chose 
que plus au monde désiroit, c'étoit que avec 
le roi de France eût fraternelle amitié et union 
paisible : ce que ledit bailli dit audit seigneur 
de Chesnoy. « C'est très-bien dit^ dit-il; mais 
avez-vous charge expresse de votre maître, le 
roi des Romains, de dire ce que vous dites? 
— Oui, dit le bailli, et suis ci envoyé de par 
le roi mon maître pour le vous dire, et de ce 
vous avertir, afin qu'en fassiez le rapport où 
vous devez. » Ce dit, celui seigneur de Chesnoy 
à toute diligence transmit devers le roi , pour 
l'avertir desdites choses et y aviser à son plai- 
sir ; puis s'en alla après en cour, et mena quant 
et lui ledit bailli de Charolois, lesquels furent 
à Bourges devers le roi , le dixième jour de 
février. Et eux là arrivés, celui bailli alla 
faire son message au roi, disant : u Sire, le 
roi des Romains , mon maître , se recommande 
bien fort à vous, et m'a donné charge de vous 



DE JEAN d'aWTON. 305 

dire qu'il désire sur toutes choses avoir bonne 
amitié avec vous , et faire avec vous une paix 
si assurée, et telle confédération, que jamais 
«ntre vous deux de sa part ne faudra ; disant 
que f au regard de toutes vieilles questions y il 
les veut mettre en oubli, et demeurer votre 
bon frère et perpétuel ami. Et afin que de ce 
soyez mieux assuré, plaise vous, sire, me bail- 
ler quelqu'un de vos gentilshommes, pour 
s'en venir devers mon maître et savoir de lui 
s'il avouera lesdites choses. » A quoi fit le roi 
réponse , que aussi de son côté ne demandoit 
au roi des Romains qu'avoir paix et union : 
dont, pour savoir la vérité desdites dioses , dé- 
libéra y envoyer quelqu'un , et transmit quérir 
un sien valet de chambre , nommé Macé de 
Villebréme, lequel étoit lors à Blois; et sa- 
chant ces nouvelles , s'en vint en poste devers 
le roi , qui le dépêcha sans lui donner autre 
charge que d'aller, avec ledit bailli , devers le 
roi des Romains, savoir si les choses dites par 
celui bailli étoient vraies et s'il les avouoit. Si. 
s'en allèrent iceux droit en Bourgogne, et par 
la comté de Ferette, puis entrèrent en Alle- 
magne, où trouvèrent le roi des Romains de- 
dans une ville nommée Strasbourg , et là reçut 
le messager du roi , en la présence dudit bailli 
de Gharolois. Après ce , demanda, le roi des 
Romains, à celui de Villebréme, quelle charge 
il avoit du roi pour lui dire; lequel dit : « Sire, 



:i64 CHRONIQUES 

je n'ai autre charge^ si n'est que, à la requête 
du bailli de Gharolois que voici , le roi mon 
maître m'a ci envoyé pour savoir si les cho- 
ses que icelui bailli a dites de par vous à mon- 
dit maître sont vraies, et si vous les avouez, m 
Lequel les avoua. Et après plusieurs autres 
paroles , le roi des Romains dit que le roi en- 
treprenoit de s'en aller delà les monts pour 
faire la guerre à Gênes , qui étoit terre d'Em- 
pire : ce qu'il ne devoit ; et qu'elle n'étoit su- 
jette ni tenue à lui, ni à la couronne de France : 
parquoii s'il y alloit à main armée, qu'il don- 
neroit tout le secours aux Genevois qu'il pour- 
roit. Et en outre, dit : « Votre maître le roi de 
France s'en va sur les Itales pour icelles oc- 
cuper, et veut mettre le papat entre ses mains, 
pour en faire à son vouloir : ce qui est de no- 
tre majesté impériale , ni à» autre prince ap- 
partient soi entremettre du siège romain , que 
à nous seulement, car c'est de notre affaire 
impérial. » Ainsi se mit aux champs , sans par- 
ler plus de la paix ; mais à toutes fins concluoit 
d'empêcher le voyage et entreprise du roi; et 
pour ce , dépêcha ledit bailli , et lui bailla in- 
structions selon l'opinion de son conseil ; et ce 
fait, les susdits s'en retournèrent vers le roi. 
Advint que ledit bailli en venant en France 
avec ledit Villebrême, approcha de sa maison , 
disant qu'il lui falloit par là passer. « Or bien , 
dit le messager françois , je m'en vais donc de- 



DE JEAN d'aUTON. 205 

vant^ pour assa vanter le roi de vôtre retour. » 
Ce que fit , et le plus hâtivement qu'il put , et 
tant que à la mi-mars fut à Lyon sur le Rhône, 
où illec trouva maître Georges, cardinal d'Àm- 
boise , légat en France, auquel dit et raconta 
tout ce qu'il avoit ouï et su du roi des Romains, 
et comment il envoyoit derechef le bailli de 
Charolois. Dont ledit légat envoya celui messa*- 
ger à toute diligence devers le roi, qu'il trouva 
entre la Bresse et Lyon ; et là , l'avertit dé 
toutes les choses susdites, et comment à son 
avis le roi des Romains faisoit toutes ces cho- 
ses pour vouloir retarder son voyage de Gê- 
nes : parquoi, selon son avis, le meilleur étpit 
de hâter sondit voyage : ce que fit le toi ; car 
il ne coucha qu'une seule nuit à Lyon , et le 
lendemain tira droit à Grenoble. Tandis, ledit 
bailli arriva à Lyon , où fut reçu par ledit car- 
dinal d'Âmboise, lequel ouït son dire; et en- 
tre autres propos, comment le roi des Romains 
disoit qu'il étoit délibéré , si le roi alloit faire 
la guerre aux Genevois , de leur donner tout 
le secours et aide qu'il pourroit ; et que si le 
roi entreprenoit sur le Saint-Siège aposto- 
lique, qui étoit de sa majesté impériale, qu'il 
lui contrarieroit à son pouvoir. Et sur ce point, 
reprit le cardinal d'Âmboise celui bailli; disant 
ainsi : « Gomment l'entend le roi des Romains, 
votre maître? il sembleroit, à ouïr votre dire, 
que notre Saint-Père le pape et les cardinaux 



:i66 CHRONIQUES 

ne fussent que pour lui seul I » A quoi celui 
bailli fit réponse , que aussi D'étoient*ils. Mais 
son propos lui fut^ sur ce, par ledit cardinal 
d'Âmboise^ rabattu^ en manière qu'il se trouva 
pour l'heure mal pourvu de soutenables répon- 
ses; et eurent entre eux paroles piquantes ^ 
tant y que à la parfin ledit bailli se trouva 
étonné. Toutefois s'en alla à Grenoble devers le 
roi, où dit sa charge , et fut du roi doucement 
accueilli. Auquel bailli fit réponse , que de sa 
part y combien que le roi des Homains lui vou- 
loit empêcher son voyage, jà pourtant ne 
s'arréteroit , mais iroit en armes le plus tôt 
qu'il pourroit ; et s'il y avoit au monde homme 
qui se trouvât au-devant pour le vouloir em* 
pécher, qu'il lui donnerait la bataille, et se 
mettroit par armes en tel effort de passer, qu'il 
espéroit, avec l'aide de Dieu qui est l'écu des 
justes querelles, que ce seroit par sur le ven- 
tre de ses ennemis. Ce dit , celui bailli s'en re- 
tourna vers le roi des Romains; et le roi ayant 
fait ses pâques à Grenoble, le lendemain, com- 
mencement de l'an mil cinq cent et sept, se 
mit à la voie, et laissa la reine toute adoulée 
pour son département. 

Le temps durant que lesdites ambassades 
venoient de devers le roi des Romains, le roi 
fit dépêcher un nommé Gabriel Forestier, 
roi d'armes de Normandie, lequel envoya 
devers le roi d'Angleterre, qu'il trouva à 



DE JEAN d'aUTON. 367 

Londres ; et là ouït ledit roi d'armes sur sa 
charge^ telle que le roi, comme confédéré 
et ami dudit ix>i d'Angleterre, lui faisoit 
asavoir son voyage de delà les moats^ en le 
priant que toi\jours ensemble fussent bons 
frères et loyaux amis, comme toujours de 
leur temps avoient été. A quoi répondit le 
roi d'Angleterre : « Jamais, dit-il, ne lui fau- 
drai ; et avec ce , si le roi de France , mon 
frère , a métier de mon aide , moi-même en 
personne me trouverai à son besoin et affîiiro» 
Ce dit, le roi d'armes, après avoir ouï sa 
bonne réponse , s'en alla devers le roi , auquel 
dit ce que, de par le roi d'Angleterre, avoit 
en charge de dire : dont le roi fut bien 
joyeux. 

Aussi, quelque temps devant ce, avoit le 
roi envoyé un sien secrétaire, nommé maître 
Jean Boucher, vers le pays des Ligues , pour 
savoir le vouloir des seigneurs des ligues et 
cantons du pays, sur le consentement de tirer 
et avoir dudit pays un nombre de gens : à 
quoi lesdits seigneurs des ligues et cantons 
donnèrent leur consentement. Dont le roi , de 
ce averti, transmit devers messire Jean de 
Durfort, seigneur de Duras ^ étant lors delà 
les monts en la duché de Milan , auquel manda 
que à toute diligence s'en allât devers aucuns 
des seigneurs desdites ligues et cantons, et 
que là choisît , prît et levât jusques au nombre 



268 CHRONIQOES 

de dix mille paies : ce qu'il fit. Et iceux levés, 
et prêts de marcher, eurent le premier mois de 
leur paiement^ ains que désemparer leur pays, 
disant que ainsi Pont de coutume ; et de vrai , 
jà ne marcheront un pas, qu'ils ne voient la 
croix devant. Le lieutenant du roi , qui tors 
étoit à Milan, sachant lesdits Suisses mar- 
cher, leur envoya au devant messire Jean de 
Bessey, gruyer de Bourgogne , pour iceux re- 
cevoir. Lequel s'en alla à une ville nommée 
Varais, de la duché de Milan, et là reçut 
iceux Suisses , lesquels n'étoient encore tous 
assemblés ; mais partie d'eux avoit marché 
devant, et les autres venoient après. Audit 
lieu de Varais , fut fait aux premiers venus 
second paiement. Ce fait , partirent dudit lieu 
de Varais, et marchèrent jusques en Alexan- 
drie, où séjournèrent quelque temps, en at- 
tendant le surplus de leur suite, qui encore 
étoit derrière. Messire Charles d'Amboise, 
lieutenant du roi, fut averti lors, que les au- 
tres du demeurant desdits Suisses marchoient 
vers Varais : parquoi leur envoya messire* 
Jean de Bessey, pour iceux recevoir, comme 
avoit fait les autres, lequel y alla, et les 
trouva j à arrivés, où pou voient être en nom- 
bre trois mille cinq cents , lesquels furent pa- 
reillement payés. Et après leur paiement fait, 
firent aucune difficulté de marcher en avant , 
disant qu'ils ne savoient si leurs gens étoient 



DE JEAN d'aUTON. 269 

devant ou non, et que sans eux n'iroient 
outre, et tout plein d'autres propos signifiant 
quelque don pour les capitaines : ce qu'en- 
tendit bien ledit messire Jean de Bessey; 
dont mit la main à ses coffres, sans épar- 
gner pourpoints et saies de velours , et autres 
bagues, qu'il leur donna ; et fit tant , qu'il les 
fit marcher droit à leurs compagnons, qui 
d'Alexandrie ne voulurent partir, que premier 
ne fussent assurés que ceux qui après eux 
venoient ne fussent hors le lieu de Varais, 
pour tirer vers eux ; disant que, s'ils n'étoient 
tous ensemble, j à ne se trouveroient en champ 
pour combattre. Toutefois, par dons et pro- 
messes que leur firent les capitaines de l'ar- 
mée de France et autres gentilshommes fran- 
çois, ils se mirent tous en avant. 

XVI. 

Comnunt le m transmit mattr^ (6(0V^e^^ irarlri^ 
ml V%mbùm^ Irrpant^ m ^dt, pour avancet 
00n affaire A faire, hdtn: 00n atméa tt in 
nombre ie eed nen^ Ir'armre ^ et antres c})ose^ 
enr le fait îre la guerre* 

A toute diligence passoit le roi son pays du 
Dauphiné , et prit son chemin , de Grenoble 
à Gap , à Embrun , à Brian çon , au mont Ge- 



:iJO CHRONIQUES 

nèvre^ à Ourse ^ où là lui vint au^evant le 
duc de Savoie, bien accompagné de seigneurie 
de son pays , lequel conduisit le roi jusque^ à 
Moncalier, une de ses villes de Piémont. 

Le roi, ainsi étant à sondit voyage, trans* 
mit devant le cardinal d'Amboise en Ast , pour 
faire hâter son armée de marcher en avant. 
Car jà étoient passés long-temps devant qua- 
torze mille hommes de pied , que conduisoient 
MoUart Suffray, Allemand, gouverneur de 
Grenoble; Jacques d'Alègre, seigneur de 
Millau; messire Yves de Malherbe, et au- 
tres capitaines François, qui étoient delà les 
monts. Aussi étoit passée l'artillerie, et charroi 
d'icelle, dont l'une partie étoit venue de 
France et l'autre de Milan ; et le tout étoit à 
Tortone. 

Messire Charles d'Amboise , lieutenant du 
roi delà les monts, avoit aussi mandé tous 
les gens d'armes des garnisons de la duché 
de Milan, qu'ils s'assemblassent tous pour 
faire camp, et marcher devers le bourg de 
Busale, auquel lieu se devoit trouver toute 
Farmée de France; et jà étoient assemblés, 
avec les gens de pied et Fartillerie , à Tor- 
tone, prêts de marcher en avant, étant en 
nombre , selon ce que j ^ai vu et su audit lieu 
et au logis de ladite armée : 

Premièrement , les cent hommes d'armes 
de messire Charles d'Amboise, lieutenant du 



DE JEAN DAUTON. 27 1 

roi^ ayant lieu, pour leur garnison , au Cas- 
tellat et à Tortone; les cinquante hommes 
d'armes de messire Philippe de Glèves , dont 
étoit lieutenant le bâtard de la Clayette, 
tenant leur garnison à Solières près Félissan ; 
cinquante hommes d'armes d'uti nommé 
Jean Guillerme, marquis de Montferrat, te- 
nant garnison dedans les villes dudit mar-^ 
quisat; cinquante hommes d'armes de Fran- 
cisque <de Gonsago, marquis de Mantoue, 
duquel est lieutenant un nommé Guillaume 
Grouflier, de Boisy, étant en garnison en Las- 
tizane ; cinquante hommes d'armes d'Alain 
d'Albret, sire dudit lieu, sous la charge de 
messire Jean de Durfort, lieutenant dudit 
sire d'Albret, et cinquante de messire Jacques 
de Chabannes, seigneur de La Palice, à Parme ; 
cinquante hommes d'armes de Gaston , comte 
de Foix, conduits par messire Rogier, baron 
de Béart , son lieutenant , à Salles près Favie ; 
cent hommes d'armes du seigneur Jean*Jac- 
ques, tenant garnison à Parie; cent hommes 
d'armes de messire Robert Stuart, Écossois^ 
desquels la garnison étoit à Novare; cin- 
quante hommes d'armes de messire Jean de 
Bessey, gruyer de Bourgogne, tenant gar- 
nison à Côme ; cinquante hommes d'armes du 
seigneur dç Montoison , en garnison à Lode ; 
cinquante hommes d'armes de messire An- 
toine-Marie de Saint*Severin ; cinquante de 



:i'J2 CHRONIQUES 

messire Antoine Marie-Pal vesin^ tous à Plai- 
sance; cinquante hommes d'armes de mes- 
sire Yves d'Alègre, tenant garnison à Las- 
tizane; quarante hommes d'armes d'Adrien de 
Brimeuy seigneur d'Humbercourt^ en Las- 
tizane; quarante hommes d'armes du sei- 
gneur de Ghâtellarty en Lastizane; trente 
hommes d'armes du seigneur de Fontrailles, 
en Lastizane ; vingt-cinq hommes d'armes de 
messire Théodore Trévolce, à Marignan; et 
les cent Albanois de messire Mercure^ en Las- 
tizane : lesquels, comme j'ai dit, avec les 
gens de pied François et l'artillerie, étoient 
lors audit lieu de Tortone. 

Maître Georges , cardinal d'Amboise , étoit 
en Ast, auquel lieu manda venir aucuns capi- 
taines et gens de conseil , pour traiter des af- 
faires du roi. Par lequel conseil, fut conclu que 
les gens d'armes desdites garnisons , avec les 
piétons et artillerie , à toute diligence marche- 
roient droit au bourg de Busale, quatorze 
milles prés de Gênes; et de là, selon la menée 
et conduite de messire Charles d'Amboise, 
lieutenant du roi, besogneroient ; et que là 
aussi se rendroient les dix mille Allemands 
qui étoient venus du pays des Ligues. 

Et fut dit aussi que devers messire Yves 
d'Alègre, qui lors à toute grosse puissance 
étoit à Savone , seroit envoyé , pour le faire 
rendre audit lieu de bourg, devers le lieute-^ 



DE JEAN dVuTON. ' 2^^ 

nant du roi. Dont fut là transmis audit lieu 
de Savone un des gentilshommes du roi , 
nommé celui gentilhomme messire Jean Pi- 
card , bailli d'Estellan , lequel s'en alla à Sa- 
vone, et là avertit ledit seigneur d'Alègre, 
qu'il étoit appointé que avec ses gens jse 
rendroit au Bourg de Busale , pour là se 
joindre à l'armée du roi , et de là marcher en 
avant ; et qu'il falloit gagner la montagne , 
pour tirer vers Besaigne avec partie de l'ar- 
mée , pour assaillir Gènes de deux côtés : dont 
étoit requis que toute l'armée se trouvât à 
Bourg, pour illec être départie, si métier 
étoit , ou mise à chemin , droit à Gênes. Mes- 
sire Yves d'Alègre, oyant les paroles de celui 
bailli d'Estellan, dit : «3e pensois qu'il fût 
besoin de garder la marine d'entre ci et Gênes , 
pour l'effroi que pourroient par là les vilains 
de Gênes faire sur notre armée ; en quoi les 
eusse toujours empêché, et tenu en sûreté le 
chemin , et avec mes gens d'armes , ladite ma- 
rine et les environs de la ville de Gênes, tenu 
en crainte : mais puisqu'il est dit qu'il faut , 
toutes choses mises à part , se rendre à Bourg , 
je transmettrai là partie de mes gens , et de 
moi serai toujours prêt de me trouvq^ où mé- 
tier sera. » Et ce dit , envoya deux mille hom- 
mes audit lieu «de Savone, jusque métier fût 
d'aller outre. Ce fait, ledit gentilhomme s'en 

m. i8 



3^4 CHRONIQUES 

alla devers le lieutenant du roi ^ pour l'asa- 
vanter de ce qu'il avoit fait. 

Entre Gavi , terre des nobles de Gènes , et 
ladite ville de Gênes , avoit plusieurs gros 
bourgs et forts villages, comme Bourg deBu- 
sale, Pontadême, Rivereu, Saint - Pierre- 
d'Âréne , et autres lieux de la seigneurie de 
Gênes , lesquels étoient demeurés inhabités 
pour doute de la guerre : dont les habîtans 
avoient retire leurs biens à Gênes y et eux gar^ 
doient les montagnes avec la commune du 
pays j qui se nommoit la commune de Poul- 
oeuvre , de laquelle étoit capitaine un nommé 
Guillon y par qui étoit venu l'occasion de tout 
le mutin ; lesquels vilains étoient en nombre 
de dix mille y ou plus y et gardoient ioeux les 
montagnes et passages du pays, si que nul n'y 
passoit qui ne fut détroussé. 

Et aussi du royaume de France venoient tant 
de gens d'armes, que toute la Savoie et le 
Dauphiné en étoient pleins; car tous les princes 
et grands seigneurs de ce royaume ( réservé 
François d'Orléans , comte d'Ângouleme^ se- 
conde personne de France,) y étoient, et grand 
nombre de jeunes gentilshommes, qui, sans 
gages « pensant qu'il y eût là mortelle bataille 
et honnetir à acquérir, et voyant la personne 
du roi prendre le voyage, se trouvèrent, les 
uns en poste, doutant n'y être à temps, les 
autres des premiers, pour y être sans faillir. 



DE JEAN d'aUTON. 275 

Le roi Ferrand d*Aragon étoit lors à Na- 
pies , avec dame Germaine de Foix , sa femme, 
laquelle étoit nièce du roi. Et sachant, ledit 
roi d'Aragon , l'entreprise du roi sur la ville 
de Gtênes, et comme elle s'étoit rebellée, lui 
envoya par mer quatre galères et deux fUstes 
armées , desquelles étoit capitaine un nommé 
Miquel Pastour : lesquelles se rendirent par 
la mer du Levant devant Oênes , où étoit un 
nommé Pregent de Bidoulx , capitaine de qua« 
tre galères et de huit galions , qu'il avoit pour 
le roi; et ainsi tous deux assemblés , tinrent 
Grénes en telle subjection , que homme sans 
leur merci n'y avoit entrée ou issue, et ne 
pou voient, pour leur détour, Genevois avoir 
vivres ni autres choses à eux nécessaires, 
par mer : ce qui moult les grévoit. 

' XVIL 

IDts 9ti0f Iru iïf^avL ïat ti^rtu^^ et Vnn tmaut 
txhhbnx tpxe ià Ironnhrmt U0 ^BUnetmB. 

Toujours continuoit le siège du château de 
Grénes, qui sans cesser étoit par les Genevois 
battu et assailli , mais si bien défendu par Içs 
François, que sur etix ne gagnèrent les en^ 
nemîs un seul fort : dont leur ennuyoît moult. 
Et eux sachant la venue de l'armée de France, 



276 CHRONIQUES 

qui jà étoit prèS; plus fort qu'onomais ruè- 
rent coups, et abattirent murailles de tous 
côtés ; et avec ce , firent mines sous terre, pour 
tirer vers une tour delà place, et icelle ruer par 
terre. Assez près du château , demeuroit une 
femme genevoise , de laquelle étoient les Fran* 
çois bien voulus, comme elle leur montra: 
car ainsi que les Genevois faisoient leur mine 
sous terre, pour les vouloir surprendre, 
icelle monta au plus haut étage de sa maison, 
qui en la vue du château étoit, et se mit en 
lieu où ceux du château et de Saint-Fran- 
cisque la pouvoient bien aviser; et là, par 
plusieurs fois et divers signes, leur montra 
comment on faisoit mines sous terre, pour 
les prendre. Et après, chevauchoit un bâton, 
et mettoit en sa main une gaule longue , fai- 
sant manière de courir la lance ; puis fai- 
soit un étendard, et monlroit comme leur 
secours venoit de France. A l'autre fois, leur 
montroit un chat, qui étoitle cri du seigneur 
Jean-Louis, pour bailler à connoître qu'il ve- 
noit ; et à toute heure leur faisoit divers si- 
gnes , lesquels ne purent clairement entendre 
les François , si n'est qu'ils se doutèrent des 
mines qu'on faisoit sous terre , pour les signes 
que cette femme leur faisoit. Dont s'assem- 
blèrent mçssire Galéas de Salazar, capitaine 
du château, Louis de Saint -Aubin, capi- 
taine de la citadelle, et Allabre de Saule, 



DE JEAN D AUTON. 277 

capitaine de Saint-Francisque; et parlèrent 
ensemble de cet affaire , disant que celle 
femme ne leur faisoit lesdits signes pour 
néant. Parquoi se doutèrent et tinrent sur 
leurs gardes; mêmement la nuit se mirent 
contre terre , l'oreille aux écoutes , ayant ta- 
bourins et des pois dessus^ bassins à bar- 
bier et aiguilles dedans , qu'ils posoient aux 
lieux où pensoient être faites les mines y mais 
ils n'y connoissoient rien : car les Genevois, 
afin qu'on n'entendît le bruit de leursdites 
mines, illec au plus près, et de nuit, char- 
pentoient leurs échelles, manteaux et che- 
vrettes, et faisoient le plus de bruit qu'ils 
pouvoient, mêmement es lieux où ils fai- 
soient leursdites mines. 

Or advint que le mercredi de la semaine 
sainte, AUabre de Saule, capitaine de Saint- 
Francisque, sur le point de dix heures de nuit, 
étant aux écoutes avec ses gens , dedans le 
jardin d'en-bas, ouït miner sous terre, et le 
bruit de leuré coups entendit : dont tout en 
l'heure , sans bruit envoya quérir aucuns de 
ses gens , qui guettoient d'autre côté, auxquels 
se fioit; si leur dit ce qu'il avoitouï, efles 
fit écouter, et ouïr, savoir si c'étoit mine : les- 
quels dirent que si étoit; dont avisèrent, 
pource que à leur semblant la mine tiroit vers 
une tour de leur fort et j à en étoit à quatorze 
pas près ou environ, que là feroient une tran- 



278 CHRONIQUES 

chée et contre-mine, et à la traverse^ pour 
couper chemina leursennemis : ce qu'ils firent, 
en manière que le lendemain à midi , jour du 
jeudi absolu, trouvèrent ladite mine, et les Gé^ 
nevois dedans; laquelle fîit assaillie par lés 
François qui là étoient , et défendue des Géne^ 
vois, où furent blessés deux, d'iceux François; 
mais à grands patacs furent iceux Genevois 
outrés, tellement qu'ils abandonnèrent les* 
dites mines , que les François gagnèrent , et 
fortifièrent de leur part , en manière que par 
là n'eurent plus doute de leurs ennemis. 

Le vendredi saint et la vigile de Pâques , 
d'un côte et d'autre tirèrent quelques coups de 
menue artillerie, sans faire grand effort. Mais le 
lendemain, après que chacun eut fait ses Pâques, 
sur le point d'onze heures du matin , recom- 
mencèrent les Genevois à tirer de leurs grosses 
pièces d'artillerie , c'est à savoir de gros can- 
nons , serpentins , et grandes coule vrines , ti* 
rant tous boulets de fer : lesquels tiroient de 
plusieurs lieux, et mémementd'un lieu nommé 
Pavie devers Besaigne, près d'un collège de 
nonnains , où là avoient un fort rempart , et 
dès le commencement du siège mis là un gros 
canon , nommé le Lizard ; aussi tiroient d'un 
autre lieu du côté devers Samt-Roch , et de 
plusieurs autres lieux , où avoient fait forts et 
remparts, dont tirèrent contre le château et 
i^int-^Francisque. Ainsi que celle partie d^- 



DE JEAN DAUTON. 2jg 

roit^ le capitaine ÂUabre et partie de ses 
gens se inirent à leur défense; et là com- 
mencèrent à tirer coups contre le rempart de 
leurs ennemis. Mais la grosse artillerie d'iceux 
Genevois tiroit si menu, qu'ils ne s'osoient 
découvrir; et tellement fut, que Fun des ca- 
nonniers genevois étant audit rempart nommé 
Pavie, adressa vers une tour du jardin où 
étoient ledit ÂUabre et aucuns de ses*gens , en 
sorte que le boulet entra tout au travers de 
la tour, et rua si roidement, que, des éclats de 
la muraille , ledit ÂUabre fut fort blessé au 
visage, et dessous la tétine au côté senestre, 
si qu'on pensoit qu'il fut mort. Trois autres 
des siens furent aussi blessés, et couvert» d'un 
pan de ladite tour, qui tomba sur eux, en 
manière qu'ils cuidèrent là étouffer; car 
homme n'osoit là approcher, pour les secou- 
rir, pour l'horrible batterie qui là se faisoit. 
Mais, puis peu après la force de ladite batterie 
cessée , ledit ÂUabre et ses gens blessés avec 
lui, par aucuns des autres des siens, furent 
tirés , et emportés, et mis en la litière. 



a8o CHRONIQUES 

XVIll. 

Commnit l^ ^inmoie oeeaiUtrntt h toute fatce 

m 

U tï^àUan it ^rnee, et ïe la mnrpnUntfte W- 
fm0f i|Uf là ftrmt U0 Itatum. 

Merveilleuse fut celle batterie tout celui jour 
de Pâques, le lundi, le mardi et le mercredi. 
Sans cesser ruèrent coups les Genevois, sans 
que ceux de la place eussent repos de leur part; 
car si ceux de la ville envoyoient souvent de 
leur relief au château , de même mets étoient 
servis, et tant, que au travers de la ville, et 
sur le siège , y parut jusques à l'estimation de 
plus de cent morts et de deux cents blessés. 
Plusieurs de ceux du château furent aussi 
blessés et morts. Quoi plus? Si n'est que les 
Genevois, voyant approcher l'armée de France 
pour secourir le château et assiéger Gênes, di- 
rent : <f II nous est métier à cette fois de pren- 
dre nos ennemis d'assaut, ou lever notre 
siège, pour aller au-devant de l'armée de 
France et lui donner la bataille. Mais pour 
le meilleur, devons nous efforcer à prendre 
cette place ; car si une fois elle est entre nos 
mains, prince dil monde jamais ne nous as- 
saudra ; et aussi en faillant à ce, nous sommes 
frustrés de notre intention , et déchus de 
notre entreprise. Pour ce, mettons les mains à 



DE JEAN d'aUTON. 28 1 

l'œuvre, et que chacun de nous y fasse tel de- 
voir, que soit jusques à Taugmentation de 
notre honneur et au profit de notre sei- 
gneurie» ((Telles paroles dirent aucuns des sei- 
gneurs genevois , pour donner cœur au peu- 
ple et bon vouloir à leurs soldats. Dont 
advint que le mercredi de Pâques , entre une 
et deux heures après midi , lesdits Genevois 
commencèrent à sonner leur assaut, de trom- 
pettes et gros tabourins, à grand bruit de 
cris et tumulte de peuple; et avec grand 
nombre d'échelles, pavois, manteaux, che- 
vrettes et autres choses nécessaires pour don- 
ner assauts, approchèrent Saint-Francisque, 
du côté du jardin et en plusieurs autres 
lieux brèches. Et là, de première venue, dres- 
sèrent en divers. lieux plus de quatre cents 
échelles, et commencèrent vigoureusement à 
monter. M essire Galéas, capitaine du château, 
Louis de Saint-Âubin , et leurs gens, avec ceux 
de Saint-Francisque, furent tous arrangés aux 
brèches et lieux qu'il falloit défendre, garnis 
d'artillerie, de trait, de grosses pierres ,. de 
lances à feu, d'huiles bouillantes, de pots 
pleins de soufre , et de chaux vive , pour ruer 
sur les premiers qui se hâteroient de monter. 
Que fût-ce ? les Genevois, en nombre de plus 
de trente mille , environnèrqnittout le collège 
Saint-Francisque, et se mirent à grosses es- 
coadres, pour assaillir à relais, disant que lorsr 



382 CHRONIQUES 

que les uns seroient morts, lassés ou affolés, 
les autres prendroient leur place . Et ainsi amon- 
celés comme pourceaux, à la foule se mirent 
à monter leurs échelles. Qui eût lors vu 
grands coups de main donner sur ces échel- 
leurs, emporter têtes et bras, et renverser 
Genevois du haut des échelles en bas, et Vun 
sur Tautre acravanter à gros monceaux, eût 
eu horreur de l'affaire. Mais quand les uns 
étoient abattus , les autres remontoient très- 
hardiment.Âucuns des nôtres, étant au dedans 
des tours et sur les défenses , tiroient traits 
et artillerie à la montée, tellement que grande 
occision en faisoient. Mais pourtant homme 
ne désemparoit. Toujours duroit le combat 
main à main sur les échelles , qui étoient 
cramponnées pour attacher à la muraille, et 
toutes pleines de Genevois , qui à toute puis- 
sance s'efforçoient d'entrer; mais les François 
du dedans leur défendoient de telle force, que 
dès ce qu'ils mettoient le pied hors l'échelle 
pour vouloir entrer, ils étoient sans faillir 
renversés du haut en bas. Tant fut sanglant 
ledit assaut, que toutes les échelles, et la mu- 
raille où le combat se faisoit, étoient en- 
rougies de sang. Durant ce dur assaut, conune 
les Genevois s'efforçoient de tous côtés vou- 
loir entrer , les François avisèrent un lieu 
nommé la Garace , contre l'église Saint-Fran- 
cisque, qui est une voûte où l'on met le& 



DE JEAN d'auton. :283 

iDorts^ où avoit un bout de muraille rompu ^ 
à passer trois hommes de front; et pensant 
que par là s'efforceroient aucuns Genevois 
d'entrer, pour leur donner une amorce, firent 
là une traînée de poudre à canon ; puis aucun 
des François , avec son feu tout prêt, se mit 
à touchant de sa traînée; et là en attendant, 
vit venir ces gens, et entrer par ladite brèche , 
j usque au nombre de trente : lesquels entrés , 
le boute-feu fut prêt, et enflammée la traînée, 
en manière que des trente en brûla vingt* 
deux. Les autres , qui étoient les plus près de 
la brèche, se jetèrent à bas, tous affolés, et 
les autres ardèrent sur le lieu. Sans cesser du- 
roit ce mortel assaut , et tant, que les François 
étoient moult foulés et combattus : car jàen y 
avoit bien vingt morts, et quarante de blessés; 
et pour ce, ne perdoient coup à donner, car 
à les voir besogner , tant plus combattoient, 
tant plus efforçoient leurs coups. Somme, ces 
pauvres soudards firent merveille d'armes ; 
aussi étoient là messire Galéas de Salazar , qui 
fr2q)poit au désespéré. Depuis deux heures 
après midi jusques à la nuit dura celui assaut, 
que les Genevois ne voulurent , pour mourir 
tous, abandonner, jusque à grand's lances de 
feu et cercles pleins de soufre ardent , huile 
bouillante et chaux vive, ils fussent par les 
François chassés de leurs échelles, lesquelles à 
^a parfin abandonnèrent : dont lesdits Fran- 



^84 CHRONIQUES 

çois en gagnèrent bien trois cents , lesquelles 
depuis je vis audit château de Gênes. Ainsi se 
retirèrent les Genevois, mais non pas tous; 
car par avoir ouï dire à plusieurs de ceux qui 
audit assaut furent , plus de quatre cents 
hommes morts demeurèrent au pied de la 
muraille, et y furent plus de six cents blesses. 
Mais pourtant ne levèrent leur siège ; ains, 
le lendemain, qui fut un jeudi après Pâques, 
recommencèrent la batterie de plus belle , la- 
quelle continuèrent huit jours sans cesser. 
Durant lequel temps, un François, capitaine 
de mer , nommé Pregent de Bidoulx , avec 
quatre galères qu'il avoit , et quatre de celles 
d'Espagne , qui là étoient venues pour servir 
le roi, suivit et chassa une fuste genevoise 
jusque dedans le Tercenal de Gênes, qui est un 
lieu au bout du môle et contre la ville, où 
les barques et fustes qui apportent vivres à 
Gênes viennent aborder pour faire leur dé- 
charge. Dont voyant, les Genevois , ainsi ap- 
procher les galères de France , prirent leur 
grosse artillerie , et la portèrent sur le môle , 
pour celui défendre, et sur les passages où 
pensoient venir les François. Ainsi cessa la 
batterie du château. Et eux voyant que là ne 
feroient rien de leur profit, firent un fort 
bastillon sur le sommet de la montagne de Gê- 
nes, au droit de la venue des François, et là 
mirent grosse garnison de gens d'armes et 



DE JEAN d'aUTON. ^85 

bonne artillerie. Aussi mirent gens au Gastel-. 
lat pour secourir ledit bastillon, et faire saillies 
et alarmes sur les François , s'ils approchoient 
Gênes. Pareillement firent forts et barrières 
tout le long de la montagne , au pied et sur la 
croupe d'ioelle , et empêchèrent tous les pas- 
sages ^ et à tous côtés mirent artillerie pour 
tirer à la venue des François, et mirent qua- 
torze ou quinze mille hommçs en armes sur 
lesdites montagnes ; et partie d'iceux envoyè- 
rent jusques à la venue du Bourg de Busale^ 
pour là commencer à empêcher le passage des 
François. 

Le roi à toute diligence avançoit lors son 
voyage ; lequel arriva en Piémontun mardi d'a- 
près Quasimodo, et^ sans aucun séjour^ s'en 
alla droit en Âst. Âu-devant de lui , vint Char- 
les, duc de Savoie, comme dit est, accompa- 
gné des seigneurs de son pays , avec grand 
nombre de gentilshommes et prélats d'Église ; 
et, là, lui offrit de sa part service de sa per- 
sonne , secours de ses gens et les clefs de ses 
villes , en le voulant accompagner à son voyage 
de Gênes, s'il lui plaisoit. Desquelles choses le 
remercia le roi , bien fort ; et puis s'en alla en 
sa ville et comté d'Ast , où illec fut reçu des 
seigneurs du pays et peuple de la ville à grande 
joie ; et prit son logis chez un nommé messire 
Alexandre Malbelle, un de ses maîtres-d'hôtel, 
lequel était moult bien logé à certes. Là se trou- 



386 CHRONIQUES 

vèrent des princes et seigneurs des Itales^ Al- 
phonse d'Esté 9 duc de Ferrare , Francisque de 
GonsagOy marquis de Mantoue^ lequel ayoit 
rencontre le roi à Yeillaine en Piémont , Jean 
Guillerme, marquis de Montferrat, le sei- 
gneur Jean-Jourdan des Ursins, lequel pareil- 
lement étoit allé au «devant du roi jusques 
à Grenoble, messire Alexandre BentîvoUe, 
fils de messire. Jean Benti voile, gouverneur 
feu de Bologne-la--Grasse , étant lors prison- 
nier entre les mains du roi , le comte Ludovic 
Borromée , et grand nombre d'autres Italiens 
et Lombards , étant là venus , montés et armés 
avec grosse suite de gens d'armes pour servir 
le roi à son voyage et guerre dç Gênes. 

Là séjourna le roi par l'espace de quatre 
jours, pour un peu se rafraîchir; et ce pen- 
dant, fit mettre son armée à chemin, laquelle 
messire Charles d'Amboise, son lieutenant, 
conduisoit, et ordonna icelle marcher droit à 
Bourg de Busale : ce qui fiit fait. Et voulut 
aussi que messire Jean-Jacques demeurât en 
la duché de Milan , pour faire la provision 
des vivres et se donner garde du pays : aussi 
y avoitj à pourvu messire Charles d'Amboise, 
en manière qu'il avoit donné charge à quel- 
ques marchands du pays, d'en faire le plus 
grand pourchas que possible seroit; et avec 
iceux avoit marchandé , et baillé cinq mille 



DE JEAN d'aUTON. 287 

écus d*avance , lesquels s'en acquittèrent trés- 
à point. 

Les Vénitiens étoient lors à grosse armée 
en la comté de Crémone, terre de Milan; 
lesquels ne faisoient manière de saillir de 
leurs garnisons, mais disoient qu'ils étoient 
là pour garder leurs pays et secourir le roi , 
si besoin avoit de leur aide. Toutefois on ne 
s'y fioit pas trop , car ils ont souvent garde 
derrière, et tiennent le parti des plus forts. 

En Âst se reposoitle roi lors, et lui un jour, 
se sentant délibéré , dit qu'il se vouloit essayer 
en son harnois, et chevaucher un des cour- 
siers de son écurie , pour s'en aider k la ba- 
taille, laquelle chacun espéroit. Et comme ce 
jour je fusse entré en sa chambre, pour lui 
vouloir bailler quelcjue peu d'écrit joyeux que 
j'avois en la main , je le trouvai en pourpoint, 
avec peu de gens et messire Galéas de Saint- 
Severin, son grand-écuyer, aussi en pourpoint, 
lequel lui chaussoit ses solerets et harnois de 
jambes, avec les cuissots. Ce fait, demanda 
la cuirasse , et, premier que la vouloir pren- 
dre , dit audit messire Galéas : « Je la veux 
voir premièrement sur vous, car mon harnois 
vous est presque tout fait. » Après que ledit 
écuyer fut armé de ladite cuirasse, le roi la 
regarda de tous côtés, et la trouva bien faite , 
disant : « Je cuide qu'elle me sera bonne , et 
bien aisée. » Et fit désarmer celui écuyer, puis 



288 CHRONIQUES 

se fit armer de sadite cuirasse et de toutes 
les autres pièces; et essaya dessus son harnois' 
une saye d'orfèvrerie moult riche, et toute 
autour semé d'écriteaux, où étoit écrit en 
lettres romaines : Nescis • quid vesper vehatj 
c'est-à-dire : Tu ne sais quelle chose la fin 
porte , ou Tu ne sais la fin a quoi je tends. 
Tandis qu'il se faisoit armer, je dépliai mon 
papier, en m'approchant de lui , et lui dis : 
« Sire, j'ai fait une petite ballade touchant les 
Genevois; s'il est votre plaisir de l'ouïr, je l'ai 
ici? » Lors me commanda que je la lusse, ce 
que je fis comme s'ensuit : 

Les Genevois, de leur propre nature, 
N'ont foi ni loi , si ce n'est d'aventore • 
Par feintise , qu'on ne doit soutenir. 
Jà tant de fois ont mis à la rupture 
Leurs promesses, qu'il n'y a créature 
Raisonnable qui s'y veuille tenir ; 
Voire et cuident par force entretenir 
Leur bon crédit , et mener leur affiiire , 
Sans le devoir et tribut vouloir faire 
A vous , sire , ne à droit vous supplier ; 
Mais s'ils sont forts , pour leur effort défaire , 
Leur force faut par fonce humUier. 

L'historiate et prouvée écriture , 

Nous montre assez , et fait claire lecture 

De leurs faux tours , dont nous dut souvenir : 

Sur nos gens lors firent déconfiture 

En leurs détroits, sous ombre et couverture 

De leur vouloir aider et subvenir ; 

Le roi Louis les sut bien prévenir, 

Quand en enfer ordonna leur repaire ; 



DE JEAN d'aUTON. 289 

Au roi Charles tinrent parli contraire ; 
Puis les voyez contre vous rallier. 
Que reste plus ? pour venir au parfaire , 
Leur force faut par force humilier. 

Faites sur eux et dessus leur clôture 
Un tel échec et si ample ouverture , 
Qu'on y puisse sûr aller et venir, 
Sans leur laisser ni vivres , ni pâture , 
Place , ni fort , or, argent , ni voiture , 
Tant qu'il en soit mémoire à l'avenir. 
Et que tous ceux qui les verront punir, 
Aient tout temps crainte de vous méfaire : 
Mais au surplus qui voudroit satisfaire 
A son défaut, il faut tout oublier ; 
Aux rebelles qui ne se voudront taire , 
Leur force faut par force humilier. 

Prince , à la fin qu'on n'y soit à refaire , 

Prenez tous ceux qui ont voulu forfaire , 

£t les faites bien baguer et lier. 

Pour les traiter comme il vous pourra plaire , 

Et en faire des autres l'exemplaire ; 

Leur force faut par force humUier. 



Une autre fois adviendroit de léger, 
Que par défaut de les bien corriger 
De leurs délits, dont ils en ont fait tant , 
Que leur vouloir seroit prêt et content 
De faire un tour pour vous endommager. 
Si à ce coup ne les faites ranger 
A la raison, il est bien à songer 
Qu'ils en feront encore bien autant 
Une autre fois. 

Puisque autrement on ne s'en peut venger. 

Châtiez-les ores pour abréger : 

Un coup pour tous , en vous y ébattant. 

m. 19 



2g0 CHRONIQUES 

Et cela fait , soyez awâr de tant, 
Qu^eux et aatres douteront le danger 
Uae aota'e fois. 

Après la lecture de cette ballade, le roi 
transmit quérir un coursier bai , nommé Bai- 
gracieux , lequel fit amener dedans un préau 
fermé, derrière son logis; et lui, armé de 
toutes pièces , monta légèrement dessus , sans 
aide; et là, commença à faire faire carrière, 
courses et grands sauts à sondit cheval , qui 
étoit si très-à main à la bouche , et à l'éperon, 
qu'il en faisoit tout à son plaisir : à la fois lui 
donnoit une vite course, et à l'arrêt le tour, 
et les quatre pieds à mont; et à la fois le 
grand saut et la ruade, avec le trot court 
sous bride , et tous les tours que cheval pou- 
voit faire. Aussi étoit le roi qui le manioit, si 
très-adroit et tant bien à cheval, que, pour 
saut ou ruade que fît son cheval, on n'eût 
oui sur lui pièce de harnois branler. Somme, 
tant tourmenta sondit cheval» qu'il le mit 
tout en eau , puis mit pied à terre , et %*en alla 
boire et désarmer. 

Là , n'eut officier de la maison du roi , dès 
les plus grands jusquas aux souillons de cui- 
sine, qui n'eussent leurs harnois. Aucuns des 
vieils maîtres d'hôtel du roi, et autres qui 
pour la goutte n'étoient aisés de leurs per- 
sonnes , voyant que c'étoit à tout , essayèrent 
aussi leurs harnois, que, long-temps devant 



DE JEAN DAUTON. JQi 

ce^ n'avoient mis sur le dos. Somme , il n'y eut 
celui qui ne mît la main aux armes ^ voire 
aucuns prélats et seigneurs d'Église ^ qui là 
étoient ^ disant que défendre par armes la per- 
sonne du prince ^ seigneur de leur pays ^ étoit 
milité et bataillé pour la défense même du 
pays^ ce qui leur est permis et loisible en 
temps de nécessité. 

Après que le roi eut pris en Âst quatre jours 
de repos , et mis son armée à chemin , pour 
tirer à Gènes ^ partit de sadite ville d'Âst^ en 
armes, avec plusieurs des seigneurs de son 
sang et autres grands seigneurs de France. 
Là avoit avec lui cent de ses gentilshommes , 
et toutes ses gardes. Et ainsi le vingt et 
unième jour du mois d'avril, en l'an mil 
cinq cent et sept , tira son chemin droit à Fé- 
lissan, terre de marquisat , où dormit pour la 
nuitée ensuivant. 

Messire Charles d'Âmboise , qui oonduisoit 
son armée, étoit jà au Boqrg de Busale, et 
six mille Allemands , qui premiers étoient 
venus des Ligues, joints à ladite armée de 
France. L'autre bande d'ioeux Allemands 
étoit aussi arrivée à une petite ville nommée 
Novc, près de Sarraval, à l'entrée des mon- 
tagnes de Gênes. En laquelle bande étoient 
trois mille cinq cents Allemands, lesquels ne 
vouloient pour rien passer outre , disant que 
leur charge ne le portoit point , et qu'ils ne 



•# 



2g2 CHRONIQUES 

marcheroient plus avant; et sur ce propoSi 
séjournèrent audit lieu de Nove six jours. 
Messire Charles d' Amboise , lieutenant du roi , 
let plusieurs des autres capitaines François^ 
mirent toute la peine qu'ils purent pour les 
faire marcher; et pour ce^ donnèrent à leurs 
capitaines or et argent, et force habillements 
de soie , en leur disant : « Messieurs , n'êtes- 
vous pas venus ici pour servir le roi , et à ses 
gages, que jà avez reçus, et par le vouloir et 
consentement des seigneurs de vos ligues et 
cantons? Ne voyez-vousjà l'armée de France, 
et l'autre bande de vos compagnons , prêts de 
partir pour aller à Gênes, et le roi même qui 
nous marche en queue ^ pour se joindre avec 
sadite armée ? » Plusieurs autres raisons leur 
furent dites et mises sus; mais, pour ce, ne 
voulurent déloger. De quoi le roi fut merveil- 
leusement contre eux courroucé , délibérant, 
si autre chose ne vouloient faire, de les faire 
tous tuer. Les seigneurs des Ligues et cantons 
furent par poste de cette chose avertis ; par- 
quoi à toute diligence leur mandèrent que, 
sur leur vie, ils marchassent en avant, et 
qu'ils servissent le roi envers tous et contre 
tous : ce qu'ils firent, et se mirent à la route, 
droit au Bourg de Busale, où trouvèrent l'ar- 
mée de France. 

Le vingt et deuxième jour dudit mois d'a- 
vril, le roi partit de Félissan^ et adressa 



DE JEAN d'aUTON. 29$ 

vers Alexandrie , avec lui étant Charles , duc 
de Bourbon; Antoine de Lorraine ^ duc de 
Calabre; François d'Orléans, duc de Lon- 
gueville et seigneur de Dunois; Alphonse 
d'Esté, duc de Ferrare; Charles de Clèves, 
comte de Nevers; François, monseigneur de 
Luxembourg; Francisque de Gonsago» mar- 
quis de Mantoue; Jean Guillerme, marquis 
de Montferrat , et tous les autres dessus 
nommés, réservé le duc d'Alençon, lequel 
étoit demeuré en Ast, malade de la rougeole; 
et ainsi accompagné s'en alla à Alexandrie. 
Au-devant de lui sortirent les seigneurs de 
la ville à grosse troupe pour le recevoir, et 
faire la harangue pour le peuple de ladite 
ville. Aussi lui sortirent au-devant trois cents 
petits enfants , tous vêtus de robes blanches, 
portant chacun en la main une banneroUe des 
armes de France; lesquels petits enfants cou- 
roient au-devant de lui, criant à haute voix : 
France ! France I France ! France ! Et ainsi 
s'en entra par le bourg, tirant vers la cité , où 
toutes les rues étoient tendues et parées de 
verdure, et au-dessus toutes semées des 
armes de France et de Bretagne. Et dès l'issue 
d'une rue nommée la Ferrerie, entrant en 
la place de ladite ville , avoit une haie de ver- 
dure, couverte d'un drap rouge, pers et jaune, 
lequel alloit jusque devant la grande porte 
du dôme Saint-Pètre , où, contre le haut de la-^ 



2g4 CHRONIQUES 

ditâ grande porter étoiônt trois écus , à sayoir : 
au milieu , celui de France aux armes pleineSi 
et aux deux côtés France et Bretagne^ mi*- 
parties. Ainsi accompagné ^ et soûl un poêle 
de damas blanc à franges d'or^ porté par six 
des plus grands de ladite ville, s'^n alla jus^ 
ques à la porte du Dôme ^ où mit pied à terre i 
là trouva tout le clergé de la ville, avec les 
reliques, qui là le reçurent et conduiMrent 
jusque devant le grand autel du Dôme, où là 
dévotement fit ses oraisons et offrandes* Fuis 
ouit la messe dedans une dévote chapelle de 
Notre-Dame, étant sur main sedestre dudit 
grand autel. Et la messe ouie, s'en alla loger 
à rhôtel d'un des seigneurs de ladite ville , 
nommé messire Francisque Trot, où séjourna 
celui jour seulement, et sut là que toute son 
armée étoit assemblée à Bourg. 

XIX. 

(tommmt Itô oilaim it ponittûme vmintnA m- 
picïin U pâmait ant JtamoiB à 00itr0 it 
0nMLr, a VûuîtxneB iBcûvtimià\ei là faite». 

L'armée de France assemblée à Bourg de 
Busale, et tous les Allemands là venus, 
pource que encore ne savoient sous quel capi^ 
taine le roi les voudroit faire mener, en de- 
mandèrent un à messire Charles d'Amboise / 



DE JEAN d'auton. agS 

lieutenant du roi , lequel leur dit : u Âyise^ 
entre vous lequel, de tous ceux que conuois-^ 
sez , vous sera plus à main , et sous la chaîne 
duquel aimerez mieux être conduits, et saiis 
point de faute autre n'en aurez, n Ce dit> les 
capitaines d'iceux Allemands , et aucuns au-* 
très de leurs bandoliers, s'assemblèrent, et 
tinrent leur conseil sur l'élection de leur ca-^ 
pitaine-général ; tant que , à la conclusion , ik 
demandèrent tous messire Jean de Bessey, 
gruyer de Bourgogne , lequel leur fot baillé > 
et depuis à tous affaires les conduisit et gou« 
verna. Un autre gentilhomme, n^miiié le 
Lorrain , de ceux du roi , en avoit aussi sous 
sa charge cinq cents d'autres , appelés les 
Francs-Compagnonâ, parce qu'il les avoit am€h 
nés desdits pays des Ligues , comme aventU'* 
riers. 

Les Genevois surent incontinent comment 
l'armée de France étoit à Bourg; et jà avant 
l'arrivée de ladite armée , avoient mis gens à 
grand nombre sur les montagnes, et avoient 
fait un fort vis*-à-^is dudit Bourg , au pendant 
de la montagne , et là fait embûcher grand 
nombre de gens aritiés , lesqueb furent des 
François avisés et découverts! De quoi fut 
averti le lieutenant du roi; et pour ce, appela 
un jeune gentilhomme notnmé Jacques du 
Mas, seigneur de l'Isle^ et lui bailla six hommes 
d'armes, nommés Martin Yilléiepyôfi , ¥m- 



2^ CHRONIQUES 

bault^ Charles de ' VillaiDes , Sallenelles, et 
deux autres , avec dix archers , lesquels en- 
voya à ladite montagne , pour voir la manière 
et le fort d'iceux vilains. Jacques de Bourbon ^ 
comte de Roussillon , et quelques autres gen- 
tilshommes et gens de pied avec eux^ tirèrent 
aussi celle part ; et n'eurent guère monté, que 
vilains de toutes parts ne leur fussent en 
barbe y et commencèrent bien à point à escar- 
moucher, et tant, que finalement les François 
repoussèrent les Genevois. Durant cette escar- 
mouche , deux François , archers de la com- 
pagnie du seigneur de Montoison , s'écartèrent 
des autres François , en chassant aucuns d'i- 
ceux vilains ; lesquels archers furent clos par 
quelques embûches , et, premier qu'on les pût 
secourir, sur-le-champ furent assommés et 
morts. L'escarmouche dura longuement, car 
les vilains étoient à grand nombre, et si avoient 
un fort où se retiroient, et de là tiroient traits 
à tous côtés. Là fut blessé un homme d'armes 
nommé Mondragon , de ceux du seigneur de 
La Palice , et eut un coup de trait au visage. 
A toutes mains furent chargés ces vilains , et 
tenus de si près, que plus de vingt y demeu- 
rèrent morts en la place ; et tant fut , que à la 
parfin abandonnèrent leur fort et fuirent par 
les montagnes , en manière que plus ne vou- 
lurent empêcher celui passage. 

Messire Mercure , capitaine des Âlbanois , 



DE JEAN D AUTON. 297 

fut envoyé courir le long de la vallée de Poul- 
ceuvre, avec un nombre de ses Albanois; le- 
quel s'en alla j usque près de Saint-Pierreni' A- 
rênCy qui est des faubourgs de Gênes, et là 
trouva un capitaine de piétons genevois , le- 
quel fit bonne manière de guerre, et mit bien 
deux cents hommes qu'il avoit, en ordre, pour 
attendre lesdits Albanois. Là commencèrent 
Tescarmouche , telle que les Genevois furent 
à deux ou trois charges épartis et rompus : si 
prirent la fuite vers Gênes , et Albanois après , 
et tant que plus de vingt d'iceux méchants 
Genevois y demeurèrent , et mêmement leur 
capitaine, duquel emportèrent les Albanois 
la tête , piquée au bout d'une de leurs lances ; 
et en eux retournant , trouvèrent , aux deux 
côtés et au bas des montagnes , terre couverte 
de gens armés, pour leur couper le chemin. 
Mais iceux Albanois tenoient toujours le mi- 
lieu du gravier, loin desdites montagnes de 
demi-jet d'arc, et sitôt que aucuns d'iceux 
Genevois cuidoient prendre la plaine, les Al- 
banois à course de cheval les repoussoient ar- 
rière aux montagnes, et en demeuroit tou- 
jours quelqu^un. Et ainsi se retirèrent iceux 
Albanois jusques au Bourg, où étoit l'armée 
du roi , et là avertirent messire Charles d'Am- 
boise, lieutenant du roi, comment les mon- 
tagnes de Poulceuvre étoient toutes couvertes • 
de gens armés ; et tout autour de Gênes, sur 



298 CHRONIQUES 

les montagnes ^ et au pendant d'icelles du côté 
de la passée de Taraiée de France , avoit plu- 
sieurs forts , barrières , et bastillons garnis dt 
gens et d'artillerie ; et que grand'roûte de vi- 
lains étoient embûches par les montagnes , 
pour détrousser les vivandiers et cewL qui s'é- 
carteroient de l'armée , ou autres mal accom- 
pagnés; à quoi étoit besoin d'y pourvoir 1 
pour la sûreté des vivres et passants. Pour 
mettre provision à la garde des passages , le 
lieutenant du roi ordonna être mis gens d'ar- 
mes , de six milles en six milles , qui garde- 
roient lesdits passages , et de lieu à autre fe^ 
roient accompagner les vivandiers. Et ce fait, 
fut mis le feu partout, et bràlés villages et 
maisons. 

XX. 

Comment Vatvxét îru roi partit îru 0ourj0 it 6u- 
0alr y pour aller aMiij^tx la mik Tut ièêtufi^. 

Le vendredi , vingt et troisième jour du 
mois d'avril, en l'an mil cinq cent et sept, 
messire Charles d'Amboise, lieutenant de l'ar- 
mée du roi , fit au matin déloger ladite armée 
du Bourg de Busale , et mettre l'avant-^garde 
assez loin devant, que lui-même conduisoit. 
Entre l'avant-garde et la bataille, fit mettre 
çn avant le charroi de l'artillerie et le som-*^ 






DE JEAN DAUTÔN. :igQ 

m&ge; la bataillé et rârrière'* garde après, 
étant loin l'une dé l'autre dé déut jets d'arc, 
ou environ; lé^ Allemande et gens de pied 
avec l'artillerie. Et ainsi marchèrent gens 
d'armes le petit pas , jusques à un lieu nommé 
Pontadéme , à six milles près de Gênes ; et là 
fiirent ce jour, et tout le lendemain, pour te- 
nir conseil et ordonner des approches de Gê- 
nes , et de la manière comment au plus sûr le 
siège se pourroit asseoir et mettre, et de tous 
leurs autres affaires. Lesquelles choses furent 
là misés en conseil, où fVirent appelés messire 
Jacques de Ghabannes , seigneur de La Palice, 
messire Yves d'Alègre, messire Jean de Bes- 
sey, capitaine des Allemands, messire Phili-» 
bert de Glermont , seigneur de Montoison , et 
plusieurs autres capitaines et gentilshommes 
pensionnaires du roi. Auxquels dit messire 
Charles d'Amboise, lieutenant du roi : « Més^ 
seigneurs , vous savez assez le vouloir du roi , 
et la cause de notre affaire , qui est entière-- 
ment fondée sur la prise et réduction de la cité 
de Gênes, rebelle et désobéissante audit sei^ 
gneur. Or, sommes-nous à tant venus, qu'il ne 
reste, sur ce, que de mettre les mains à Tœu*- 
vre , ce qui nous est métier de faire , en ma-- 
nière que ce soit a notre louange , à Thonneur 
du roi et au profit de la chose publique. A 
cette fin vous ai-je voulu ici appeler, afin que 
chacun de vous , selon ce que vous en pour- 



1 

3oO CHRONIQUES 

rez savoir et entendre au plus près^ de loyal 
conseil m'en veuillez découvrir votre avis, 
comme ceux qui à plusieurs hautes entreprises 
et louables faits avez été. Vous savez, à suffire^ 
de la force et situation du lieu , et comme 
tout autour de plus en plus fort elle est for- 
tifiée. Toutefois, il n'est si forte chose, si cœur 
vertueux par vouloir la désire , que de pou- 
voir ne l'obtienne; et sachez que seigneurie 
gouvernée et soutenue par démocratie, qui 
est puissance populaire, ne peut nullement 
durer et longuement être en pouvoir; car 
peuple effréné, comme est celui de Gênes, 
par envie de dominer ou orgueil de seigneu- 
rir, se divise facilement. Or, ont jà élu et 
fait un duc d'un teinturier et mécanique, que 
longuement n'approuveront les marchands et 
ceux du peuple gras. Parquoi nous faut ver- 
tueusement les assaillir et donner dedans, au 
plus tôt que faire se pourra, pour les préve- 
nir, et ne leur donner temps d'avitailler leur 
ville et penser à leurs besognes. Et me sem- 
ble, sauf meilleur avis, que, demain au ma- 
tin , soit transmis aucun bon capitaine avec 
bonne puissance .de gens d'armes , découvrir 
la montagne et aviser leurs forts; car surtout 
est requis, avant que assaillir la ville, gagner 
les montagnes et les forts qui sont au-dessus 
et autour : autrement, si notre armée passe 
outre, et les montagnes soient occupées par les 



DE JEAN d'aUTON. 3oi 

Genevois, nos vivandiers, sans grosse garde 
de gens d'armes mise en divers lieux ( ce qui 
amoindrirait fort notre armée), ne pourront 
passer, et nuit et jour seroit notre armée de 
tous côtés ennuyée et assaillie , et sans repos. 
Parquoi me semble qu'il y faut envoyer quel- 
que bon chef, et bien accompagné, pour aller 
voir que c'est; et en queue faire marcher 
toute l'armée, pour renforcer au besoin ceux 
qui monteront la montagne; et aussi pour 
donner sur leurs forts et barrières , feront là 
près , et , en lieu propice , charrier et atîtrer 
quelques pièces de bonne artillerie, pour don- 
ner au travers. Et en ce faisant, m'est avis , si 
nous y allons de bonne voile , que nous au- 
rons part au logis. » 

L'avis et opinion du lieutenant du roi fut, 
de tous les capitaines qui fuirent là et autres 
gentilshommes , loué et recommandé : auquel 
fuirent, par aucuns desdits capitaines, plusieurs 
autres moyens ajoutés et faites diverses ou- 
verturefs^ mais, à la conclusion , fut dit que la- 
dite montagne seroit assaillie et gagnée, qui 
pourroit, premier que passer outre. Et dit là 
messire Jacques de Chabannes , seigneur de La 
Palice : « Il me semble, dit-il, que quelque 
nombre que soient ces vilains, et quelques 
forts qu'ils aient aux montagnes , si avec eux 
nous nous assemblons, que peu de résistance 
feront, vu que ce n'est que commune, qui n'a 



3o3 CHRONIQUES 

accoutumé la guerre ni n'est usitée du métier^ 
et aussi qu'ils ont leur ville au dos pour re- 
traite, où toujours auront l'œil ; qui les char- 
gera roidement. Et en outre si quelque peu- 
reux (dont entre eux y peut avoir quelqu'un), 
par crainte des horions qui là se donneront 
à tour de bras , par aventure prend la fîiite , 
Dieu sait quelle suite des autres il aurai Car la 
manière de commune tient tel désarroi en 
bataille , que le premier qui déloge attrait tous 
les autres , et à fuir leç convie ; y ayant tel dés- 
ordre au surplus , que, aprè» ébranler y jamais 
ne se rallient. Dont mon opinion est, qu'ils 
soient tôt assaillis et chargés roidement. » La- 
quelle opinion fut tenue de tous, et ordonné 
par ledit messire Charles d'Amboise , lieute- 
nant du roi, que celui messire Jacques de 
Chabannes , seigneur de La Palice 9 auroit cette 
charge; et que avec lui auroit trois mille hom- 
mes de pied françois, et quelque nombre 
d'autres gens d'armes, qu'il voudroit choi- 
sir par les compagnies. Laquelle charge prit 
volontiers ledit seigneur de La Palice. Et sa- 
chant celle entreprise , plusieurs seigneurs et 
autres gentilshommes , qui là étoiept , dirent 
que sans eux ne $e feroit la menée , et que 
messire Jacques de Chabannes, que chacun 
suivoit volontiers, n'iroit à ladite monta- 
gne, qu'ils ne fussent avec lui, et tant, que 
chacun se convioit à ce banquet ; dont se dçU- 



DE JEAN d'aUTON. 3o5 

bérèrent plus de cent des pensionnaires et 
autres gentilshommes du roi de se trouver à 
cet affaire. 

XXI. 

Cimimnit U roi partit V^iexantxit pour B'tn 
alliv \oxntfxt à Btm avmtt ^ qui marrl)oit î^roit à 

Le roi , qui d'Alexandrie savoit à toutes 
heures nouvelles de sonarmée^ se voulant join- 
dre à elle, partit de ladite ville d'Alexandrie, le 
vingt et troisième jour du mois d'avril, sur les 
sept heures du matin, après la messe ouïe, ayant 
dîné légèrement, et étant armé de toutes 
pièces , monté sur un coureier blanc bardé de 
blimc avec un saie de même couleur et broché 
d'or. Et ainsi , avec ses prince^ , seigneurs , et 
gentilshommes de sa maison , et archers de la 
garde , tous armés avec lui , chevaucha de son 
logis , par la grand'rue , et le long de la place 
où avoit là grand nombre de dames, et autres 
des seigneurs et du peuple de la ville ; dont les 
dames disoient à la passée : « Ah ! que grand 
dommage est de tant de grands princes, et sei- 
gneurs, et beaux gentilshommes de France, 
qui s'en vont prendre leur fin et mourir à 
Gênes! Jà n'en réchappera un tout seul ! » di- 
soient ces pauvres dames; et de vrai pensoient 



3o4 CHRONIQUES 

que Gênes, coutumière d'obtenir victoire , dût 
tout mettre à sac : ce qu'eussent bien voulu 
aucuns d'Alexandrie, qui par aventure y 
avoient de leurs frères ou voisins, comme 
fut dit par après. 

Or, s'en va le roi chevauchant tout armé 
d'Alexandrie à un lieu nommé le Bosq, mau- 
vais François; de Bosq, à Gavi, et au Bourg 
de Busale, qui étoit tout en feu. Audit lieu 
de Bourg arriva le roi , le samedi , que le lieu- 
tenant et les capitaines de son armée avoient 
tenu le conseil d'aller donner sur les vilains 
de la montagne de Gênes : ce qui fut fait. 

XXII. 

Comment mtmtt lattpitB ht €i)abantitô^ m- 
jj^enx Tl^e €a ^alice^ avec plueiettre igntttte- 
I)omme0 {xantm et %tm iiepieii^ fut oasatUir 
la montagne 2re fS>èntBi et 2re la pmt Vvai 
ba0ttUon et autres forte ^ et Vntu bataille faite 
0ur laïcité montagne. 

Un dimanche, vingt et quatrième jour du 
mois d'avril, en l'an mil cinq cent et sept, 
messire Jacques de Ghabannes, seigneur de 
La Falice, sur le point de cinq heures du matin, 
après la messe ouïe, partit de Pontadéme, 
avec trois mille hommes de pied et aucuns 



DE JEAN d'aUTON. 5o5 

gentilshommes armés , et montés légèrement, 
et se mit en marche droit à Gènes. Lequel ne 
fut si lot parti, que grand nombre de gentils- 
hommes de la maison et des pensionnaires du 
roi ne s'armassent pour aller après, lesquels di- 
rent à messire Charles d'Amboise, lieutenant 
du roi, qu'ils iroient volontiers après, eniui 
priant qu'il lui plût que, sans eux, ledit sei- 
gneur de LaPalice ne montât ladite montagne 
ou commençât le hutin. A quoi différa le lieu- 
tenant du roi , disant : « Je n'ai pas transmis le 
seigneur de La Palice pour donner la bataille 
à nos ennemis, mais seulement pour aviser la 
montée plus aisée, et assaillir quelque maison 
au bas de ladite montagne , où est quelque 
nombre de vilains qui gardent ce passage ; et 
aussi n'est heure ni lieu de leur donner en- 
core la bataille , s'ils ne descendent en plaine : 
ce que ne feront, car ils ont sur nous l'avan- 
tage des montagnes. Parquoi n'est métier, 
pour cette première fois, faire grand effort, 
mais, seulement voir leur manière et épier les 
lieux. » Sur ce , firent réponse lesdits gentils- 
hommes : « Nous savons bien que les lieux des 
montagnes sont difficiles pour nous, et avan- 
tageux pour les ennemis; mais tant y a, que 
si le seigneur de La Palice, qu'avez là en- 
voyé, les rencontre, quelque puissance ou 
lieu avantageux qu'ils aient, nous sommes 
tous assurés qu'il donnera au travers , quelque 

m. 20 



3o6 CHRONIQUES 

chose qu'il en doive advenir. Dont est requis 
que y avec ses gens de pied ^ ait quelque nom- 
bre de gens bien armés pour soutenir un faix , 
s'il en est besoin. » Et, pour ce, le prièrent de- 
rechef qu'ils y allassent. « Or allez donc, dit*il, 
et gardez surtout, à cette première charge, 
de ne hasarder par trop votre affaire ; car le 
lieu où sont nos ennemis est moult avantageai 
pour eux. » A chef de ces paroles, grand nom* 
bre de gentilshommes , bien armés et montés 
sur bas chevaux , se mettent après à course de 
cheval , et tant que , avec le seigneur de La 
Palioe et ses piétons , se trouvèrent au droit 
d'un petit bourg, nommé Rivereu, à un 
mille près de Gênes. 

:Et delà commença le seigneur de La Palice 
à regarder la montagne, et les forts qui de- 
dans étoient , et tout le sommet et pendant de 
ladite montagne, pleins de gens armés, qui 
de tous côtés faisoient cris et tiroient artille** 
rie sur nos gens. Or, avoient ic^ux Genevois 
fait sur la cime de leur montagne un fort bas* 
tillon, percé de terre à tous côtés, et mis de* 
dans grand'puissance de soldats et force ar^ 
tillerie. Et est à savoir que , là dedans cette 
montagne , sont deux chemins , qui , du bas de 
la grève et du pied de ladite montagne , mon- 
tent droit audit bastillon , et de là descendent 
à Gênes, vers le château, et à Besaigne; de»« 
quels chemins, l'un est près de l'issue du bourg 



DE JEAN d'aUTON. Soy 

de Bivereu , comme de demi-jet d'arc, eu en- 
viron, regardant vers le chemin de Gènes, 
sur main senestre ; l'autre , outre ledit Rive*- 
reu, loin de deux jets d'arc, tirant aussi vers 
Gènes, du coté de la grève ; entre lesquels deux 
chemins étoit assis ledit bastillon , sur le som^ 
met du mont. Or y a voit, sur le bord et au 
travers d'iceux chemins , barrières et maisons 
fortifiées ^ et force gens d'armes pour les gar- 
der. De l'autre côté , sur main dextre , étoit 
une autre montagne, de la hauteur et pareille 
de cette , qui pareillement étoit toute pleine 
de gens armés. 

Ainsi que messire Jacques de Chabannes 
avec ses gens avisoit le Jieu pour monter, mes- 
sire Charles d'Amboise fit à coup marcher 
toute l'armée , et tira celle part. £t premier 
qu'elle fût là arrivée, jà commençoit le sei- 
gneur de La Palice à monter avec ses gentils- 
hommes , les piétons un peu à quartier, tirant 
ledit seigneur de La Palice , par le chemin plus 
prochain de Rivereu , droit à une maison for« 
tifiée sur le bord dudit chemin , haut en ladite 
montagne environ deux jets de pierre. 

Au point que le seigneur de La Palice com- 
mençoit à monter , toute l'armée de France 
arriva sur le lieu. Là furent tous les gens d'ar- 
mes à cheval , et les Allemands et piétons fran- 
çois, vis^à-vis dudit bastillon, dont tirèrent les 
Géi^vois coups d'artillerie à pierre perdue a,ii 



5o8 CHRONIQUES 

travers de Tarmée et du camp, sans faire que 
peu de mal ; car la plupart de leurs coups 
passoient par-dessus , pourcé qu'ils venoient 
d'amont. 

Messire Charles d'Amboise, lieutenant du 
roi, voyant monter le seigneur de La Palice 
avec ses gens , et adresser vers la maison forti- 
fiée sur le bord du chemin > et les montagnes 
couvertes d'ennemis , commanda à messire 
Paul de Beusserailhe, maître de l'artillerie, 
que tout soudainement il fît monter sur la 
montagne quatre faucons, et qu'ils fussent 
mis en lieu propice, pour tirer contre la mai- 
son que le seigneur de La Palice alloit assaillir, 
et au travers des vilains qui étoient sur ladite 
montagne à grosses troupes. Et tout en l'heure, 
celui maître de l'artillerie, avec les commis- 
saires d'icelle , qui étoient Etienne de Cham- 
pellais , Guérin Maugué , Pérot d'Oignois et 
Louis Benoît, firent monter quatre faucons, 
dont le premier fut monté par les pionniers , 
les autres trois à force de chevaux et de câ- 
bles, et furent mis au pendant de ladite mon- 
tagne , entre le bourg de Rivereu et le che- 
min où étoit ladite maison , et là taudissés et 
assis; et pour iceux tirer, un nommé Ferry 
Utel et quatre autres canonniers furent là 
mis et ordonnés. Deux autres gros canons fu- 
rent mis au pied de la montagne, pour tirier 
contre le bastillon d'amont; et furent là ordon- 



DE JEAN d'aUTON. 3og 

nés trois canonniers^ nommés Jacques Daus- 
sel, Thibaut d'Archet et Pierre de Sallenove. 

A cette même heure , messire Charles d'Am- 
boise, lieutenant-général de l'armée du roi, fit 
chevalier un nommé maître Thomas Bouhier, 
général de Normandie^ lequel fut là au camp, 
armé de toutes pièces, vêtu d'un saie de»drap 
d'or et monté sur un bon coursier. 

Le seigneur de La Palice , avec grand nom- 
bre de gentilshommes, s'efforçoit à toute puis- 
sance de gagner la montagne, laquelle étoit 
droite à merveilles et haute d'une lieue de che- 
min, ou de près. Et pource que j'étois lors 
sur le lieu, et vis iceux gentilshommes mon- 
ter, et partie de leur exploit, aucuns d'iceux 
aï voulu nommer ici , premièrement messire 
Jacques de Chabannes , seigneur de La Palice , 
et chef de la bande ; Jean Stuart , duc d'Alba- 
nie; Jacques de Bourbon,. comte de Roussil- 
lon; Jacques de Rohan, seigneur de Léon; 
René d'Anjou, seigneur de Maizières; Jean 
de la Chambre, vicomte de M aurienne; René de 
Bretagne, comte de Pointièvre; le vicomte de 
Rhodez ; Odet de Foix, seigneur de Barbazan ; 
Andrieu de Foix ; messire Rogier , baron de 
Béart; messire Mery de Rochechouart , sei- 
gneur de Mortemart; messire Germain de Bon- 
neval, gouverneur du Limousin; Louis de 
Genlis, seigneur de Montmort; François de 
Crussol, seigneur de Beaudîner; messire Jean 



Sic CHROHIQUE» 

Picart, bailli d'Edtellan; Pierre de Bayard; 
le seigneur d'Arpajon , Mare dn Fresne ; 
Ymbault de Romanieu; le Basqoe^ nommé 
Pierre Tardes ; Adrien Tiercelin , seigneur de 
Brosses; Jean de Saint^Amadour; un nommé 
Cy tain , et grand nombre d'autres , dont la 
plupart étoient à pied ^ et les autres sur petits 
eourtauts, pour les mener jusques au lieu 
où seroit besoin de combattre ; et ce pendant 
qu'ils marchoietit, les vilains d'amont ruoient 
grosse» pierres le long de ta montagne, ix^ 
roient trait et artillerie^ et faisoient du san*^ 
glant pis qu'ils pouroient, et se motïtroient 
sur ladite montagne en nombrei de pins de 
trente mille hommes : dont messire Qiarles 
d'Amboise, ayant la charge de toute Tarmée^ 
Toyant si grosse puissance d'ennemis , dou^- 
tant que le seigneur de La Palice et ses gens 
ne fussent assez pour soutenir le faix de tant 
d'ennemis ^ voulut là faire montrer trois mille 
Ailemands^^ Lesquels refusèrent la haie^ di- 
sant qu'ils ne se départiroient point , s^ils ne 
montoient tous ensemble^ et plusieurs^ fois 
refusèrent à monter. Toutefois par bdles re- 
montrances qu'il leur fit, et voyant tant de 
drap d'or monter , eurent honte du refus , et 
commencèrent à sortir de leur rym ; mais^ pre- 
mier que vouloir monter^ demandèrent ^^ 
gens de cheval à leur queue ^ pour arrêter les 
ennemis^ quand ils viendroient à l'exécution; 



DE JEAN d'aUTON. 5ii 

dont fut baillé le capitaine Fontrailles, avec 
cinquante hommes à cheval, lesquels se mi- 
rent à la queue d'iceux Allemands. Et ce fait, 
regardèrent amont, et voyant grosse ba- 
taille d'ennemis en ordre , en montant bai- 
sèrent la terre , et croisèrent les bras deux ou 
trois fois, et firent longues cérémonies , tant, 
que, pour les acheminer, ledit lieutenant du 
roi fit marcher devant eux , tout au droit du 
bastillon, Jacques d'Alègre, seigneur de Millau; 
messire Yves de Malherbe ; Péralte, Espagnol ; 
Fommeroul , et quelques autres capitaines de 
gens de pied, avec trois mille piétons; aussi 
montèrent messire Robert Stuart , avec qua- 
tre-vingts de ses archers , tous à pied ; Mol- 
lart. Allemand , capitaine de gens de pied» Et à 
la queue de leurs gens , étoient messire An- 
toine^Marie de Saint-Severin , avec quarante 
arbalétriers. Aussi y étoit messire Philibert 
de Clermont , seigneur de Montoison, lequel 
menoit quinze hommes d'armes et trente ar- 
chers à cheval, montés légèrement et armés à 
la bâtarde. 

Messire Jacques de Ghabannes , seigneur de 
La Palice , et les gens de sa bande , approchè- 
rent la maison, où grand nombre de Genevois 
s'étôient fortifiés ; et pour savoir qu'ils vou-- 
droient dire, leur transmit quarante arbalé- 
triers à cheval , pour escarmoucher, lesquels 
chargèrent biep à point , à grands coups de 



5l2 CIIROMQUES 

trait. Mais pource que le lieu étoit mal à main 
pour gens de cheval , pour l'empêchement de 
la niontagnCi qui étoit droite, ne leur surent 
guère nuire , et à la fin , à coups de trait et 
de main furent repoussés bientôt. Aussi étoient 
aucuns de nos gens de pied montés si haut , 
qu'ils avoient trouvé leurs ennemis en barbe, 
qui pareillement les avoient renvoyés bien 
lourdement , et se retiroient; dont le seigneur 
de La Palice , voyant aucuns d'iceux reculer , 
leur cria : « Tournez, ribauds, tournez! car s'il 
y en a un à qui je voie démarcher un seul 
pas, je le ferai tailler en pièces. » Et là fiit lin 
gentilhomme nommé Pierre de Bayard, le- 
quel s'adressa à aucuns de ceux qui s'étoient 
reculés , et à tour de bras commença à char- 
ger, et tant qu'ils tournèrent en avant. Tan- 
tôt fut la maison où les Genevois s'étoient 
fortifiés , par le seigneur de La Palice et ses 
gens, à grands coups assaillie, et approchée 
jusques à combattre main à main. Là mirent 
pied à terre ceux qui avoient chevaux , et se 
joignirent tous ensemble. Ceux du dedans né 
se défendirent longuement; car, ainsi qu'on les 
assailloit, un canonnier nommé Ferry lltel , 
prévôt de l'artillerie , étant à un rempart en- 
tre Rivereu et ladite maison , adressa là un 
coup d'un gros canon , tellement qu'il perça 
ladite maison tout au travers, et tua deûic 
hommes genevois : ce fait , qui put fîiir de 



DE JEAN d'aUTON. 5i3 

là ne fit autre demeure ; ainsi - abandonnèrent 
le fort, et à mont, A cette première rencontre, 
les vilains qui étoienten la montagne tirèrent 
artillerie à toutes mains, et tant de trait, qu'il 
tomboit menu comme gouttes de pluie. 

. Grand'chaleur faisoit lors, dont à grand'- 
peine montoient les gentilshommes et autres, 
qui étoient armés de toutes pièces et à pied. 
Advint que, pour la force du chaud , le sei- 
gneur de La Palice mit bas et avala sa gorge- 
rette, laquelle étoit double et toute échauffée 
pour la chaleur du soleil ; et comme chacun 
s'efforçoit de monter, un trait vint d'amont 
donner droit au défaut de la gôrgerette dudit 
seigneur de La Palice , et lui entra en dévalant 
bas dedans la gorge, bien quatre doigts : de 
quoi ne tint compte , mais marcha encore en 
avant, disant : « Ce n'est rien , ce n'est rien ! » 
et arracha le trait , dont incontinent grand'- 
force de sang commença à saillir de la gorge , 
et tant, qu'il ne put plus tirer avant, car jà 
avoit perdu moult de sang. Toutefois ne s'é- 
bahit de rien, mais tout en riant; dit : « Je n'ai 
nul mal , si n'est que ma douleur est seule- 
ment pour ce que je ne puis, à mon vouloir et 
à ce besoin, servir le roi, et me trouver à la 
bataille contre ces vilains, lesquels, sans faillir, 
à l'aide de Dieu et des grands coups que vous, 
messeigneurs , donnerez aujourd'hui, seront 
défaits. Or, allez sous la main de Dieu, qui 



3l4 CHRONIQUES 

TOUS soit aujourd'hui secourable. Monseigneur 
le duo d'Albanie, s'il vous plaît, dit-^il, tous 
prendrez la charge de conduire le demeurant 
de cette entreprise ; et vous, messeigneurs et 
amis , je vous supplie que aujourd'hui vous 
ayez votre honneur et les affaires du roi , sur 
toutes choses I pour recommandés. » Ce dit, 
se fit emmener par un gentilhomme nommé 
Antoine du Cartier, maitre-d'hôtel de messire 
Charles d'Amboise, et se fit panser en une 
maison près de là. 

Le duc d'Albanie , qui avoit la charge de 
cette menée , marcha hardiment avec tous les 
autres gentilshommes et piétons qui chemi^^ 
noient à quartier d'eux ; et tant marchèrent , 
que dedans une petite plaine près d'une mon- 
tagnette , et à un jet de pierre du sommet de 
la montagne , trouvèrent bien cinq cents Ge- 
nevois là ralliés ensemble. Le lieu étoit assez 
aisé et propice pour combattre , mais avanta- 
geux pour les Genevois , car il falloit monter 
haut pour gagner ladite place. Là se rangèrent 
les Genevois*, et à coups de hacquebuttes , de 
traits et de pierres , chargèrent nos gens bien 
rudement, et en blessèrent plusieurs; des- 
quels furent Odet de Foix , lequel eut un coup 
de trait en la cuisse , mais pour ce ne s'arrêta. 
Aussi y fut blessé un gentilhomme de Gasco- 
gne , nommé Etienne de Carnac ; et ainsi que 
messire Germain de Bonneval descendoit de 



DE JEAN d'aUTON. 3i5 

dessus une petite haquenée^ pour ycnûcit 
combattre à pied ^ fut feillî d'un coup de trait, 
lequel sadite haquenée reçut. Longuement 
fut à ce lieu combattu , et par force la place 
gagnée, -et les Genevois chassés et suivis jus- 
ques au sommet de ladite montagne ; et est à 
savoir que piétons françois et allemands se 
mirent à la chasse par les montagnes , en di- 
vers lieux f après les Genevois , dont les AUe^ 
mands en encloussirent, près du sommet de 
ladite montagne, bien deux cents, lesquels 
furent tous dégoillés et dépouillés en l'heure. 
Là aussi étoient à cheval François de Maugi- 
ron, lieutenant de Mollart, Allemand ; Jacques 
du Mas, seigneur de llsle ; Huguet d'Asnières ; 
Pierre de la Boucherie; un nommé Tartarin, 
et huit hommes dWmes de ceux de Fontrail- 
les, et messire Mercure avec ses Albanois, 
lesquels firent une sanglante exécution de Ge- 
nevois, qui toujours se défendoient, en eux 
retirant à la cime de la montagne , et tant de 
traits tiroient, que Hen quatre-vingts de ceux 
des gens de pied, que François que Alle^ 
mands, y moururent , et y eut de blessés bien 
quatre cents ou plus : car aussi étoient-ils mal 
armés. Le seigneur de Millau , Malherbe , Pé- 
ralte et Pommeroul , avec quelques autres ca- 
pitaines de leurs bandes , marchèrent tout au 
droit de ladite montagne au bastillon. Les Al- 
lemands et les autres gens de pied , avec les 



3l6 CHRONIQUES 

chevaucheurs qu'ils avoient en queue , mar- 
chèrent aussi roidement droit amont. Et 
voyant , iceux Genevois , que de toutes parts 
leur montagne étoit assaillie , et que les Fran- 
çois approchoient leur bastillon , abandonnè- 
rent leur fort et mirent le feu dedans leurs 
poudres. Là monta des premiers Jacques d'A- 
lègre, et prit l'étendard de sa bande ^ puis 
tout le premier entra dedans ledit bastillon , 
tout plein de feu et de fumée de la poudre 
qui jà étoit brûlée^ et mit son étendard des- 
sus celui bastillon. Les Allemands et autres 
gens de pied françois tuèrent là tous les Ge- 
nevois qu'ils y trouvèrent, et donnèrent la 
chasse aux fuyans jusque contre les portes de 
Gênes. 

Ainsi que ce chapplis duroit, et que les 
François gagnoient la montagne , au bas , à 
l'entrée du chemin par lequel on monte droit 
au bastillon , avoit une forte barrière sur le 
gravier, où étoient là pour la garde d'icelle 
mille ou douze cents hommes de guerre ge- 
nevois , pensant que la venue des François se 
feroit par là. Et ce pendant que ceux qui al- 
loient en la bataille montoient à mont, ceux 
de ladite barrière ennuyoient moult les gens 
d'armes, tant de trait que d'artillerie et des 
saillies qu'ils faisoient sur le camp : dont le 
lieutenant du roi y fit mener trois grosses 
coulevrines et un canon serpentin , pour 



.4 



DE JEAN D AUTON. 5îJ 

battre ladite barrière et une maison qui étoit 
au-dessus ; et aussi fit marcher une bande de 
Suisses , lesquels voyant ladite barrière , dont 
venoit le trait et artillerie sans cesser^ ne la 
voulurent assaillir^ mais dirent qu'ils iroient 
volontiers à la bataille où étoient allés leurs 
compagnons. Et lors un nommé messire Ri- 
gault d'Oreille , du pays d'Auvergne, maître- 
d'hôtel du roi , s'en alla vers ladite barrière , 
feignant escarmoucher , pour icelle aviser et 
la manière des Genevois qui la gardoient ; et 
cela vu , en s'en retournant trouva un nommé 
Guyon Le Roy , seigneur de Ghillou , auquel 
dit : « Venez voir une barrière que les Gene- 
vois tiennent , laquelle me semble assez facile 
à gagner, et m'est avis, si quelque bonne 
bande de gens de pied marchoit celle part , 
que bientôt seroit gagnée ; et qui me voudra 
bailler renfort, je prendrai sur mon honneur 
de l'emporter. » Celui Guyon Le Roy dit : « Pour 
moi , ne tiendra qu'elle ne soit assaillie , et de 
ma part m'y trouverai volontiers avec vous. » 
Et sur ce point, ledit messire Rigault s'en va 
hâtivement devers messire Charles d'Amboise, 
lieutenant de l'armée , lequel avoit l'œil et la 
main à toute heure au besoin de l'affaire ; au- 
quel dit messire Rigault : « Monseigneur, il y 
a ici près sur le gravier, à l'entrée d'un che- 
min qui va droit au bastillonPd'amont , * une 
forte barrière et grand nombre de Genevois 



3l8 CHRONIQUES 

qui la gardent , et de là emiuieitt fort rarmée 
du roi à coups de trait et d'artillerie , la<* 
quelle n'abaudonnaroot iceux Géoevois pour 
notre artillerie , car ils ont des taudis où se 
garantissent. Et aussi les Allemands que avex 
là envoyés pour l'assaillir ne veulent coup 
donner, combien qu'elle soit de prise et facile 
à emporter ; car j'ai va et avisé l'entrée » qui 
est gagnable pour gens de pied : pour ee , s'il 
vous plaît m'en bailler quelque bonne baode, 
il m'est avis, et me semble sans foillir, que je 
chasserai les vilains et gagnerai ladite bar- 
rière. » Messire Charles d'Amboise, oyant ce 
propos y lui bailla les cinquante hommes d'ar- 
mes et cent archers de messire Yves d' AJegre , 
lesquels fit tous là marcher à pied^ Droit à la^- 
dite barrière adressa messire Rigault d'OrtîBe^ 
avecluileditGuyooLeRoy, etuaaiitiie nommé 
Philibert de Beaujeu, et le» lK>mmes d'armes 
et archers dudit seiguew d'Alégre. Là fut un 
nommé Antoine de Saint-Nectaire, capitaine 
des archers , lequel marcha droit avec ses ar- 
chers ; et à la queue d'iceux p étoit un nonuné 
James de Sainte-Colombe , lieutenant de ladite 
compagnie, avec ses hommes d'armes, tous à 
pied, lesquels marchèrent droit à la barrière, 
dont grands coups de traits et hacquebuttes 
venoient. Et à l'approcher, messire Rigault 
d'Oreille dit au}B gens d'armes qui le suivoient : 
(c Marchez hardimentetsûrement; car j'ai vu 



DE JEAN d'aUTON. SiQ 

rentrée des barrières , laquelle est aisée , et jà 
sont les vilains ébranlés. » Ce dit ^ se mit de* 
vant répée au poing , et là ^ à grands patacs , 
chargèrent François sur ceux de la barrière. 
Les archers commencèrent à décocher flèches 
au travers de la route des Genevois ; les bom^ 
mes d'armes pareillement se mêlèrent en la 
presse 9 -et chargèrent tous ensemble , en ma- 
nière que la barrière fut abandonnée desdits 
Genevois et gagnée par les François , lesquels 
leur donnèrent la chasse jusques à une mai- 
son étant sur le bord du chemin et fortifiée 
de gens et d'artillerie. James de Sainte - Co- 
lombe , avec ses gens d'armes , assaillit celle 
maison si trè^^vivement, que les Genevois l'a- 
bandonnèrent , et se mirent à monter la mon- 
tagne par divers lieux. 

Alors que cesi exploits se faisoient , les gen-* 
tUshommes et autres qui étoient montés des 
premiers combattoient en plusieurs lieux par 
ladite montagne , dont lesdits Genevois , qui 
s'enfîiyoieat de ladite barrière à mont, furent 
la plupart rencontrés des Allemands et gens 
de pied firançois; et Dieu sait quelle composiU- 
tion ils eurent ! Jusques au sommet de ladite 
montagne montèrent les François qui avoiept 
gagné la barrière d'en bas, et là trouvèrent 
grande exécution de morts, dont il y en eut^ 
selon l'estime de plusieurs , environ deux 
mille cinq cents Genevois , et des François et 



320 CHRONIQUES 

Allemands bien cent^ et de quatre à cinq 
cents blessés. 

Tandis que les François donnoient la chasse 
et tuoient les Genevois par les montagnes , à 
l'autre côté de la montagne sur main dextre ^ 
au-dessus d'une abbaye de saint Benoit, avoit 
grand nombre de Genevois armés/ Et ce 
voyant, le lieutenant du roi, qui avoit l'œil 
partout, appela un nommé Gossains, capi- 
taine de cinq cents laquais , lequel fit monter, 
avec §es piétons, droit où étoient les Gene- 
vois. Là, sur le fjravier étoit toute l'armée 
de France en ordre , sans se mouvoir nulle- 
ment , dont aucuns regardoient monter ledit 
Cossains et ses piétons; disant que sur la 
montagne avoit moult grand nombre de gens 
armés , et que c'étoit bien peu d'envoyer 
cinq cents hommes seulement, et que bon 
seroit de marcher après quelque nombre de 
gens à cheval sur la queue , pour les secourir, 
si besoin en étoit. Et sur ce, un nommé Guil- 
lauine Gouffîer, de la maison de Boisy, lieute- 
nant des cent hommes d'armes du marquis 
de Mantoue , et aucuns autres gens d'armes de 
diverses compagnies, étant jusques au nombre 
de vingt hommes d'armes et archers, sorti- 
rent de leur ordre, et laissèrent leur ensei- 
gne , tirant après ledit Cossains et ses piétons, 
qui s'étoit jà assemblé avec les Genevois, et 
donné dessus si rudement , que la place lui 



DE JEAN d'aUTON. 321 

étoit demeurée. Les Genevois ^ qui étoient des 
vilains de Foutceuvre , se mirent en fuite par 
le bas de ladite montagne^ lesquels furent ar- 
rêtés par les gens de cheval, et rechassés 
amont. Les laquais de Gossains pareillement 
les rembarrèrent, en manière que grande 
partie d'iceux furent enclos. Et eux cuidant 
gagner un chemin au - dessus d'une abbaye 
qui est au bas de ladite montagne, pour tirer 
à Sain t-Pierte-d' Arène et à Gênes, furent là 
arrêtés, chapplés et assommés bien cinq cents, 
comme fut dit par aucuns de ceux qui avoient 
été à l'exploit. 

Ainsi fut gagnée la montagne nommée la 
montagne des Deux-FrèreSy pour une déconfi- 
ture que firent là autrefois deux frères gene- 
vois sur leurs ennemis ; et aussi fut gagné leur 
bastillon par Jacques d'Alègre, seigneur de 
Millau. Chacun de ceux qui furent à ce fait 
honorable s'y acquittèrent tellement, que 
pour eux y acquirent louange immortelle et 
renom florissant. Et entre autres fut donné le 
bruit à messire Jacques de Chabannes , con- 
duiseur de la première charge , et aux gentils- 
hommes de sa bande , lesquels eurent le pre- 
mier heurt , soutinrent le plus grand faix , 
et en portèrent plus de peine ; car eux armés 
de toutes pièces , et à pied la plupart , mon- 
tèrent ladite montagne haute à merveilles , et 
tant droite, que, en plusieurs endroits d'icelle, 

III. 21 



32Q CHROfiilQCJES 

falloit grimper les buissons et moaUer à qua* 
tre piedsi. Somme» ce fui une oe^uvre de mer- 
veilles à tous ceux qui en ouïreml parler» et 
épouvantable à tout le monde. 

Jusques à celte heure , ne surent ceux du 
château le vrai de leur secours ; car voyant 
paravant les vilains sur les mont^^nes, pen- 
soient que de là vinssent assiéger et assaillir 
1^ château. Mais voyant la croix blanche et 
l'étendard des François sur le bastiUon ^ et la 
chasse qu'on donnoit aux Genevois» lesquels 
on tuoit à la vue du château , connurent qu'ils 
avoient secours , et que l'armée de. France 
étoit au pied des montagnes et dedans. Pour 
lesquelles choses ^ firent un cri de joie» comme 
s'ils fussent ressuscites de mort à vie; et aussi 
étoiei^t*ils en grand hasard : car lejur vin étoit 
failli , et leurs autres vivres diminués , et des 
soldats grande partie de morts et les autres af- 
foliez* Toutefois ceux qui furent sains ommdk 
tèrent sur les murailles , et là firent sonner 
trom|>ettes et tabourins» en tirant artillerie 
au travers de la ville » comnsie si tout dut 
basir» et : s'ébaudirent joyeusement^ Messire 
Galéas» voyant du château sur le haut des 
mjurailles du Palais deuix étendards de saint 
Georges» fit adresser une gros^. serpentine 
celle part » et tirer si à droit , que d'un coup 
rua par terre, un d'iqeux étendards : de quoi 
lesi Genevois fwent m^ult ébabisi. et tant» que 



DE JEAN d'aUTON. 3^5 

plus ne s'essayèrent de dresser leur étendard. 

Le roi , qui étoit lors au Bourg de Busale ^ 
sut par postés^ quecouroient atieuns de ses 
varlets de chambre , les nouvelles de la prise 
dès montagnes et du bastillon^ et comme ses 
gens aboient gagné la bataille : de quoi fut 
moult' joyeux^' et manda à messire Charles 
d'Ambdise^ si5n lieùtenant*jgénéral ^ * que If 
lendemain il seroit à son armée . 

Après toutes ces choses^ gens d'armes fu- 
rent lins à garder le bastillon , que le seigneur 
dé Millau y arec quelques antres capitaines de 
gens de pied et trois mille laquais françois^ 
eut en garde. Aussi furent ordonnés trois 
mille Allemands à garder la montagne. Car 
encore tenoient les Genevois le Gaétellàt^ 
quHls avoieht ^ au commencement du niutin^ 
gagne stir nôë gen^ Lequel Castelkt est assis 
àu^ndànt de la mîo'ntagne, du côté de Gênes, 
cbnïre le bastilldh, et le château à main se- 
ifestre, en descendatit du bastillon à la ville; 
bien gaï'hî de gelis et d'artillerie, pour encore 
tenir longuement et amuser l'armée. Mais 
pource que jà étoit sur la vesprée et près de 
nuit, fut dit que ce jour ne seroit fait autre 
chose ^ si n'est que gens d'armes furent mis au- 
tour de celui Castellat, pour garder que celle 
nuit ne fut renforcé de gens ou de vivres, pour 
celui assaillir le lendemain et approcher Gênes. 



524 CHRONIQUES 

Ce fait y gens d'armes furent logés et mis 
chacun à son quartier : l'avant-garde fut mise 
près de Saint-Pierre-d'Arêne , à la venue de 
Gènes; la bataille^ vis-à-vis, et tout autour 
d'un gros bourg nommé Rivereu ; l'artillerie 
et tous les gens de pied , entre la bataille et 
l'avant-garde , tout au droit du bastillon ; l'ar- 
rjère-garde, au-dessous du bourg de Rivereu, 
à un grand jet d'arc loin en arrière de la ba- 
taille. Là, sur les côtés, et au pendant des 
montagnes , avoit grand nombre de palais et 
beaux logis à merveilles , qui étoient des sei- 
gneurs et marchands de Gènes, où là dedans 
étoienf logés les capitaines et seigneurs qui 
là étoient. Dedans le bourg de Rivereu étoit 
logé messire Charles d'Amboise, lieutenant 
du roi, et grand'compagnée de gentilshommes 
du roi , qui repassoient tous à son logis. Aussi 
tenoit-il maison ouverte à tous venants , où ce 
jour me trouvai à l'heure du souper, pour en 
avoir ma part comme les autres. Tout le logis, 
haut et bas , étoit plein de mordans. Là vis 
arriver plusieurs des gentilshommes qui 
avoient été à la bataille, dont aucuns n'é- 
toient encore desarmés de leurs grèves et 
garde-bras, tous lassés, et barbouillé le visage 
de poudre et de sueur. Chacun parloit là de 
l'affaire de la guerre, où j'ouïs et appris beau- 
coup de choses que j'ai ci mises par écrit. 
Sur le point du souper, devant le logis du 



DE JEAN d'aUTON. 3^5 

lieutenant du roi , arriva grand'flotte d'Alle- 
mands^ dont les uns portoient les autres à 
leurs cols et sur des piques^ tous blessés et san- 
glants : lesquels fit monter à mont , et iceux 
fit repaître et panser à ses dépens , et tenir 
audit logis jusqu'ils fussent guéris. 

A toute heure lui survenoient nouvelles de la 
guerre et des affaires du roi; et entre autres, 
au commencement du souper, survint un des 
capitaines des Allemands , qui avoit monté la 
montagne, disant qu'iceux Allemands ne 
demeureroient en ladite montagne , si leurs 
compagnons d'en-bas ft'y alloient^ ou qu'on 
leur envoyât quelque autre renfort, pour leur 
aider à garder ladite montagne. Et tout en 
l'heure, le lieutenant du roi laissa le souper, 
et à toute diligence s'en va au camp , où prit 
gens d'armes et piétons , j usques au nombre 
de deux mille; et iceux fit monter, pour aller 
là où étoient les Allemands et garder la mon- 
tagne avec eux; puis s'en alla tout au long du 
camp voir l'ordre de ses gens. Et comme celui 
qui avoit la charge de tout étoit toujours en 
pieds , en manière qu'il ne dormoit ni nuit , 
ni jour ; mais étoit tout temps par chemin 
de lieu en lieu , pour lui-même voir asseoir le 
guet du soir, et de la minuit, et du matin. 
Et avec ce , avoit mis telle police et provision 
à l'affaire des vivres , que toute la vallée de 
Poulceuvre, qui contenoit plus de douze milles 



5a6 CHRONIQUES 

de pays, étoit toujours pleine de vivandiers; 
et si bien étoit lost garni de vivres y que là 
aussi grand marché en étoit qu'en la meil- 
leure ville de France. Toute celle auit fîit mis 
gros guet y et écoutes à force autour de Gènes 
et^ur les montagnes. 

Aussi ne dormoient pas lesOénevois, de leur 
part, combien qu'ils eussent mal Sût leurs be- 
sognes le jour de devant. Là étoieat leur duc, 
nommé Paul de Nove, et un autre Pisain, nom- 
mé Jacobus Ciorsus , lesquels avoient la charge 
de l'armée de Gênes , et avoient conduit ce jour 
l'armée à la montagnle^ et perdu la bataille, 
comme j'ai dit. Lesquels voyant le commen- 
cement de leur maie fortune, pour donner 
confort et espérance au peuple , dirent de- 
vant tous : « Messieurs , si nousavons aujour-^ 
d'hui fait quelque peu de perte, demain re^ 
couvreroûs le tout ; car fortune , qui onc ne 
tourna le dos à Gênes qu'à cette fois, 
nous sera à une autre secourable. Si nos en- 
nemis les François occupent partie de notre 
montagne , encore avons-nous le Castellat et 
la montagne de notre côté à délivre , par oè 
pouvons montpr sans leur danger jusques à 
mont , et là leur tenir bastille et pied ferme. 
Reprenons donc nouveau courage de vertueux 
vouloir , et nous efforçons de leur donner un 
échec. Autant de gens, et plus qu'ils ne sont, 
sommes ici ; ne reste plus qu'avoir bon vou- 



DE JEAN d'aUTON. 527 

loir de bien faire j et au besoin TeKécuter : 
pour ce , est métier que , demain au plus ma- 
tin f tout homme de Gênes qui pourra armes 
porter se trouve à la inontagne j délibéré par 
armes défendre notre liberté^ que nul hommô 
de cœur vertueux doit laisser perdre , si n'est 
quant et la vie. Pour tant , nobles eœurs de Ge- 
nevois ^ trouvez-vous à la montagne des Deux- 
Frères , pour là vivre et mourir à la défense de 
votre franchise et garder votre cité. Outre^ est 
avisé que ^ pour nos ennemis apauser et sur- 
prendre y enverrons ambassades devers le lieu- 
tenant du roi de France ^ feignant de vouloir 
parlamenter et rendre la ville ; lesquelles am-^ 
bassades exploreront et aviseront l'armée des 
François, les lieux où est assis leur camp, et 
la manière de leurs gens d'armes, pour nous 
en avertir , afin de donner dedans par le plus 
aisé ; et ce pendant > nous monterons tous par 
le derrière de notre montagne , afin qu'ils ne 
voient notrie puissance ; et nous, ainsi montés, 
ferons faire une saillie de trois ou quatre mille 
hommes vers le côté de la Lanterne , comme 
pour leur vouloir donner de ce côté la bataille, 
où soudainement accourra toute l'armée ; et , 
elle ainsi passée, dévalerons de la montagne, 
et à tour de bras leur donnerons la charge 
sur la bataille ou arrière-garde , dont seront 
effrayés du bruit et se désordonneront en ma- 
nière que, sans faillir, si nous avons cœur. 



328 CHRONIQUES 

nous gagnerons la bataille et mettrons tout à 
sac. » Là furent présents Paul-Baptiste Justi- 
niau; Démétrius Justinian, Manuel de Ganalle, 
Antoniu» de Ciuli^ des premiers mutins de 
Gênes ^ et deux capitaines^ nommés Terna- 
tin et Gambecoùrte, lesquels^ devant tout 
le peuple de Gènes , louèrent et recomman- 
dèrent l'opinion susdite, disant que de meil- 
leur ni plus sûr moyen ne sauroient trouver 
pour défaire les François; à quoi s'accorda 
tout le peuple, tant que, toute la nuit, ne firent 
autre œuvre par la ville , qu'armer gens , voire 
de tant, comme depuis je sus par mon hôte de 
Gênes , que en nombre se trouvèrent quarante 
mille hommes armés ou plus, lesquels, dès 
l'aube du jour, se mirent à monter la plupart , 
et eux montés, se mirent entre les monta- 
gnes hors la vue de nos gens : toutefois furent 
bien avertis par ceux de notre guet que 
grand nombre de Genevois étoient montés. 

Au plus matin envoyèrent devers le lieute- 
nant du roi leurs ambassadeurs, lesquels pas- 
sèrent par le quartier de l'avant-garde , re- 
gardant çà et là comme avoient charge de £sLire, 
disant à ceux qui les enquéroient où ils al- 
loient : « Nous allons en ambassade devers le 
lieutenant du roi pour parlamenter et faire 
composition, pour rendre la ville au roi » ; et, 
ainsi toujours en regardant Tordre de l'armée , 
passèrent outre jusques au logis du lieutenant 



DE JEAN d'aUTON. 3^9 

du roi y auquel dirent la charge qu'ils avaient 
de la ville, « Je ne puis rien , dit-il , conclure 
avec vous, ni ne pouvez avoir réponse jus- 
ques à la venue du roi , qui sera ici dedans 
deux heures, comme il m'a mandé; je m'en 
vais au-devant de lui pour l'avertir de tout.» 
Oyant lesdits Genevois que le roi étoit si près , 
furent tous ébahis , pensant qu'il ne viendroit 
point , quelque chose qu'on en dît , ce que pa- 
reillement ne croyoient ceux de Gênes. En 
bonne garde furent mis lesdits ambassadeurs. 
Ce fait , messire Charles d' Amboise prit 
grand nombre de gens d'armes, et s'en alla- 
au-devant du roi qui étoit parti bien matin de 
son logis et avoit chevauché , armé , et matin 
pour la fraîcheur, 

XXIII. 

Comtiunt le xùï ^e vetibit à Bon armie îrn^ant 
(6>hm^ et Vntu botailU %a%nét par Ub Jvan- 
(oiB^ n ctmxmnt la mile ie (6>êneB se ventait an 
vol 

Le roi , sur les neuf heures du matin , arriva 
au camp avec grosse route de gens d'armes; 
et fut le vingt-cinquième jour du mois d'avril, 
en l'an susdit mil cinq cent sept. Autour de 
lui, devant et derrière, étoientses deux.cents 
gentilshommes , tous en armes , et leurs cher» 



53o CHRONIQUES 

vaux bardés et accoutrés richement. Avec lui 
étoient le dac de Bourbon , le duc dç Calàbre, 
le duc de Longueville , le duc de Ferrare, le 
comte de Nevers, le marquis de Mantoue^ 
le marquis de Montferrat ^ le seigneur Jean 
Jourdan et plusieurs autres grands seigneurs 
tous armés et vêtus de saies de drap d'or et 
d'orfèvrerie , montés sur grands courûers bar- 
dés moult ridiement. Le roi y armé de pied en 
cap f était au milieu des quatre cents archers 
de sa garde , les vingt et quatre du corps tout 
au joignant de lui : lesquels archers étoîent 
armés de leurs brigandines et salades , et vê- 
tus de leurs hocquetons y les arcs tenduB , et 
faisoient entre autres belle montre en mar^ 
chant moult fièrement. Au derrière de lui^ 
avoit une escouade de gens d'armes semblant 
être assez pour devoir soutenir un faix de 
grosse bataille. Somme , sa route duroit une 
lieue de pays : ce que pouvoient clairement 
voir les ennemis qui étoient en la montagne ^ 
dont furent ébahis , ne se doutant de sa venue. 
Les Allemands de sa garde , tous empanachés ; 
armés de.hallecrets et la pique au poing , mar- 
choient en pointe et devant les archers de la 
garde. De sa venue ftit tout l'ost réjoui. Les 
Allemands commencèrent à battre leurs gros 
tabourins et marcher au-devant delui, en lui 
faisant la révérence le genou en terre. Ce fait, 
après qu'il eut vu et avisé l'ordre de toute son 



DE JEAN d'aUTON. 33 1 

armée qui là ëtoit toute en bataille ^ s'en alla 
loger à v^n .monastère de Saint>fieaoTt, au pied 
de la montagne y &ur mam dextre , <A là avoit 
beau logis et dévote église ^ et grands jardins 
clos de bonnes murailles^ dedans lequel furent 
logés les quatre cents aixshers de la garde et 
les. cent Allemands. Le cardinal d'Amboise 
fut k^ là dedans ledit monastère avec partie 
de son train^ Maître René , cardinal de Prye y 
étmt pareillement logé là prés. Tristan de Sa- 
lazar y ar<^evéque de Sens y suivit aussi le roi, 
et si avoit avec lui vingt bomœes à cheval » 
tous la brigandine sur le dos y et lui son har- 
nois complet dedans ses coffres , et un bon 
coursier pour le servir au besoin. '- 

Tantôt que le roi fut arrivé, me^sire Charles 
d'Amboise, son lieutenant, lui mena les am- 
bassadeurs de Gènes , qu'il ne voulut voir ni 
ouïr ; mais les envoya au cardinal d' Amboise , 
pour les ouïr et savoir qu^ils voudroient dire, et, 
ce fait, aviser sur leur dépêche,. Après dîner, les 
ambassades furent ouïes touchant leur diarge, 
telle que le peuple et toute la ville de Gênes di- 
soient que volontiers se rendreient au roi, et lui 
mettroient ladite ville entre ses mains , leurs 
libertés , biens et vies saufs $ priant ledit car- 
dinal d' Amboise très-humblement de vouloir 
intercéder pour la désolée cité de Gênes, et 
qu'il fut le bon plaisir du roi, leur seigneur 
souverain, comme dîsoient, de ne vouloir dé- 



352 CHRONIQUES 

truire son même pays j et qu'ils amenderoient 
partie au vouloir du seigneur : auquel propos ne 
voulut entendre le roi; ni rendre autre réponse. 
Advint, ce pendant et durant ce parlement ; 
sur les trois heures après midi, qu'une alarme 
se fit sur le camp , tellement que le bruit fut 
incontinent par tout l'ost, dont chacun cou- 
rut aux armes. Les deux cents gentilshommes, 
les quatre cents archers de la garde et les cent 
Allemands du roi furent armés, les gentils- 
hommes à cheval et les archers à pied , tous 
joignant le logis du' roi, avec plusieurs de ses 
princes et pensionnaires. Le roi, oyant le bruit 
de son logis, demanda que c'étoit. L'un de ses 
chambellans, nommé messire François de Ro- 
chechouart , sénéchal de Toulouse , lui dit : 
(cSire, c'est quelque alarme qui est survenue au 
camp. — Comment?dit leroij ce n'estpas ceque 
les ambassadeurs disoient , qui sont venus ici 
pour parlamenter et traiter de la paix. Or al- 
lez, dit-il, voir que c'est. »Et sur ce, ledit mes- 
sire François de Rochechouart sortit hors et 
vit aucunes des trompettes courant parmi 
l'ost et criant l'alarme à toute force. Si s'en 
retourna devers le roi, le plus tôt qu'il put, 
disant : a Sire, sans point de faute il y a bruit; 
et me doute que ce soit vers la Lanterne , et 
que par là les Genevois ont fait quelque saillie.» 
Et tout à coup le roi se fit armer , et monter 
$es archers de la garde tous à cheval; et transmit 



DE JEAN d'aUTON. 555 

messire Mercure , avec ses cent Albanois , de- 
vers la Lanterne hâtivement , pour aller savoir 
que c'étoit, et retourner incontinent. Lequel, 
à course de cheval , fut tantôt près les portes 
de Gênes , dont étoit sorti grand nombre de 
Genevois, et étoient entre leurs barrières et la 
tour de la Lanterne. Messire Charles d'Am- 
boise avoit fait mettre l'avant -garde jà en 
ordre, à l'issue du bourg de Saint-Pierre- 
d' Arène , pour les attendre : lesquels ne mar- 
choient, mais étoient arrêtés, pour amuser 
Tarmée, comme avoient entrepris. Du côté des 
montagnes devers Gênes , commencèrent Ge- 
nevois à monter à la foule de tous côtés , et 
tant que lesdites montagnes étoient couvertes 
de Genevois armés. Les autres de ceux qui 
étoient les premiers montés, lorsqu'ils virent 
leurs gens approcher, sortirent d'entre les 
montagnes, et tous ensemble plantèrent 
amont leurs enseignes, lesquelles sç pouvoient 
voir d'à bas ; et y en avoit deux blanches 
et une rouge, et une mi -partie de rouge et 
de blanc , et plusieurs autres , qui ne se pou- 
voient d'en bas clairement aviser, sur le 
haut des trois montagnes, comme un jet 
d'arc près l'une de l'autre. Sur ladite mon- 
tagne se mirent Genevois, en trois grosses 
routes ; et tout le long du sommet de ladite 
montagne , venant de Pontadême près du 
bastillon que les François tenoient, et en un 



554 CUtONlQUES 

autre lieu > à quartier du Gastellat^ à main se- 
nestre entre les montagnes ^ était la graj;ide 
esoouade de leurs gens , où pou voient être en 
tout quarante mille hommes ou plus ; et là se 
mirent tous en batailla. Le seigneur de Millau, 
et autres capitaines, qui gardoient le bastiUon, 
et les capitaines des Allemands, qui tenoient la 
montagne de notre côté ; mirent toutes leurs 
gens en deux batailles, où étoient de six à sept 
mille hommes françois et allemands , près les 
uns des autres de six-vingts pajs ou environ. Le 
maître de l-artillerie avoit fait monter à force 
de gens et de câbles, dès le soir de devant , six 
grosses pièces d'artillerie, et trente coukvrines 
à croc sur chevalets , p(H*tées par les pion- 
niers; desquelles pièces, aucunes furent mi* 
ses et assises aux heux où étoient les gend 
d'armes françois et allemands , étant sur 
la montagne; et là, icelles pièces embou- 
chée droitement contre les Genevois > et pour 
celle8 tirer, montèrent là huit des canonniers 
du roi. 

En ce point , avoient les uns et les autres 
of donné leurs batailles^ et mis ordre en leur 
afiaire^ Les Genevois donc avoient donné Ta- 
larme sur le quartier de la Lanterne, pour faire 
tirer là l'armée du roi , et mis sur les monta- 
gnes leur grosse puissance , pour donner par 
le bas de ce côté sut les François , qui tantôt 
connurent leur stratagème : à quoi pourvut le 



DE JEAN d'aUTON. 555 

roi 9 qui jà étoit armé et monté sur un coursier, 
nommé Bal-gracieux , qui étoit moult adroit 
pour les armes; et hors de son logis, accom- 
pagné de plus de trente mille hommes armés, 
sans plus attendi^e , marcha tout droit où pen-« 
soit être lé bruit ; mais voyant la montagne 
de tousi côtés pleine de Genevois , et en trois 
ou quatre lieux avoir grosses batailles, fit ar- 
rêter toute son armée et mettre en bataille bas 
tout au droit du hastiUon, Devers la Lanterne 
étoit l'avant^garde en bataille, pour là attendre 
les Genevois, lesquels ne sortirent de leurs 
barrières, mais se retirèrent : de quoi, messire 
Mercure avertit le roi , qui lors arrangeoit ses 
batailles et lui-même mettoit ses gens en or- 
dre, disant que lui-même monteroit à mont, 
pour se trouver à la mêlée ; ce qui lui fut dé- 
conseillé par tous ses capitaines; Là fut tenu 
conseil qu'il était de faire, et s'il étoit bon de 
leur donner la bataille. Là furent messire 
Charles d'Amboise, lieutenant du roi; mee^ 
site Robinet de Fremezelles , et plusieurs anh 
très capitaines de l'armée et sages chevaliers ; 
d^nt aiiauns furent d'avis que le lieu étoit 
nyMult avantageux pour leurs ennemis; disant : 
« Sire , vous voyez vos ennemis à grosse puia^ 
sance à merveilles , lesquels ont pris lieux 
avantageux et choisi le plus à main de la place; 
et aussi que, pour les. combattre , sont amont 
peu de nombre de vos gens, au r^^ard d'eux; 



556 CHRONIQUES 

et en outre y sire , vous voyez que Fheure est 
jà tarde; » aussi étoit-il sur le point de cinq 
heures du soir. Par quoi dirent aucuns capi- 
taines : premier que renfort pût être monté 
à mont y la nuit seroit venue, et les vilains, qui 
savent et connoissent les secrets et détroits des 
montagnes, pourront la nuit avoir avantage 
sur vos gens et leur donner quelque amorce. 
— Rien, dit le roi, il est encore plus de deux 
bonnes heures de soleil. Avec ceci je vois mon 
armée joyeuse et délibérée de combattre, et 
mes gens d'amont prêts de commencer le com- 
bat , et les vilains serrés et en crainte : suis 
sûr que tout soudain tourneront le dos , qui 
vivement les chargera. Ce sais-je, car autre- 
fois lesai-je vus en mêlée, dont grosse route 
d'iceux, à peu de François, furent défaits. » 
Ce dit, appela messire Mercure, capitaine des 
cent Âlbanois, auquel dit : «Montez là sus avec 
tous vos Âlbanois, et sur la bataille des Gene- 
vois, que voyez plus prochaine du bastillon 
que tiennent mes gens , faites une légère es- 
carmouche. Et ce pendant, au derrière de la 
montagne , faites mettre quelque embûche de 
vos gens et autres à cheval pour vous secou- 
rir, s'il en est métier. Et après votre escarmou- 
che , feignez de vous retirer,, pour les attraire 
jusques à l'embûche , et là leur donner quel- 
que venue. Et ce pendant, je ferai monter 
grosse puissance de gens de pied et à cheval , 



DE JEAN d'aUTON. SSy 

. pipur se joindre à ceux d'amont et donner la 
bataille. 

Ce dit, messire Mercure avec ses cent Al- 
banois, tous bien 'montés , atout leurs ban^ 
neroUes, se mettent à mont le long du chemin, 
tirant droit au bastillon. Plusieurs François à 
cheval , et autres , se mirent après ; et entre 
autres y le marquis Francisque de Gonsago, 
marquis de Mantoue j monté et armé à l'alba* 
noise avec grand nombre d'autres. Pareille- 
ment fit monter des Allemands ^ au nombre 
de trois mille y desquels trois de leurs capi- 
taines fit là chevaliers; puis fit ceux monter, 
et autres de ses gens de pied, jusques au 
nombre de six mille : lesquels *ne prirent 
le chemin des Albanois et autres gens de che- 
val, pour ce que c'étoit le plus long; mais dès 
le pied de la montagne , tout au droit du bas- 
tillon se mirent à grimper, et monter comme 
escuriaux. Le roi regardant ses gens aller ainsi 
allègrement, et toute son armée délibérée, 
étoit moult joyeux; et si alloit de lieu en lieu , 
regardant son armée, avec face joyeuse et 
manière assurée, l'épée en la main, pour 
faire tenir chacun en son ordre. Là sonnoient 
trompettes et gros tabourins de Suisses , à 
toutes mains. Autour de lui étoient Charles, 
duc de Bourbon ; Antoine de Lorraine , duc 
de Calabre; François d'Orléans, duc de Lon- 
gueville; Jean Stuart, duc d'Albanie; Al- 

III. 22 



3S8 CHRONIQUES 

phonse d'Esté , duc de Ferrare ; Charles de 
GlèveSy comte de Nevers; Jean Guillerme; 
marquis de Montferrat; le comte de Ven- 
dôme i Guy de Laval; le cbBite de Pointièvre; 
le prince de Tallemont ; Jacques de Bourbon > 
comte de Roussillon ; le seigneur Jean Jour- 
dan ; messire Germain de Bonneval ; messire 
Mer y de Rochechouart^ et plusieurs autres 
seigneurs de France et de Bretagne , et tous 
ses autres gentilshommes et pensionnaires ^ 
avec tous ses hommes d'armes , la lance sur 
la cuisse. Aussi se trouva à cette bataille 
Tristan de Sala^ar , archevêque de Sens f 
armé de toutes pièces , et monté sur un bon 
coursier, une grosse javeline au poiitg; disant^ 
puisque le roi y étoit en personne , que tous 
ceux des siens , qui avoient pouvoir de le dé- 
fendre» se dévoient là trouver en armes. Et si 
avoit ledit archevêque vingt hommes des siens^ 
tous le harnois sur le dos. 

Les Genevois tenant bataille amont sur la 
montagne » voyant de tous cotés monter Fran- 
çois et Allemands , et marcher droit à eux^ 
furent tou« assurés d'avoir la bataille , s'ils 
attehdoient : ce que furent tous délibérés de 
£eiire> et en branle de charger sur ceux des 
François et Allemands qui là étoient des pre- 
miers amont y premier que les autres qui 
montoiént se fussent joints «à eux. Et ainsi 
qu'ils voulôient ébranler^ pour marcher droit 



DE JEAN d'aUTON. SSg 

à eux y messire Mercure ayant jà fait son em- 
bûche , avec partie de ses gens, sortit par der- 
rière uiie montagne , à la vue du roi et de 
l'armée d'en-bas, et lui-même commença 
l'escarmouche. Mais à coups de traits et de hac- 
quebuttes le reçurent les Genevois , dont au- 
cuns d'iceux sortirent en place, et à grands 
coups de piques chargèrent les Âlbanois , qui 
pareillement, à course de chevaux , qui étoient 
faits et duits aux escarmouches des monta- 
gnes, à pointe de lance les retournoient bat- 
tant jusques à leur bataille. A cette escar- 
mouche étoient le marquis de Mantoue, 
François de Maugiron , et d'autres Italiens et 
François tout [)lein. Longuementdura l'escar-^ 
mouche , où six des Genevois furent tués , et 
deux Albanois blessés , et un mort. Les Alle- 
mands demeurés à bas avec le roi , voyant 
amont commencer lescarmouche , se mirent 
tous à genoux , et baisèrent la terre , les bras 
encroisés; et tant que dura ladite bataille, 
toujours furent agenouillés. Tandis que celle 
escarmouche duroit, les François et Alle- 
mands montoient la montagne , et les Gene- 
vois approchoient leurs batailles. Et lorsque 
messire Mercure isut que tous les François et 
Allemands que le roi avoit commandés à 
monter furent assemblés , après avoir donné 
une charge sur les Genevois de la plus pro- 
chaine bataille , fit manière de se retirer avec 



34o CHRONIQUES 

ses gens : et tout en l'heure ^ cette brigade de 
Genevois laissèrent leur montagne et se mi- 
rent après; ceux de leurs autres batailles, 
pareillement le plein pas; et les aucuns à 
course suivirent les Âlbanois, en faisant 
grandes huées et cris horribles , disant : 
Acarne ! acarne ! amace ! amace ! Là demi- 
lieue près n'eussiez ouï tonner, pour le bruit 
des Genevois , qui pensoient que les François 
s'enfuissent. Mais tout soudainement , lorsque 
iceux Genevois furent assez près, deux grosses 
pièces d'artillerie furent à travers d'eux dé- 
chargées; et ceux qui étoient en embûche 
sortirent avec toutes les deux batailles des 
François et des Allemands, les Albanois et 
autres gens de cheval , ensemble , et donnè- 
rent sur cette première bataille de Genevois 
si rudement, que sans résistance de gens 
vertueux tournèrent le dos. Les autres qui 
étoient au derrière d'eux , et venoient à leur 
secours , voyant la première de îeurs bataiUes 
fuir vers eux, et les François à leur dos, qui 
les tuoient à grands monceaux, furent ef- 
frayés, mêmement Paul de Nove, leur duc, 
et Jacobus Gorsus , chefs de leur armée, les- 
quels ne surent plus tenir eh'ordre leurs gens, 
ni rallier ensemble ; car chacun se mit à la 
fuite : dont les aucuns se laissoient choir et 
rouler du haut en bas. Grande occision en fut 
foite , car les gens de cheval les arrétoient par 



DE JEAN d'aUTON. 54 Î 

les montagnes, et les piétons mettoient tout à 
sac. La chasse leur fxit donnée plus de deux 
milles par les montagnes : dont aucuns se dé- 
fendoient , les autres se laissoient couper les 
gorges comme moutons. Et me fut là conté, 
que y à cette défaite , un des Albanois ^e mes- 
sire Mercure , à la rencontre de la première 
bataille , coucha sa lance pgur asséner un Gé-*- 
nevois, jeune, fort et léger; lequel Genevois 
attendit l'Âlbanois, à tout une rondelle en la 
main, et une épée en l'autre, et de sadite 
rondelle détourna le coup de celui Albanois ; 
puis soudainement s'approcha de lui , et d'un 
saut le saisit au travers du corps , tellement 
qu'il le mit hors la selle de son cheval et le 
porta par terre : lesquels l'un sur l'autre se 
tournoyèrent et voiltrillèrent trois ou quatre 
tours. Le Genevois ne se pou voit bien aider 
de son épée , qui étoit longue ; l'Âlbanois ne 
pouvoit rencontrer son poignard , qu'il avoît 
derrière le dos , couvert du panneau de sa 
longue robe. Mais à la parfin ledit Albanois, 
qui étoit en grand danger de sa vie , fut sq- 
couru, en manière qu'il eut loisir de trouver 
son poignard , de quoi trancha la gorge audit 
Genevois. Toute la montagne fut jonchée de 
morts, et ensanglantée du sang de ces pau- 
vres Genevois, qui furent menés tuant jus- 
que dedans les portes de .Gênes , et plus de 
deux milles par les montagnes ; tant , que le 



34a CHRONIQUES 

nombre des morts (îit estimé à quatorze cents 
hommes , et de François , environ trente-six , 
mais grand nombre de blessés. 

Voyant le roi , que , à l'aide de Dieu , il avoit 
gagné la bataille et défait ses ennemis , fit as- 
seoir son camp et mettre ses gens d'armes au- 
tour de Gênes pour y aller le lendemain mettre 
le siège et détruire tout , si elle ne se rendoit 
à sa merci ; et , premier que faire autre oeuvre^ 
tout armé s'en alla en l'église de l'abbaye où 
il étoit logé , rendre grâces à notre Seigneur 
de sa victoire , puis se fit désarmer et se mit à 
repos. 

Le duc de Gènes , Paul de Nove ,■ voyant de 
tous points les Genevois abattus et défaits , et 
son règne prendre fin , ne sut plus que faire ni 
à quel moyen avoir recours , si n'est à la fuite ; 
dont prit de ses bagues ce qu'il put , et avec 
grand nombre d'autres Genevois sachant là 
être le roi en personne, tous épouvantés s'en*^ 
fuirent. Ledit Paul de Nove s'en alla avec sa 
suite embarquer au goufre de RapaJe, de 
nuit , pour la doute des galères du roi qui 
éioient autour du mole de Gênes, et. tira droit 
en l'île de Corse : aucuns des autres s'en ail- 
lèrent en Barbarie ; les autres , à Rome ; les 
autres , dedans aucunes de leurs places étant 
autour de Gênes. Jacobus Q>rsus, Pisain ; Ter- 
natin, Gambecourte et les autres capitaines 
étrangers , avec le demeurant de leurs soldats. 



DE JEAN d'aUTON. 34^ 

s'enfîiirent par les mon.tagneg droit à leur 
quartier. 

Dedans la ville de Qénes y lors n'avoit que 
pleurs^ cris et lamentations de pauvres femmes 
désolées qui avoient perdu aux batailles leur» 
maris ^ frères ou enfants ; pensant au surplua 
que le roi les détruiroit du tout et feroit met-* 
tre la ville à feu et à sang : dont ne savoient 
autre chose que faire^ fors douloir leur perte 
passée et attendre l'avenir ; et^ pour ne perdre 
tout^ au fond de leurs caves ^ citernes et ro*- 
ehes y mussèrent partie de leurs bagues et tré^ 
sors y et portèrent leurs draps d'or et de soie^ 
et partie de leur chevance ^ par les églises et 
collèges de la ville, et délibérèrent envoyer 
derechef ambassade^ devers le roi, et parlât 
menter pour rendre la ville à la meilleure 
composition que faire se pourroit. 

Le mardi au matin, ambassades furent 
transmises devers le roi ; qu'il fit ouïr par mai* 
tre Georges , cardinal d'Âmboise , lesquelles 
ambassades dirent : u Nous sommes ici venus 
et envoyés devers le roi, notre souverain sei« 
gneur, de par les citadins et tout le peuple de 
la désolée cité de Gênes, pour, au priemier, 
ncms recommander tous très-^iumUement à 
sa bénigne grâce; et, au surplus, pour la 
composition de l^amende et satis&ictioa du mé- 
fait que spxlite pauvre cité de Gènes , gouver** 
née sous la main du peuple délié et conseil de 



344 CHRONIQUES 

mutins désordonnés , a par ci-devant commit 
et perpétré contre sa très-haute seigneurie et 
sacrée majesté ; le suppliant très-humble- 
ment qu'il lui plaise prendre sadite ville eqtte 
ses mains et en sa sauvegarde , et son pauvre 
peuple à merci avec la vie et biens saufe. A 
quoi ne voulut entendre le roi , mais dit qu'il 
auroit la ville et le peuple à sa volonté , ou qu'il 
mettroit tout au feu et à l'épée ; sur quoi les- 
dites ambassades firent autres ouvertures, di- 
sant que , pour les frais et mises de l'armée du 
roi et pour l'amende profitable et honorable, 
ils satisferoient la plupart au vouloir dudit 
seigneur et ordonnance de son conseil : ce que 
ne voulut le roi, disant toujours qu'il auroit 
lé tout à sa volonté. De laquelle réponse lesdits 
ambassadeurs avertirent le peuple de ladite 
ville de Gênes : sur quoi tinrent le conseil où 
plusieurs propos furent allégués et finale- 
ment conclus , vu l'extrémité où ils étoient; 
connoissant aussi le roi , entre les autres dons 
de vertueuses grâces , être tant humain que 
onc ne fit mourir homme à qui il pût pardon- 
ner, et que leur offense ne touchoit qu'à lui 
seul; ayant, sur ce, confiance de sa grâce, dirent 
le mot en se rendant la corde «au col, c'est à 
savoir, à sa volonté; lui mandant que, à toute 
heure que lui plairoit» il pour roit entrer en 
sadite ville de Gênes et faire du peuple à son 
plaisir. 



DE JEAN d'auTON. $45 

EtVoyant,leroi, que tout alloit . à son vou- 
loir, reçut lesdits Genevois à sa volonté; dequoi 
sur-le-champ en voulut avertir François de 
Glermont, cardinal de Narbonne , lequel étoit, 
devers le pape à Rome, orateur pour ledit 
seigneur , et lui écrivit lettres contenant ladite 
composition : lesquelles montra ledit cardinal 
de Narbonne à notre Saint-Père le Pape, qui 
pâlit tout le visage en lisant lesdites lettres et 
dit : « Je ne le crois pas ! » Plusieurs Romains et 
autres avoient fait gageures et misailles à plu- 
sieurs, disant que le roi ne prendroit point 
Gênes, ou que de six mois n'y entreroit. Pareil- 
lement ledit cardinal de Narbonne transmit 
lesdites lettres du roi , à Naples , au seigneur 
de la Guiche , qui là étoit pour le roi devers 
le roi d'Aragon ; qui aussi les montra audit 
roi d'Aragon , lequel aussi ne le cuidoit point 
croire ;'et ditGonsales en branlant la tête : (cll 
n'est possible , à mon avis , que , en si peu de 
temps , une si forte ville , comme est Gênes , 
fût si tôt rendue?» et est à croire que plusieurs 
eussent bien voulu qu'elle n'eût été prise par 
les François. 

Mais tant en fut que, le même jour de la- 
dite composition , le roi transmit là à Gênes le 
seigneur du Bouchage , messire François de 
RQchechouart et messire Raoul de Lannoy , 
et avec eux Antoine de Pierrepont et Pierre de 
Montalembert , maréchaux des logis avec ses 



546 CHRONIQUES D£ JEAN d'aVTON. 

fourriers^ pour prendre les logis et départir 
les quartiers. Le lendemain tous lesdits logis 
furent marqués , et là dedans entrèrent six 
cents hommes d'armes qui furent logés vers 
le quartier de Besaigne ; et ce pendant, le roi 
se reposoit à son logis. 



FIN DU TOIIE TROISIEME 



NOTES. 

Page 6. Guillaume BriçoDDet , dit le Jeune, seigneur du 
Plessis-Rideau , élu archevêque de Rheims après la mort 
de son frère Robert, chancelier de Qiarles Vin, prit dès- 
lors le titre de cardinal de Rheims, au lieu de celui de car- 
dinal de Saint'Malo, 

Ibidem, Antoine, fils de René- duc de Lorraine et de 
Bar, portait le titre de duc de Calabre, son père ayant hérité 
des droits du bon M René sur le royaume de Sicile. — 
Pierre de Rohan , maréchal de Gié. — Philippe de Qèves , 
évêque d'Autun, était frère d'Ëngilbert, comte de Ne- 
vers 'et parent de Louis XII, du côté maternel. — On ne 
comprend pas pourquoi Jean d'Anton appelle partout jin- 
toine, Guillaume YIII, marquis de Montferrat. — Gaston de 
Foix, depuis duc de Nemours, tué à Ravenne. — Les gé- 
néalogies ne nomment ^ ce Barbazan de Foix ; mais plus 
loin Jean d'Auton désigne Odet de Foix comme seigneur de 
Barbazan. — Charles de Clèves , fils aîné du comte de Nevers. 

Page 7 . Au lieu de Louis d^Albuy ( c'est la leçon du manus^ 
crit), il faut lire Mallivin.-^ieaLn deFbix, vicomte de Lautrec , 
fut père du fameux Odet de Foix , seigneur de Lautrec, et de 
Françoise de Foix , comtesse de Oiateaubriaoi. — Jean d'Am- 
boise , frère du cardinal , fut auteur de la branche de Buwy* 
d'Amboise. 

Page B. Cette généalogie est fautive : la voici dass l'ordre 
chronoiLogiqiie : Robert de France; Louis I<% de Bourbon; 
Pierre I**; Louis II; Jean P'; Châties !«'; Jean U; Pierre IL 

Page 9. Le cardinal de Seine, pour Sienne, en ladn 
Sena. 

Page 10. Le cardinal de Boninf^nt , pour de Bénévent. 

Page 1 1 . François-Guillaume, archevêque (et non évêque) 
de Narbonne, fils de Pierre ^ baron de Castelnau etClermont- 
Lodève , et de Catherine d'Amboise , sœur du cardinal. 



548 NOTES. 

Page 14. Jean-Baptiste des Ursins , cardinal , empoisonne 
par César Borgia, en prison , le 22 février 1508. 

Ibidem. yert-Menton doit être Yalmentone.j 

Page 16. Ponte- Corbe iVonXe-Cano. 

Page 16. D est parlé avec éloges du capitaine Norman- 
ville dans le yoyage de Denise , par Jean Marot : ce ca- 
pitaine commandait quinze cents Normands. 

Page 17. An lien de Dupre'y le manuscrit porte dict pre^ 
qu'on peut orthographier dHYpres ; mais , à coup sûr , c'est le 
nom d'un homme d'armes, car on ne saurait lire : « Gandeau , 
dit Pregent de Saint- Jean , » puisque d'Auton parle de cinq 
hommes d'armes et qu'on n'en trouverait que quatre, d'après 
cette ponctuation ; d'ailleurs , Jean de Saint-Jean est nommé 
plus has. 

Page 18. Aquino. — Le pont de Corbe^ c'est Ponte- 
Corvo. 

Page 21. Jean d'Auton appelle les Espagnols des gippo- 
niersy sans doute à cause du sobriquet donné à Ferdinand, 
leur roi , dit Jemi Gippon, Voyez flou Histoire du seizième 
siècle. 

Page 23. La Fratte. — Castelfortj sans doute Gaster 
Novo. 

Ibidem, Ce James d^Foix , est-ce encore Jacques , dit l'in- 
fant de Navarre, que quelques généalogistes font mourir 
avant cette époque? ou bien est-ce Jean de Foix, comte 
d'Astarac , de la branche de Caudale ? 

Page 24. Voyez les Vies des deux Chabannes , par Du- 
plessis, et l'Histoire de Bayard, par M. de Terrebasse, qui 
a fécondé encore ce beau sujet qu'on croyait épuisé. On 
trouve dans ce dernier ouvrage beaucoup de choses neuves 
sur les familles nobles du Dauphiné. 

Page 25. La Crote s'écrivait plutôt la Cropte: c'était 
François Daillon , fils puîné du seigneur du Lude : voir 
Brantôme et les histoires de Bayard. 

Page 32. Perrotde Payennes n'est peut-être pas le même 
que Jannot de Payennes cité*page 26. Nous avons suivi le 
manuscrit. 



NOTES. 549 

Page 33. Voyez sur cet hérétique , omis dans le Marty- 
rologe protestant de Goulard , le supplément de Monstreiet , 
les Annales d'Aquitaine , l'Histoire de la Sainte-Chapelle. 

Page 35. Spinazzola. — Genzano. — Atella^ Rapolla et 
Lavello , sans doute. 

Page 38. Corrillane, pour Gorrigliano. 

Page 41. ITaiito-ilfore, traduction de ^//ami/ra. 

Page 43. Le comte de Muro. 

Page 45. Julien délia Rovere , cardinal de Saint-Pierre- 
aux-Liens (Pétri ad Vincula). 

Ibidem, Cette expression ne vit point les ans Saint- 
Pierre doit signiûer que Pie m ne régna pas trente ans , 
comme saint Pierre , ou hien ne vit point la principale fête 
de ce saint célébrée le 29 juin. 

Page 46. François d'Alègre , seigneur de Précy et non 
Perçy, était frère puîné d'Yves d'Alègre. — Artus Gouf- 
fier fut gouverneur de François d'Angoulême. — Louis de 
Jaulys doit être Louis de Genlis , seigneur de Montmaur. 

Page 49. François de Clermont-Lodève , dit le cardinal 
de Castelnau. — Il faudrait lire deux et non pas trois cardi- 
naux ; car ce neveu du pape était Clément de la Rovère , 
fils d'une sœur de Sixte IV, évêque de Mende à la place de 
son oncle. 

Page 51. Voyez sur la fin malheureuse de César B<ft*gia 
son histoire par F. Tomasi, l'Histoire de Navarre par 
Favyn , et les Annales de Belleforêt. 

Page 52. Corrigez Jean Jourdain , au lieu de Jourdian. -^ 
Bracciano. — «fei/zoï^pourSiennois. — LaPaglia. — Saint- 
Andrieu se jiomme maintenant Saint-André , et la montagne 
d Or elle , le mont Orel . 

Page 54. Sessa. 

Page 58. Ce Jacques Vernon , seigneur de la Rochebœufj 
doit être le même cpie celui de la maison de Montreuii-Bonin 
en Poitou , page 66 : son fils Raoul fut grand-fauconnier de 
France. 

Page 60. Un capitaine Cossains ou Cosseins joua un rôle 



55o NOTES. 

dans la Saint-Barthélcmj. — Voici un lien nommé Fraddes 
qui explique la phrase du second volome , page 841, mieux 
que la note étymologique qui s'y rapporte. 

Page 61. C'est Pierre U du nom, prince de Florence, 
chassé de cette ville, en 1494 , avec les Médids, qui s'effor- 
çaient en vain d'y rentrer. 

Page 62. Mola. — Voir les histoires de Bayard au sujet 
de ses compagnons d'armes. — La famille de Lamet était 
une des plus illustres de Picardie. 

Page 68. J. d'Anton parle plusieurs fois de la Charente, 
grande caraque française , notamment au tome I*', page 254. 

Page 69. Le manuscrit porte alternativement Jamei et 
Jannot d'Arhou ville. 

Page 72. L'évêquesuffi*agant de Lyon était celui d'Autun, 
Pliilippe de Clèves, duquel il est parlé plus haut. — Jean 
de la Trimoille , archevêque d'Aix. 

Page 74. Louis de Bavière était Gis de Philippe I«', dit 
llngénu , duc de Bavière : il fufT^nsionnaire du roi , par 
suite d'un traité d'alliance entre son père et Louis Xn. — 
L'évêque de Nantes s'appelait Guerguen et non GugueL — 
Antoine de Furno ou Dufour devint confesseur du roi : 
Voyex V Histoire de la Chapelle des rois de France , par 
l'ahhé Oroux. 

Page 82. Voyez sur l'Alviane les Capitaines étrangers àe 
Brantôme. 

Page 86. Robert Guybé, évéque de Rennes ; depuis car- 
dinal : son frère commandait les gentilshommes de la reine ; 
ils étaient d'une ancienne famille bretonne. 

Page 89. Au lieu de Bexte^ ne faut-il pas lire F'iesti, et 
Notre-Damé-de-/^crmc (Ferma), au lieu de Terme? — 
Marque d'Ancône pour Marche [Marca], Il parait que la 
ville portait le nom qu'on donna depuis à la province. 

Page 90. Sinigaglia. — Pesre pour Pesaro, sans doute. 
— - Faenza. 

Page 91. Ce village d^Isque n'est-ce pas Fal-di^Cfuesi 
ou bien Isola , selon la route suivie par Louis d'Art? 



NOTES. 55 1 

Page 93. Voir le procès du maréchal de Gié, daas mon 
JSisioirê dusenième siècle^ où se trouve un extrait déUillé des 
actes de la procédure. Jean d'Auton' a rassemblé sous une 
seule date tous les faits de ce procès, qui dura deux ans. 

Page 93. C'est Christophe, et non ^^/e/z/itf, de Carmonne, 
quatrième et non troisième président. Yoyet V Histoire des 
pre'sidéns à mortier du Parlement de Paris ^ par Blanchard, 
in-f'.-^La même histoire ne dit pas que Jean de Selve fut se- 
cond président à Rouen , mais bien premier président à Bor- 
deaux en 1514. — C'est le célèbre Antoine Duprat, depuis 
chancelier de France. -^ Le juge-ftiage {major) deCârcas- 
sonne était Pierre de Saint-André , depuis premier président 
au parlement de Toulouse. -^ Ce n'est pas Antoine de Lou- 
viers^ qu'on ne trouve pas dans les listes des conseillers ; c'est 
plutôt François de Loynes ou Luynes, comme il est nommé 
plus loin. 

» 

Pagif 97. Selon l'ancien calendrier, l'année 1503 finissait 
le 6 avril, veille du jour de Pâques 1504. 

Page 99. Il y a tout lien de croire que trois poètes distin- 
gués peu d'années après cette époque , Antoine le Maçon , 
Antoiue Herouet , Jean de Fonteuay, forent fils ou parens 
des clercs de finances du même nom. Yoyes les Bibliothè- 
ques de Lacroix du Maine et Duverdier.. 

Page 110. La reine fit son entrée à Paris le 18 novembre 
1504 ; elle avait dû faire cette enbée att mois de janvier 1S02, 
et tout avait été préparé pour la recevoir. Voir le Cérémùnial 
françois , t. !•' , page 686 et «uiv. 

Page 111. En Nesîcy c'est-à-dire à l'hôtel de Nesle, 
situé sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la Monnaie. 

Page 113. Jean Clairée et Antoine Dufour furent, l'un 
après l'autre , confesseurs du roi : ils se disputaient aloi^ à 
qui succéderait à Laurent Bureau , lequel venait de mourir. 

lèidmm. Cette translation eut lieu le 21 février 1505. Voir 
les Beg. du Plurlemeat et les Tombeaux des personnes illuS" 
très , par J. le lAbooreur. 



552 NOTES. 

Page 114. Le cardinal d'Am boise allait recevoir i'inVes- 
titare du duché de Milan au nom du roi. Voyez cette învéa^ 
titure dans les Traités de Léonard. 

Page 116. Selon l'ancien calendrier, l'année 1504 finissait 
le 22 mars , veille de Pâques de l'année 1 505. 

Page 116. Geoffroy de Pompadour, qui conservait le titre 
d'évêque de Périgueux , quoique cet évêché eût passé dans les 
mains de Jean Auriens , fut le second chapelain du roi , qui 
prit le nom de grand-aumânier de France. Voir l'abbé Oroux, 
Dupeyrat , Gai lia Chris iiana. 

Page 120. Voyez VÉistoire abrégée de la sainte hostie 
conservée à la sainte^chapelle du roi à Dijon depuis Pan 
1433; in- 12, 1719. Voyez aussi la Bibliothèque dés auteurs 
de Bourgogne f P. 2% p. 134. 

Page 122. D'Auton a parlé de cette dame dans la quatrième 
partie de ses chroniques, chapitre 21; mais il l|i nomme 
Thomassine Spinoie : nous avons cru devoir ici conserver la 
variante : Espinolle. 

Page 124. Au lieu de mon^i^ur François d'Angoulême, 
corrigez Monseigneur. 

Page 137. François Guillaume de Gastelnau est nommé 
indifféremment par les historiens , cardinal de Clermont , 
de /Varbonne, ou de Casielnau. 

Ibidem, Charles d*Egmont , duc de Gueldre. 

Ibidem. D'Auton confond toujours Etienne Poncher, 
évêquede Paris, avec son îvhveJean , trésorier des guerres. 

Page 138. Voyez , sur l'énergique arrêt du parlement de 
Paris en cette occasion , mon Histoire du seizième sièclei 

Page 139. La vieille duchesse douairière de Bourbon, 
Anne de France, sans cloute. 

Page 140. Isabelle de Castille , dite la grande Isabelle^ 
était morte le 26 novembre 1506. 

Page 142. Ce comte de Suffolk, fils d'une sœur d'E- 
douard V, ayant été livré à Henri Vil, resta prisonnier à 
la Tour de Londres jusqu'en 1513 , où Henri VIII lui fit tran- 
cher la tête pour se débarrasser d'un dangereux rival. 



NOTES* 355 

Page 143. Louis d'Amboise, évêque d'Alby, frère du car- 
dinal , étant mort en 1 503 , son évêché avait passé à son neveu 
Louis d'Amboise-Gbaumont, évêque d'Autun. 

Page 147. Selon l'ancien calendrier, l'année 1505 finis- 
sait le 11 avril, veille dePâqueè 1506. 

Page 152. Voyez, sur le mariage de Claude 4e France 
avec le comte d'Angoulême , les Lettres de Louis XII , t. P''. 

Page 153. On appelait les Rogations le dimanche des 
Raisons . 

Page 155. Guy d'Amboise, seigneur de Ravel, neveu du 
cardinal et frère puîné du seigneur de Ghaumont. — Ce 
MoUart Sufiray est le même que le fameux capitaine de pié- 
tons Mbllart on Molar qui parut avec tant d'honneur dans les 
guefres dltalie : il était Dauphinois et de la famille dçs AÙe- 
mant. Voir les Éloges des Dauphins , par Hilarion de Goste. 

Page 157. Ladislas VI, roi de Hongrie : safiUè Anne n'a^ 
vait que deux ans. 

Ibidem. Albert, fils d'Othbn duc de Bavière^ évêque de 
Strasbourg. 

Page 158. Sans doute Estoquart doit se traduire par 
Stuttgart; Orne y par Ulm ou Born; Dunoe , par Danube, 
en allemand, Donau; Carinte^ pat Carinthie. 

Page 161. f^illac .pour f^iHach «n Rlyrie ,* probable- 
ment. 

'Paf^e I6î. ÛrStz; Leoben; Muhr. 

Page 163. Get archevêque, qui se nommait Jacques, ve- 
nait de succéder à son oude Jean : il est difficile de savoir le- 
quel des frères de l'archevêque Raccompagnait. 

IbiJdtm, GuiUaiiHie, duo de Juliers et de Berg. — Joa- 
chim^ premier du nom^ marquis et électetir de Brande- 
bdOrgi. -*- Serait*«c Sorr au lieu de Sornes ? 

Page 169. Philippe -le -Beau mourut à Burgos, d'une 
pleurésie^ à Page de 28 aUï, le 25 Septembre. 

III. 23 



554 NOTES. 

Page \1%. La comte de P^enissey c'est le comtat Venaissin. 
— Ourse pour OuiXy sans doute. 

Page 174. Plenore doit être PianorO'Gazzano. 

Page 185. Godefroja écrit genre au lieu de gourre ou 
gorre que porte le manuscrit : gourre signifiait tromperie , et 
nous avons encore le verbe gourrer qui s'emploie au fa- 
milier dans un sens analogue. 

Ibidem. Galéas Yisconte, mal écrit Viscomte ^ pour Vis- 
conti. 

Page 193. Outre les généalogies particulières des Gri- 
maldi, des Spinula, des Doria, etc., écrites en latin et en 
'italien , il y a un recueil de la noblesse génoise intitulé : 
Armi délie casate nobili di Genova^ raccolte da AgosL 
Franzone, in-f*. Voyez aussi les histoires italiennes de Gênes 
de Giustiniano , Foglieta, etc., où ne se trouvent pas d'ail- 
leurs tous les détails rapportés par d'Auton. 

Page 199. Campefurgose y pour Campo/regoso, et ailleurs 
Furgose seul pour Fregoso. 

Page 200. Jubellins, au lieu de Gibelins r s^tïs qu'on de- 
vine la cause de cette variante. 

Page 206. Montauhyouj peut-être pour iRfo/itogio. 

Page 211. Carie Cet apparemment Star la ou Curlo ; et 
Chaberi^ c'est Chiauari , quoique d'Auton se trompe en 
plaçant cette dernière ville dans le port de Spezzia , qui est 
éloigné de Gênes de plus de quinze lieues. 

Page 212. Roqueberiin était un Italien naturalisé Fran- 
çais , nommé Roccaberti ou Roccaberdno. 

» 

Page 216. Monigue^ pour Monaco. Peut-être faut-il lire 
dans le manuscrit: Mourgue au lieu de Monigue, qu'on 
dérive difficilement de Monœcus. On appelait autrefois Mo- 
naco, Mourgue. 

Page 2\1, T<er/ia/£W , pour Tarlatino. — Gambacorta. 



NOTES. 355 

Page 218. Bosguins, habitans de Bosco ou Boschi en 
Piémont. 

Page 219. Lucien Grimaldi (en français Grimaulx) y 
prince de Monaco , frère et successeur de Jean , fut cbam- 
bellan de Louis XII et de François I". 

Page 222. Mentone ; Rocca-Bigliera. 

Page 226. Turbia. 

Page 227. Esireliny sans doute pour Ostrelitiy nom que 
l'on donnait aux habitans des provinces Anséatiques. 

Page 232. Lucien Grimaldi n'avait pas de frère du nom 
de Charles , mais iin beau-frère , marquis de Ceva : c'est sans 
doute celui dont parle Jean d'Anton. Barthélémy de Gri- 
maulx doit être Barthélémy Doria, neveu de Lucien Grimaldi. 

Page 237. Porto-Mauricio. 

Page 241. J. d'Anton confond partout Borgo di Fornari 
avec Buzzala et ne £ût qu'un seal lieu de ces deux bourgs. 

Ibidem. Poulceuvre , pour Ponzevera. 

Page 249. Gastellaccio^ appelé tantôt le Castellat et 
tantôt le Châtelet. 

Page 250. Le manuscrit porte alternativement Ciuli et 
Civili : nous avons mis de préférence la première leçon. 

Ibidem. Ce Regnault de Nouaille ne se trouvant pas dans 
la généalogie deNoailles, on peut croire que c'est un bâ- 
tard de ce nom ; autrement il faut lire Navailles , ou Noville , 
ou Nuailléy etc. 

Page 258. H faudrait peut-être mieux écnveFûts au lieu 
de Fustes , ce dernier mot «'appliquant surtout aux vaisseaux 
de ce nom. 

Page 270. Moncallieri. 

Page 271 . Solerio. — Latisana. — Salles , peut-être pour 
Corbesale. — Lodi. 

m 

Ibidem. J. d'Auton cesse ici d'appeler Antoine le mar- 
quis de Montferrat , Guillaume, qu'il nomme Jean Guillerme. 



556 NOTES. ' 

-^ Gttilknme^ de Gouflier, Mrépuîoé d'Artas de Boisy, fut 
le fameux Bonivet, favori de François I«r. 

Page 212. Tkkéodùte Tretfoloe{Tre9fÀei^ oa TrerUlci) ; 
TrévOlce, neicii da'célMire Jean -Jacques Trivulce, fat 
maréchal de France , après son oncle. 

Page 273. Ce n'est pas Estalans en Fk^nche-Comté , 
mais plutôt E Stella en Navarre. 

- Page 274. /fiVer^ii pour Rivarolo. 

Page 21%. Le cri d^armes de Jean-Louis de Fiesque était 
tant doute ga//o, signifiant chat, quoique cet animal ne fi- 
gurât pas dans son blason. 

Page 28 2. La Carace est probablement mal écrit pour 
carnajo , charnier, ou carcassa , squelette. 

Page 284. Tercenal, c'est apparemment le troisième 
chenal. 

Page 286. P'eil laine, pour Vegliano. 

Ibidem. Alfonse d'Esté, mari de la fameuse Lucrèce 
^rgta, avait succédé , comme duc de Ferrare, à son père 
Hercule, en 1505. 

Page 291. Novi; Seravatle. 

Page 293. Charles de Montpensier avait épousé Suzanne 
de Bourbon, qui lui apporta le duché en dot. Ce fut le cé-v 

lèbre connétable de Bourbon. — Charles de Clèves était fils 

■ . • . ', • • ■« ■ 

d'Engilbert de Clèves , et avait hérité du comté de Nevers à 
la mort de son père, en 1506. — François de Luxembourg, 
v4conile de Martigûes , 'fils de IThibauk de Luxembourg , sei - 
gneur de Fiennes; cependant le titre de monseigneur in- 
diquerait plutôt Antoine de Luxembourg, comte de^Brîenbe,' 
frère du feu comte de Ligny, et fils tdti QOiupiétable.deSwt- 

Pol. . 

'•••••■'• ."■.•• 

Page 295. L'histoire de Bajard parle dé ce gentilhomme 
nommé le Lorrain. 

Ibidem. Ce Jacques du Mas était certainement fils de Jean 



NOTES. 357 

du Mas, seigneur de L'Isle, de Bannegon et d'Ivoy, grand- 
maitFe des eaul et forêts ; mais les généalogies le nomment 
Robert. 

Page 304. £e J?05^, pour Bosco. 

Page 3.08. Paul de Bçusserailhe .était plus connu sous le 
nom du seigneur de l'Espy ou PËspic. — Peut-être est-ce 
Champlais, au lieu de Champellais, et Maugéj au lieu de 
Maugué. 

Page 309. Thomas Bohyer ou Bohier, baron de Saint- 
Ciergues, chambellan de Charles Vin et Louis XII, générât 
des finances de Normandie. — J. d'Anton retombe encore 
dans .s0l^ erreur 9ju sujet du comte de JEloussillon, qu'^ nomme 
Jacques , aju lieu de Gharl/es. — /acques, yicomlje de Rohan , 
se qualifiait sire de Léon , quoique son père Jean , deuxième 
du nom , comte de Léon et de Porhoet , vécût encore : ce fut 
le dernier de sa branche , la plus ancienne de la maison de 
Rohan. — Ce vicomte de Rhodez était peut-être Pierre, bâtard 
d'Armagnac, fils de Charles, comte d'Armagnac et de Rhodez. 
— André de Foix , frère d'Odet , était fils de Jean de Foix , 
vicomte de Lautrec ; il fut plus connu sous le titre de seigneur 
de Lesparre ou d'Asparros. — Aymery de Rochechouart , 
de la branche de Mortemar , second fils de Jean , deuxième 
du nom. — Brantôme accorde une notice au baron de Béart 
ou Bearn, qu'il nomme deBéarq. — Jean Picart, seigneur de 
Radeval , était fils de Guillaume Picart , seigneur d'Estellan , 
grand-maître de l'artillerie. 

Page 310. Jean, deuxième du nom, baron d'Arpajon et 
sire de Severac. — Le seigneur de Cytain se nommait Gil- 
bert des Serpens. — Voyez les histoires de Bayard , où il 
est fait mention du seigneur de Montmaur; d'Ymbault'de 
Romanieu; de Pierre de Tardes, etc., etc. 

Ibidem, Refuser la haie^ signifie refuser de se mettre en 
ligne et de marcher serré comme une haie. — Le mot rym 
est employé souvent par les historiens de Bayard dans le sens 
de rang ou de quartier. 



358 NOTES. 

Page 311. Pommerouly plutôt Pommer euil. Brantôme 
parle de lai. Il se nommait Jean, seigneur du Plessis-. 
Brion , et fut grand-maître de l'artillerie. — Corrigez ici et 
partout : Mollart Alemant , au lieu de Mollart , Allemand, 

Page 317. Rigaut d'Oreille ou d'Aurelle fut ambassadeur 
du roi auprès de Maximilieo. Voyez les Lettres de Louis XII. 

Page 318. Aatoine^ deuxième du nom, seigneur de 
Saint-Nectaire ou Senneterre, en Auvergne. 

Page 332. C'est Charles de Bourbon , comte de Vendôme, 
fils de François. 

Page 342. Gouffre pour golfe : Golfo di Rapalo. 

Page 345. Jean, seigneur de la Guiche, fils de Claude. — 
Il est parlé de Pierrepont dans Brantôme et l'histoire de 
Bayard. 



FIN DES ROTES. 



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